© 2023 by Kaegor de Rion.

Zénith Noir

Carnet de pensées, Dystopie, Philosophie, expérimental...

Tout n'est qu'ombres, ombres d'un passé violent qui mena à la destruction du monde.
Mais les hommes survivent, sous un soleil grisâtre, faible, malade.
L'espoir renaît dans leurs cœurs, suivant l'Empereur Vögul qu'ils considèrent comme le Sauveur, et figure d'un Nouveau Soleil.
Désormais, dans l'Empire du Soleil, vestige de l'humanité, il faut prier pour manger.
La foi est monnaie d'échange, au travers d'oboles, pour lesquelles ont peut vivre ou mourir.

Dans cette société paralysée, Médès Hietus-Egusten craint de perdre raison, lorsque germe dans son esprit un espoir tout autre : le monde n'est peut-être pas ce qu'il paraît, l'histoire est à changer.
Au fur et à mesure qu'il s'approche de la vérité et sombre dans la folie, le jeune homme consigne ses pensées dans son journal, incarnation de son salut.

"Zénith Noir" se veut être un court roman de Dark Fantasy, dérangeant, mystérieux, cynique.

© Tous droits réservés

 

Premier Carnet : "Médès du Couchant"

En l’an 1217 de l’Empire du Soleil,

Deux cent sixième jour,


 

Réflexions privées et primaires :



 

Qu’est-ce que la pensée ?                                                       C’est l’Homme qui s’évade. 

 

Quoi d’autre ?                                                                C’est l’Homme qui veut se faire                                                                                           Dieu, en accédant ainsi aux                                                                                strates supérieures de l’Immatériel.



Par conséquent, la pensée est illégale, en cela qu’elle est invisible, insaisissable, incontrôlable, qu’elle est arrogance et orgueil, et dont l’existence même peut être remise en question. 

J’ai vu tant d’oeils et tant de bouches s’agiter, mais jamais je n’ai pu observer l’artifice secret à l’oeuvre, caché derrière. Difficile de croire que tout est soumis à notre pensée et notre volonté individuelle. Nous sommes des animaux, régis par notre monde, ses lois, sa Nature.

 

Qui donc peut affirmer et prouver qu’il pense ? 

Ou plutôt, qui peut dire “Je pense”, sans mentir, ni même avouer “Je suis fou” ?  


Et pourtant, moi, je pense. 

 

Jamais je n’ai souhaité souffrir de cette malédiction.

 

Le doute a pris possession de mon être, comme un flot boueux envahissant chaque ruelle de mon esprit pour y laisser sa marque indélébile. 

Le doute est une émotion terrible, immense et dangereuse, qui vous submerge et se glisse derrière toutes vos actions. 

C’est une maladie qui vous ronge, un désir irrépressible : car pour guérir du doute, il faut le combler. 

Le doute ne s’arrête que lorsqu’il rencontre un mur qu’il ne peut surmonter, une vérité inébranlable et irréfutable. 

Mais tant que cette vérité demeure dissimulée, nous sommes la proie du doute. Seule la foi nous donne la force de lutter, nous emplit le cœur de courage et nous guide vers la Vérité.

 

J’ai foi, je suis un citoyen modèle qui prie souvent. 

 

Qui suis-je ? De cela, au moins, je suis certain. Je me nomme Médès Hietus-Egusten, et je suis le fils d’un riche marchand. Ma famille a été anoblie après avoir fait fortune dans le négoce. Les miens ont toujours su se placer dans une réserve et un mutisme respectueux, louable et confortable, s’attirant ainsi les bonnes grâces et préservant notre statut auprès de l’Empereur. Mais ce n’est pas mon cas. 


Quoi d’autre ? Je suis un Prévôt du Soleil, à la tête d’un groupe de quatre pénitents. Nous arpentons les routes de l’Empire et collectons à tout venant les saintes oboles, afin de veiller à ce que chaque citoyen accomplisse son devoir spirituel. Si l’un d’entre eux ne paye pas, nous avons le devoir de le punir : pénitence obligatoire, pilori, flagellation en place publique, ou mise à mort.  

Je suis un jeune homme ayant grandi dans la foi, le respect et l’admiration du Saint Soleil. Mon rôle est de guider les ouailles, comme un berger garde ses brebis dans la bergerie, pour éviter qu’en s’aventurant dehors, l’une d’elles ne rencontre le loup. De même, je garde et préserve mes pensées fermement, jalousement, dans ce petit carnet de cuir dont j’ai récemment fait l’acquisition. 

Ces pensées, je les cache, car j’en ai honte : depuis quelques temps, j’ai l’impression de n’être plus moi-même qu’une brebis.

Et comme la brebis, je suis faible, stupide, soumis au danger. Comme elle, je ne suis qu’instinct de survie et de crainte, sachant le loup rôdant, sans pour autant pouvoir le voir. Je sais que je suis proie, et que le danger existe, ici, là, partout, incertain mais présent. La menace persiste. Et si l’idée du péril germe inconsciemment dans mon esprit, c’est bien parce que je doute, c’est bien parce que je pense. 

 

Or c’est finalement le doute qui guide mes pas, la pensée m’entraîne sur les chemins, et je me sens tomber dans un gouffre, un gouffre dont je ne vois pas le bout...un gouffre, dont je peine à distinguer, désormais, l’entrée. 

 

C’est la raison pour laquelle j’écris, cristallisant mes pensées pour essayer d’y trouver raison, et empêcher mon esprit de s’enfoncer plus avant dans les limbes.


 

C’est peut-être cela, qu’on appelle “Folie”.

Zénith Noir est un roman marginal dans l'ensemble de l'oeuvre que je m'efforce de créer. Par conséquent, il m'est arrivé de devoir tout recommencer, changeant radicalement toute la structure et la forme du récit. Cependant, les trois premiers chapitres avaient déjà été rédigés, et comportaient quelques intérêts. Ces chapitres, vous les trouverez ici, revus et corrigés, pour vous permettre de rentrer dans l'univers de Zénith Noir, avant que le véritable roman commence. Mais plutôt que de vous retarder davantage, car tout ceci vous sera plus amplement expliqué par la suite, je laisse place au chapitre premier de Zénith Noir.

 

Merci de votre attention, et bonne lecture.

Puisse les Dieux Désincarnés rêver vos pas !

Kaegor de Rion.

 
 

 

          La montagne noire qui lui faisait de l'ombre finissait tout juste d'engloutir un soleil malade et grisâtre quand Médès Hietus-Egusten pressa une dernière fois sa monture. Le mulet, aussi chétif que son maître, courait plus vite que sa constitution ne le laissait supposer, comme s'il fut poursuivi par quelques créatures démoniaques et innommables. Ce n'était rien en comparaison de l'état de peur et de panique qui se manifestait chez celui qui le dirigeait. Visiblement, l'enjeu de cette course contre le temps devait être coûteux, et ces silhouettes qui se profilaient au bout de la route étaient sans doutes les apôtres de la défaite, tant le visage du cavalier blêmit à leur vue. Il tira sur les rênes et l'animal cabra dans un braiment qui ressemblait davantage à un râle. Les silhouettes se précisaient au fur et à mesure qu'elles approchaient, sans pour autant gagner quelques couleurs. Figures fines et grandes, encapuchonnées et drapées d'un tissu noir et sali par la boue, la petite procession avançait en silence, dirigés par un homme dont l'apparat justifiait la supériorité hiérarchique. Une tunique grisâtre, une ceinture d'argent ficelée, des chaînes ceintes autour d'une fourrure noire qui recouvrait les épaules. Plutôt que du lin, c'était de la maille qui lui recouvrait la tête, et qui laissait supposer quelques protections sous la tunique. À la ceinture pendait le fourreau d'une lame courte et large, et il tenait à la main un sceptre de métal sombre, au bout duquel était sculpté un soleil aux rayons de serpents. Ce fut le premier à parler :


-  Tu fais bien de t'arrêter vagabond. Donne donc tes oboles² en témoignage de piété, sujet d'Aíthar¹.

Voyant que la réponse se faisait tarder, le prédicant réitéra sa demande avec une pointe d'agressivité, qu'il essaya de faire passer pour de l'autorité. Médès semblait hésiter, ce qui n'échappa guère au chef de file. 

-  Tu n'as pas d'oboles, sujet d'Aíthar ? demanda-t-il en fronçant les sourcils. N'y tenant plus, Médès acquiesça d'un mouvement de tête.

-  Je me rendais justement au temple...

-  Et tu t'y rendras, sous bonne garde ! coupa le prêcheur d'un ton sec, frappant le sol de son bâton. Sa voix s'éleva, rauque et implacable, perçant les nuages au moment où la lune apparaissait : 

Nul ne doit négliger le Saint respect qu'il est naturellement dû au Soleil Incarné³! Sa lumière éclaire vos yeux pitoyables, et les rendra aveugles si vous blasphémez ! Ses rayons sont votre subsistance, ne l'oubliez jamais, vermines que vous-êtes ! Car c'est par le blasphème et l'incivilité que vous vous condamnez, vous et tout ce que vous touchez, à un retour définitif vers les âges les plus obscurs, où notre race tenait plus de l'animal que de l'homme !

 

Médès descendit de son mulet et baissa la tête en signe de soumission, tandis que les hommes du temple l'entouraient et le forçaient à marcher de l'avant. Après de longues minutes qui remplirent d'amertume et de honte le cœur de l'infortuné, le cortège arriva au village. Ils passèrent au milieu des ruelles vétustes, suscitant à peine le regard des passants, sans doute depuis longtemps habitués à ce genre de scènes. 

 

Ils arrivèrent en face d'un grand monument dont les pierres volcaniques avaient été grossièrement taillées. C'était un temple, celui de ce village, dressé comme tant d'autres pour assurer la vie civique et religieuse des sujets de l'Empire. Veiller au respect du culte de son dirigeant, le-dit Soleil Incarné, restait la fonction principale. Globalement sobre, seules quelques petites statues et soleils d'un marbre noir témoignait de l'importance de l'endroit. Ce symbole était bien le seul élément qui ne manquait jamais d'être représenté : sculpté sur le bois de la double porte, soufflé dans le verre des vitraux, peint sur les dalles en céramiques qui constituaient le sol. Un soleil qui surplombait un peuple tout entier, agenouillé et dévoué. Un peuple qui se montrait reconnaissant d'être baigné dans la lumière de ce soleil, qui, en vérité, était froid et sans couleurs. 

Car l'astre avait bel et bien perdu toute chaleur, et ce depuis des temps immémoriaux. Un soleil sans vie condamne tout ce qui se trouve en dessous au néant. Et pourtant, l'Empire parvint à traverser les âges grâce aux efforts de sa tête de proue, l'Aíthar Vögul, qui se substitua ainsi au soleil agonisant. L'Empereur n'avait que deux rôles à assumer : celui de père de la nation, et celui de Soleil Incarné. Il remplissait la première fonction en subvenant aux besoins de tout son peuple, sans requérir à leur travail, en leur faisant parvenir nourriture, sécurité, et un minimum de confort. Personne - mise à part les infidèles et les rebuts- ne manquait de rien, et ainsi tous dépendaient du pouvoir central. Sa stature de Soleil Incarné, comme un double terrestre de l'étoile mourante, fut érigé pour apporter l'espoir de jours meilleurs. Tous connaissaient par cœur l'histoire de l'Empire : il fût fondé par Vögul, qui unifia toute la terre alors en proie à une nuit sans fin, sous laquelle toutes les races étaient gouvernées par des pulsions bestiales, la cruauté, et l'égoïsme. C'est dans ces temps de Haine et de Folie, que les êtres de jadis, coupables et pêcheurs depuis trop longtemps, furent les propres instigateurs de leur châtiment. Ils se condamnèrent, ainsi que leurs descendants, au néant, car c'est par leur faute que le Soleil se vida de toute énergie. La source même de lumière et de vie finit souillée par cette gangrène que fût l'humanité, cette infâme corruption qui dévorait jusqu'à ses semblables, le monde et la Nature elle-même. Ainsi le soleil perdit de ses couleurs, et le monde courra à sa perte, sous les actes du plus vil de tous les hommes, que chacun se souvient sous le nom de "Souffleur de Cendres". C'était sans compter l'intervention de Vögul, qui, en instaurant l'Empire et en devenant l'incarnation nouvelle du Soleil, permit aux êtres peuplant ce monde de subsister, et de quitter ces temps obscurs. Par conséquent, Vögul devint un guide spirituel, apportant à tous un substitut d'énergie de vie, portant tout son peuple vers l'espoir de redonner, un jour, au véritable Soleil toute sa splendeur. De fait, le culte était né, et chacun adorait du mieux qu'il le pouvait le bienfaiteur suprême, sans qui tout espoir n'aurait été qu'un écho sourd dans un océan de ténèbres. 

 

C'est à peu près ainsi que l'on pouvait décrire l'Empire du Soleil, qui avait fini par s'enraciner avec les décennies, sans ennemi puissant, inébranlable. Cette structure politique, sociale, religieuse et culturelle avait, à l'image de son dirigeant, fusionné avec les lois de la Nature elle-même, de telle sorte que ce microcosme était imbriqué dans le monde qui s'organisait dans le ciel, les arbres, les océans et la terre. La violence était un principe inhérent à cette nouvelle société, chacun acceptait naturellement l'établissement de la loi du plus fort comme fondement de la hiérarchie. Car si les loups mangeaient les brebis, ils ne faisaient en cela que de débarrasser le troupeau de ces éléments les plus perturbateurs, à même de menacer l'intégrité du groupe, et de le plonger de nouveau dans l'obscurité des temps jadis. Le système en place était devenu incontestable, et personne n'était en mesure de s'y opposer. L'Empire et Vögul formaient un roc sur lequel la Nature et les Hommes n'avaient aucune prise. C'était un pic qu'effleure le tonnerre, une montagne où l'eau s'évapore et le feu s'éteint, car finalement, il s'était installé depuis trop longtemps dans l'ordre des choses, immuable. L'Empire était une réalité inchangeable, car l'Empire avait toujours été en place, et le serait toujours. Finalement, à chacun de penser que les choses étaient ainsi plutôt qu'autrement. Mais pour Médès, alors même qu'il naquit sujet de l'Empire et qu'il fut formé à l'adoration du Soleil dès l'enfance, la soumission totale et passive à cette unique vision du monde, le perturbait. Cette universalité sans la moindre diversité ni aucune potentialité lui semblait étrange, car des défauts, il possédait le pire : la curiosité. Et Médès le Curieux ne pouvait s'empêcher de vouloir poser son regard sur quelque chose de nouveau, sur chaque anomalie, aussi infime soit-elle, que le décor ne pouvait intégralement dissimuler.

 

De cela, le prédicant n'en savait rien : seul lui préoccupait que ce vaurien subisse un juste châtiment pour son impiété.

Impur ! Entre ici recevoir ton juste châtiment ! Tu courberas l'échine pendant trois jours et trois nuits, tes yeux rouleront trois cents fois dans leur orbite, ta langue s'agitera trois mille fois dans ta bouche, et ton front restera collé contre la pierre froide jusqu'à ce que ta prière soit terminée ! Tu prieras la clémence de l'Astre Magnanime³, du Divin Vögul, et pour celle de ses apôtres, après quoi tu recevras tes oboles.

 

A cela, Médès ne pouvait rien ajouter, et il se contenta de suivre les prêcheurs à l'intérieur du temple. Il pouvait s'estimer heureux du sort que les adorateurs lui avaient réservé : il arrivait parfois que la pénitence soit fatale. L'intérieur du temple était rempli de fidèles, debout, agenouillés ou même couchés à plat ventre pour les plus dévots d'entres eux, et la salle résonnait d'un brouhaha lugubre que provoquait la multitude de prières. On eût dit que le temple fut animé, et que l'incarnation du Soleil elle-même s'exprimait au travers d'un cantique puissant, polyphonique, caverneux, et que c'était bel et bien la voix d'une divinité formidable qui commandait à tous une dévotion sans faille. Alors que la porte en chêne massif se refermait sur les prédicateurs dans un long grincement, personne ne présenta le moindre signe d'intérêt ou de perturbation, tant les prières consommaient toute concentration. La torpeur qui régnait dans ce lieu lui donnait davantage l'allure d'une nécropole que celle d'un temple.

 

Médès se trouva une place parmi les nombreux adorateurs et s'inclina sous l’œil vigilant et infatigable du Maître-Prieur, debout derrière l'autel. Il commença alors son interminable pénitence, recroquevillé pitoyablement dans le noir, le froid et le bruit, pendant d'interminables heures. Ses os devinrent endoloris, d'abord ils lui semblaient de verre, puis des tisons brûlants au fur et à mesure que le temps passait. Ses muscles se raidirent et devinrent pierre, sa peau se changea en un métal froid, ses yeux étaient devenus insensibles quand d'autres poussaient dans son esprit. Il ne voyait rien de précis, mais il voyait. Et il priait. Encore. Ses lèvres n'étaient mues par aucune volonté, et pourtant elles ne cessaient de balbutier des mots toujours plus vidés de leur sens. Encore. Médès était devenu un cercle dont la courbe était sans fin. Encore. Un soleil sans couleur. Un coup de bâton vint briser ce cercle et ramena Médès à lui. Il rouvrit les yeux mais n'étant pas encore bien réveillé, il ne distinguait rien et se contentait de diriger maladroitement sa tête à gauche puis à droite.

 

Que se passe-t-il ? bredouilla-t-il d'une voix aiguë.

   

Ta pénitence est terminée, sujet d'Aíthar, répondit le Maître-Prieur.

Il sentit qu'on lui glissait dans la main quelques pierres lisses, froides et de forme oblongue. C'était les oboles, reçues en rétribution de sa foi. 

Maintenant tu peux y aller.

 

L'instant d'après, Médès se retrouvait dehors, dos au temple, la lumière blanche lui brûlant les yeux qui en avaient oublié l'intensité. Il récupéra son mulet à l'écurie et partit manger à la taverne la plus proche dès que sa faim fut ravivée. Désorienté, il lui fallut du temps pour concevoir que trois jours s'étaient réellement écoulés. Médès avait fini par ne plus rien ressentir, ni même la faim et le froid : il s'était senti vidé de lui-même. Il décida donc de passer la nuit au village pour reprendre des forces et reposer son esprit fatigué, avant de continuer son voyage le lendemain matin.

 

Dès le levé du soleil, il reprit la route sur son mulet lesté de quelques sacs de provisions. Médès n'avait pas de but précis : pas d'affaires de famille à régler, d'ambitions particulières à atteindre ou de désirs irrépressibles à assouvir. Il ne se considérait pas pour autant comme un homme diminué, qui en s'affranchissant de ces affluents se priverait d'une part de son humanité et de la beauté de sa race. Au contraire, il voyait en cela, en cette virginité de l'esprit qui n'a rien à accomplir, une immense liberté. Du moins, il préférait croire que le vent qui le poussait sur les routes s'appelait ainsi plutôt qu'autrement, et qu'aucune volonté intéressée ne guidait ses pas. C'était sans compter son indicible curiosité qui souvent l'écartait du chemin et le plongeait parfois dans des situations fâcheuses. Et justement, voilà qu'elle se réveilla de nouveau, attisée par sa récente mésaventure. L'ascétisme qu'il venait de subir avait mis en branle son esprit et bouleversé ses croyances. En vérité, Médès le dilettante avait besoin d'éprouver sa foi. L'obédience à laquelle on l'avait enjoint dès la naissance n'avait en rien planté la croyance en son cœur. Son respect pour l'Empereur n'était que formel, et de surcroît, il n'avait jamais eu expérience de sa divinité. Médès avait besoin de plus, il voulait savoir parce qu'au fond de lui, il ne pouvait se satisfaire d'un ordre dont on ne voit jamais les fondements. Il ne pouvait se satisfaire d'une seule et unique vérité pour l'ensemble de sa vie. Il devait forcément y avoir d'autres façons de contempler le monde. 

 

Des rumeurs étouffés le sortirent de ses pensées. Devant lui, au bord du chemin, un cortège de prédicateurs interpellait un voyageur. En s'approchant, Médès put entendre de quoi il retournait: 

Misérable vaurien, comment se fait-il que tu n'aies plus d'oboles ? Comment pouvons-nous croire en ta fidélité à l'Empereur ?

Je vous l'ai dit, la route menant à ma ferme a été coupée à cause d'un glissement de terrain, il a fallu deux semaines pour tout déblayer...

Je ne te crois pas, quelles preuves as-tu ?

 

Comment ça des preuves ? Allez voir là-bas, vous verrez encore un peu de boue entre les arbres de la forêt ! 

Ce n'est pas une preuve, de la boue entre les arbres ! Tu es un menteur...non seulement tu fais preuve d'incivilité en ne venant plus prier l'Astre Magnanime, mais en plus tu mens ouvertement à ses apôtres ! Mon frère, attache donc à cet arbre une corde solide, acheva-t-il d'un ton froid qui se voulait déclamatoire.  

Il fit un signe de tête à deux autres de ses compagnons qui, suivant l'ordre, immobilisèrent le pauvre gueux.

-  Non ! Non ! Attendez...je me rends justement au village, je vais pouvoir prier ! plaida ce-dernier, la voix déchirée par la peur.

Je n'ai nulle confiance dans la parole d'un menteur et d'un infidèle ! opposa gravement son bourreau.

 

Médès arrivait à leur hauteur au moment où les adorateurs traînaient le malheureux vers son ultime repos, le paysan s'extériorisant plus que jamais avant d'être réduit au silence pour toujours.

 

-  Toi là-bas, descend donc prouver ta foi pour le Soleil Incarné, notre Divin Vögul !

Médès avança prudemment vers le prédicateur en faisant mine de ne pas prêter attention à la scène qui se déroulait derrière lui. Il lui glissa dans la main une obole, puis osa demander :

 

Que faîtes-vous de ces affaires là ? en désignant la petite carriole du paysan, qui était restée sur la route.

Propriété du culte du Soleil !

 

Je peux jeter un coup d’œil ?

 

Médès profita que le prédicateur vérifiait le travail de ses hommes pour regarder à l'intérieur d'un sac : il put rapidement apercevoir du matériel de voyage comme des cordes, du tissu, un filet pour la pêche et quelques babioles.

  

Trente disques d'argent pour le sac, demanda-t-il.

Le prédicateur, visiblement peu enclin au négoce et pressé de se débarrasser de ce gêneur, acquiesça en marmonnant. Ravi, Médès lui lança une petite bourse, et secoua son mulet pour repartir tout en découvrant plus amplement le contenu du sac. Il espérait bien détenir là quelques objets fort utiles pour tout voyageur, à un prix raisonnable. Mais un objet attira particulièrement son attention : au milieu de ce désordre se trouvait un paquet suspect, emmailloté dans des morceaux de tissus ficelés, qu'il s'empressa de défaire. Le paquet ouvert révéla alors une petite statuette de pierre verdâtre, polie, terne, et représentant un personnage étrange et inconnu de Médès. Visiblement, cette idole était un secret qu'il valait mieux cacher, et le Curieux n'eût pas donné cher de ce pauvre paysan, qui aurait subi mille supplices si ses bourreaux l'avaient découverte.

 

 

 

1 : Dans cette fiction, les oboles (de petite pierres ovales lisse et noires) sont une sorte de monnaie d'échange servant à prouver sa foi, en payant les prédicateurs censés les collecter au nom du service public. Elles s'obtiennent par la prière, bien que certains en achètent, puisque les oboles ont aussi une équivalence avec la monnaie marchande, les disques d'argent. Ainsi, quelqu'un qui priera énormément recevra beaucoup d'oboles dont il pourra convertir une partie en argent matériel, et quelqu'un de riche pourra convertir ses disques en oboles pour "prouver" sa foi.                                          1 obole = 1000 disques d'argent.

2 : Aíthar signifie "Empereur", dans la Langue Souveraine (langue la plus commune.)

3 : Titres donnés à l'empereur Vögul. 

- I - Trois Oboles

 

- II - Amarösthelmar

     A peine avait-il installé son bivouac que toute son attention s'était portée sur sa récente trouvaille. Cela faisait déjà de longues minutes que le regard de Médès s'était posé sur l'idole, pour ne plus la quitter, la scrutant jusque dans les moindres détails. Il la manipulait de ses mains pour en faire ressortir tous les facettes à la lumière chatoyante du feu de camp. Bien que petite, elle pesait son poids et représentait une entité qu'il n'avait jamais vu : une femme aux courbes généreuses, des cornes ressemblant à celles des grands cerfs poussant sur le front. Des stries taillées ça et là laissaient imaginer que son corps était recouvert d'un pelage assez long. Nul doute qu'il s'agissait là d'un personnage sorti tout droit de l'imaginaire d'un fou, au vu de son apparente invraisemblance. De plus, la taille de la statuette ne présageait pas d'un grand savoir-faire, aussi n'importe quel hurluberlu aurait pu en être l'artisan, œuvrant pour son bon plaisir. Et pourtant la femme au bois de cerf semblait détenir une force sourde, tapie, mystérieuse. Cette aura qui l'entourait était d'ailleurs la source d'un courage nouveau pour Médès, qui se sentait revigoré alors. Se voir être le détenteur d'un objet si étrange, et pour ainsi dire blasphématoire, représentait -outre un risque démesuré et inconscient- l'occasion pour lui de prendre sa revanche sur les récents événements. Médès pouvait à présent s'évader.

 

En effet, les citoyens de l'Empire n'avait connu aucune autre forme de société depuis plusieurs générations, et ils n'avaient conscience des événements passés qu'au travers de l'histoire que les anciens et le gouvernement avaient répandu. Il n'existait aucune autre version. Difficile d'imaginer alors une autre réalité, ni même d'envisager l'époque actuelle dans la durée. Depuis quand l'Empire était-il en place ? A quand remontent les Âges obscurs ? Nul ne le savait vraiment, les parents de leurs parents étant nés sous l'Empire eux aussi. Et bien que les sujets actuels de l'Empire n'avaient rien connu d'autre que cette institution, le système en place était véritablement récent, sans que personne ne le sache. L'ensemble de la population était assez jeune et ne comptait que sur trois générations, dont la première avait connu dans sa petite enfance le temps jadis et l'installation de l'Empire, tout en étant incapable de s'en souvenir réellement. Les plus vieux en savaient certainement davantage, mais alors que la plupart étaient trop fidèles au Soleil Incarné pour oser trahir son éternité, les autres s'étaient murés dans le silence ou cachés, si bien que l'illusion était parfaite.

 

Il reposa la statuette, le regard perdu devant lui, ou plutôt dirigé en arrière, vers son passé. Le jeune voyageur contemplait le chemin parcouru.

Médès était le jeune premier d'une ancienne famille d'aristocrate, et qui selon les us et coutumes, était en droit de mener sa vie comme bon lui semblait dès l'âge adulte atteint. On le destina tout de même à la reprise des affaires familiales, en marchand respectable, afin de permettre à sa maison de conserver son statut et d'entrer dans les bonnes grâces des supérieurs hiérarchiques de la société.

De cela, Médès n'en avait cure, car tout ce qui l'intéressait désormais, c'était de douter de ce passé et de se tracer un chemin nouveau dans ce monde, indépendamment de la place que voulait occuper ceux qui portait son nom. Peu lui importait les désirs d'ascension des uns, ni même leurs besoins de sécurité et de sociabilité. Médès voulait savoir. Il avait la certitude profonde que les Hommes, quoi qu'on en dise, avaient autrefois de la ferveur pour autre chose que de simples oboles et un Empereur omnipotent. Il commençait même à croire - bien que cela lui était difficile à concevoir - que la mort du Soleil et la fondation de l'Empire avaient plus de choses en commun qu'il n'y paraissait. Médès ne pouvait tout simplement croire à l'unification la plus simple mais aussi la plus dérangeante de toute une histoire et de tout son peuple autour d'une seule même vérité inébranlable. Et justement, voilà qu'il détenait depuis peu l'effrayante réfutation de tout un régime et de son idéologie, démontant un à un tous les préceptes et croyances inculqués dès l'enfance, installant au plus profond du cœur de l'homme le doute. Quoiqu'il n'était plus possible de douter désormais, car si Médès n'était sûr de presque rien, il était maintenant certain que la plupart de ses connaissances furent basées sur un mensonge, et que la vérité était à chercher ailleurs. Or la statuette constituait son meilleur espoir, le premier indice qui le mènerait sur le chemin de la vérité. Mais toutes ces réflexions ne l'avançaient pas davantage sur la nature de l'objet. Aussi, le jeune homme fit de l'identification de l'idole la première étape de sa quête qui mettait désormais un terme à sa vie d'errance et de crédulité.

 

Après de longues heures de voyage sur le dos de son mulet, dont la faiblesse n'entachait en rien l'endurance, il fit halte dans une auberge alors que la nuit tombait. La bâtisse, de dimension modeste et tout en bois, laissait deviner à son allure austère que peu de voyageurs la fréquentaient. L'intérieur était peu éclairé par manque de bougies et probablement de moyens. Sur le mur en face de l'entrée était étendue une étoffe marquée d'un Soleil que les mites n'avaient pas épargnée. Quant à l'aubergiste, c'était un homme trapu, à la moustache grisonnante et au crâne dégarni. Son âge assez avancé aurait pu faire de lui le père de Médès, à moins que le travail et le manque de sommeil - des cernes marquées assombrissaient son regard - n'avait eu que trop d'emprise sur lui. Par chance, Médès n'avait rencontré aucun prêcheur sur sa route, et était donc d'humeur plutôt joviale, aussi il eût la discussion facile avec son hôte, ravi d'avoir enfin un client pour la nuit. Après avoir déglutit un bon potage chaud et avalé sa pinte, il aborda finalement le sujet de la statuette, trop confiant, imprudent ou bien déterminé pour considérer davantage les risques qu'il encourrait :

Dîtes moi, brave homme, j'ai récupéré plus tôt un sac abandonné dans un fossé, pensant y trouver des objets de quelques utilités...et j'y ai trouvé une étrange statuette, qui ne me dit rien. Regardez par vous-même, commença-t-il en présentant à son interlocuteur là-dite statuette.

 

L'aubergiste fronça automatiquement les sourcils, visiblement très troublé, et prit précautionneusement l'objet dans ses mains pour l'examiner de plus près.

C'est curieux... commença-t-il avec une pointe d'intérêt avant de très vite se raviser, mais pourquoi avoir apporté ça ici ? C'est indéniablement un objet impie !

Vous croyez ? Je me doutais bien qu'il n'y avait pas son semblable, je n'avais jamais rien vu de la sorte auparavant...vous avez une idée de ce que c'est ?

Ecoutez, rangez cela, je ne veux pas de problème. Je suis un fervent citoyen de l'Empire et il serait injuste que je paie pour votre faute.

Quelle faute ? Pourquoi penser cela ? Je n'en savais rien avant notre discussion...

Peut-être, mais cette statuette représente certainement une divinité...c'est interdit.

Une divinité ? Vous voulez dire...différente de notre bien aimé Soleil Incarné ?

Oui, mais je n'y crois pas...seuls ces fanatiques...écoutez, si vous voulez dormir ici cette nuit, rangez là bien, je ne veux plus en entendre parler.

 

Médès obtempéra, et l'aubergiste se calma légèrement.

 

Bon, vous avez payé pour cette nuit alors restez....mais quittez les lieux dès l'aube !

Merci mon bon, et désolé je ne pensais pas à mal...mais vous avez parlé de fanatiques ?

Voyant que l'aubergiste se montrait réticent, Médès avança un disque d'or sur le comptoir. Cela produisit l'inverse de l'effet escompté :

 

Je n'ai pas besoin de votre générosité, et vous avez déjà payé votre chambre. J'ai amassé suffisamment d'oboles pour bientôt pouvoir quitter cette masure et vivre une vie fastueuse, le Soleil en sais gré ! Quand à ces fanatiques, si vous y tenez, je vais vous révéler le peu que j'en sais, car j'espère vous dissuader ainsi d'emprunter la mauvaise voie et vous permettre de retrouver foi, mon garçon, rétorqua l'aubergiste en guise de sermon, avant de continuer :

Depuis longtemps déjà des rumeurs font état d'un groupe de rebelles fanatiques, mais elles se sont intensifiées ces-derniers temps jusqu'à parvenir à mes oreilles. Je ne sais pas qui ils sont, mise à part que ce sont des renégats qui ont répudié l'Empereur et que leur organisation ne cesse de grandir. Ce sont des païens qui vouent un culte envers plusieurs faux dieux...comme celui de votre statuette sûrement, et qui prônent un rejet total des valeurs impériales. Le pire dans tout ça, c'est que la plupart sont des citoyens de l'Empire qui ont perdu la foi et été corrompus...mais ils ont encore une influence limitée, et les légions impériales s'en chargeront bientôt. C'est pourquoi, si vous ne prenez pas garde, c'est la mort que vous trouverez, acheva-t-il, fataliste.

 

***

 

Médès avait quitté l'aubergiste à l'aube et s'était engagé sur le chemin de la ville la plus proche. Loin de l'avoir effrayé ni même dissuadé, les informations que lui avait fourni l'aubergiste l'avait ragaillardi. Au fur et à mesure que le mystère de la statuette s'éclaircissait, sa crainte du Soleil Incarné s'estompait autant que sa consistance : tout cela ne lui semblait être qu'un vulgaire décor de théâtre dont il allait percer définitivement le secret. Il ne lui restait plus qu'à entrer en contact avec ces "fanatiques" et écouter ce qu'ils auraient à lui apprendre. Bien que la secte ne comptait en réalité que bien peu de membres, ils se répartissaient sur quasiment la majorité du territoire impérial, si bien que Médès espérait bien obtenir un premier contact dès sa prochaine destination : Amarösthelmar¹.

 

Les murs de la cité se profilaient déjà à l'horizon. On ne connaissait pas exactement la date de sa fondation, mais elle ne devait pas avoir plus d'un siècle, et pourtant déjà elle faisait preuve d'hétérogénéité dans son architecture, preuve d'un agrandissement successif. Sur le flanc de la montagne, à même la roche, était construit le manoir fortifié qui vraisemblablement en était l'épicentre. Il était constitué d'un donjon que reliait à la falaise un pont massif, suffisamment épais et solide pour que l'on y construisit dedans et dessus. Le donjon n'avait pas de toiture mais une terrasse directement connectée aux appartements sur le pont, et le reste de la bâtisse se poursuivait dans la falaise, dans des salles creusées à travers la pierre.

Sous le pont se formait un cloître dont le mur nord était en fait les racines de la montagne taillées en arcades, et où le premier propriétaire avait eu l'intelligence de faire construire des caves à vins, qui avaient fait la réputation du lieu. Un magnifique jardin agrémentait le cloître, et un petit bassin y avait été creusé, alimenté par une fine cascade. Au fur et à mesure des années, on avait rajouté des bâtiments connexes au cloître et quelques petites tourelles sur le pont. Le tout formait une bâtisse solide et fortifiée qui avait son charme, car on n'avait pas manqué d'y faire aussi valoir l'art, en ajoutant nombre de statues, de bas-reliefs et d'ornements. Tout cela témoignait de la richesse du propriétaire et de l'ingéniosité de ses architectes, qui avaient mis au point un manoir somptueux et atypique, capable de résister à des assauts tenaces. Tout autour du manoir s'étaient élevées des constructions en tout genre, jusqu'à former des faubourgs puis une véritable ville, que des murailles avaient fini d'encercler.

C'était sans noter le clivage important qui séparait le manoir de ce qu'il y avait plus bas, qui ressemblait davantage à un amas désordonné de briques, de bois et de tuiles sombres dans lequel les rues tortueuses peinaient à se frayer un chemin. Grâce aux caves à vin, Amarösthelmar comportait un certain nombre d'auberges et tavernes, qui avaient fait venir de partout des êtres assoiffés et ripailleurs, comme le maillon d'un écosystème où les charognards se regroupent, attirés ici par l'odeur de l'ivresse. Le manoir, dont l'apogée n'était désormais qu'une ombre sinistre qui campait sur les pierres fissurées, dominait désormais une cité de larcins. La saleté était partout et ternissait même les bannières du Soleil, et on avait peine à croire que l'ordre et la droiture impériale y régnait. Pourtant, toute cette populace crasseuse obéissait aveuglément aux lois impériales. Du moins, c'était l'impression que tous s'efforçaient de donner, et les bannières de le rappeler. Mais cette hypocrisie générale ne bernait pas tout le monde, et encore moins Médès.

 

Il rentra en ville et pris le temps d'en faire le tour pour prendre connaissance des lieux, avant de s'arrêter à une taverne avec des écuries. Il y laissa son baudet pour quelques disques et ne put s'offrir avec l'argent restant qu'un picrate local, qui coûtait déjà un bon prix parce qu'il venait des fameuses caves d'Amarösthel. Après quoi Médès ne repartit qu'avec son sac de voyage pour déambuler dans les rues en observant les gens, tout en essayant tant bien que mal de rester discret. Mais très vite, il se rendit compte qu'il risquait davantage de s'attirer des ennuis que de repérer quelques potentiels "rebelles", d'autant plus que tous ces bandits étaient rodés en matière de discrétion et le détectaient bien avant lui. Il décida donc de changer de tactique : s'il était évident qu'il ne pourrait démasquer un membre de cette organisation secrète, alors c'était à eux de venir le trouver. Résolu, il se rendit à la plus grande taverne de la ville, construite contre le donjon du manoir, et qui était l'une des plus fréquentée. En effet, la salle était remplie de citadins en tout genre, parmi lesquels quelques gredins, bien que l'établissement était très respectable. Car dans cette ville, deux engeances s'infiltraient partout, comme une gangrène, sans frontières et sans murs pour les arrêter : les rayons du Soleil Incarné, et le vice, l'oraison du criminel. 

Médès rejoignit directement le comptoir, et sans préambule, il harangua bien fort l'aubergiste en lui présentant l'idole :

Holà brave homme ! Pourrais-tu me dire de quoi il s'agit ? J'ai trouvé cet objet et je ne sais pas ce qu'il représente !

 

La plupart des rumeurs de conversations s'évanouirent net. Le tavernier devint immobile et son regard s'arrêta d'abord sur la statuette, puis il analysa Médès de la tête au pied, à plusieurs reprises. Le silence devenait pesant, le malaise s'installait et Médès ravala amèrement son audace. La témérité qui l'avait saisie auparavant l'avait quitté en un instant. Pour toute réponse le tavernier lâcha gravement "On n'aime pas trop les trublions ici." avant de s'éloigner essuyer des verres en l'ignorant, comme si Médès n'existait déjà plus. Un frisson glacé lui parcouru l'échine tandis que de derrière lui provenait le bruit de chaises raclant le parquet. Ni une ni deux, Médès s'élança vers la porte d'entrée sans jeter de regard en arrière. Mais à peine avait-t-il passé l'embrasure qu'on le retint avec force par le bras. Il fit aussitôt volte-face pour asséner un coup de son sac sur la tête de son assaillant, qui tomba à la renverse en lâchant prise. Dans la chute il poussa ses acolytes qui firent quelques pas en arrière tandis que la masse inerte de leur compagnon bloquait la porte. Après quelques secondes où le temps semblait s'être arrêté, Médès s'élança dans la rue à toute vitesse tandis que des jurons éclataient. Bientôt une course poursuite s'engageait et Médès entendit clairement les piétinements effrénés de ses adversaires clapoter dans la boue. Dans sa panique, ses yeux étaient rivés sur la route, concentré à éviter tout obstacle, lorsque les bruits de courses s'arrêtèrent brusquement.

 

Médès tourna alors la tête pour s'apercevoir que les cinq malfrats à sa poursuite hésitaient, sur la défensive, les yeux fixés sur quelque chose qui le dépassait. En effet, au tournant de la rue, à quelques mètres devant lui, s'était positionné un petit contingent de seulement quatre soldats. Leurs armures, constituées de plates et de maille, luisaient d'un éclat sombre, un soleil peint sur le torse. Médès s'arrêta net de courir et manqua de se vautrer dans la fange.

 

Halte-là, plus un geste ! hurla un premier soldat, tandis que son voisin de gauche bandait un arc dans leur direction.

 

Le silence s'était de nouveau fait, alors que les regards se croisaient et que chacun jaugeait les risques ou les chances de réussite. Soudain, un sifflement frôla l'oreille de Médès, suivit d'un bruit métallique et d'un cri de douleur : une pierre venait de fuser depuis l'arrière, atteignant en plein visage l'archer dont la flèche vint se planter dans le sol. Médès n'eut pas le temps de faire un geste que ce fut la débandade. Les soldats avaient déjà sorti leur bouclier pour protéger le blessé, qui prit rapidement position aussitôt ressaisit. L'instant d'après, les voilà qui chargeaient en formation rapprochée, boucliers et épées devant eux, ne laissant aux bandits plus que le choix de se défendre. D'autres pierres suivirent la première, mais cette fois pour ricocher sur le métal des boucliers. Médès, tétanisé, ne bougeait pas, et il y aurait laissé la vie si on ne l'avait pas tout juste entraîné dans une ruelle perpendiculaire. Médès ne comprenait plus rien de ce qui se passait autour de lui, mais il n'avait plus besoin de sa tête pour suivre machinalement celui qui le tenait fermement par le bras. La course s'acheva enfin, une fois hors d'atteinte, dans la pénombre d'une impasse. Médès, tout essoufflé, essayait vainement de récupérer un peu d'énergie et de rassembler ses pensées, quand le mystérieux malandrin, dont il ne pouvait distinguer le visage sous sa capuche, entama :

 

J'ai rarement vu quelqu'un d'aussi stupide. Par ta faute, voilà qu'ils vont s’entre-tuer là-bas, et que l'ordre ne sera rétabli qu'avec l'arrivée d'une cohorte, ce qui ne va pas sans nous compliquer la tâche. Que pensais-tu faire, en montrant à tous cette statuette ?

Rien d'autre que trouver la vérité. Je sais que cette statuette renferme un secret, que c'est une hérésie...et je suis déterminé à savoir pourquoi. J'ai entendu dire que certains murmuraient à son propos...à l'abri de manteaux d'ombres, un soulèvement gronde... répondit-il, haletant.

Après un long silence, son interlocuteur repris :

 

Cela ne justifie la pagaille que tu as déclenchée totalement inconsciemment, rétorqua-t-il, sévère. D'autant plus que nous avions déjà remarqué tes agissements, par les mouvements de troupes que tu déclenches à tes déplacements...

Médès en fut grandement troublé, et même effrayé. Il s'imaginait des légions impériales entières à sa poursuite, tout en rejetant cette idée complètement absurde.

Des troupes ?

Oh juste de petits contingents...mais il semblerait qu'ils aient été envoyé à ta poursuite, comme les soldats que tu as croisé plus tôt. A mon avis, ce n'est pas la première fois que tu sors la statuette de son sac, et quelqu'un t'a dénoncé. Le problème c'est que tu es arrivé ici, et qu'ils t'ont suivis. Résultat, la zone sera passée au peigne fin, et la garde sera grandement renforcé.

Vous faîtes donc partie de la secte ?

La secte, si l'on peut appeler cela ainsi...mais oui. Et tu vas nous rejoindre, que tu le veuilles ou non. À moins que tu préfères que je te crève comme un rat ici même ? Les meurtres sont courants, ici. Mais il est évident que tu dois disparaître d'une manière ou d'une autre, après le grabuge que tu as semé et ce que tu sais... 


 

 

1 : L'étymologie du nom de la ville d'Amarösthelmar découle donc du nom de la fleur Amarös.

Amarös : fleur de l'Amour.

Thel : Maison, foyer, en Langue Souveraine (la langue la plus commune, sorte de latin.)

Mar : suffixe désignant les bourgs, par extension la ville. 

Amarösthelmar était à l'origine un simple manoir (connu comme celui de la ville) auquel on donna le nom d'Amarösthel, "La Maison aux Amarös". Au fil du temps, le manoir devint ville et le nom connu les mutations suivante. 

 

- III - Le Gardien de la Mémoire

     D'Amarösthelmar, Médès n'en voyait plus que les toits sombres, recouverts de mousses et de crasse, depuis la fenêtre à barreaux de sa "chambre". Il n'avait pas à se plaindre de la situation qu'on lui donna. Certes, il manquait cruellement de confort et la faim se faisait parfois ressentir. Même son âne lui manquait, car il était désormais complètement seul, mais tout cela valait toujours mieux que de mourir sous la torture des bourreaux impériaux. Cela faisait déjà plus d'une semaine qu'il y était consigné, et à en juger par la vue qu'il lui était offerte, il se trouvait certainement dans la montagne surplombant la ville. Il avait notamment une vue directe sur le manoir, un peu plus bas sur sa gauche. Il était rare que des lumières s'y allumaient, et vu son état, le propriétaire était souvent absent ou bien peu responsable. Médès se demandait si la famille de son fondateur y vivait toujours, et quel genre d'homme il avait pu être. La porte de sa cellule grinça et un homme entra, coupant court à ses réflexions :

-  Médès Hietus-Egusten ?

-  Lui-même.

-  Suivez-moi, ordonna-t-il, autoritaire. 

 

Médès lui emboîta le pas, peu confiant, à travers un dédale de couloirs froids creusés à même la roche, et que de rares torches venaient éclairer de leur lumière chancelante. Arrivés dans une petite salle voûtée gardée aux quatre coins par des hommes en armure, le guide fit signe à Médès d'attendre. Après quelques minutes dans un silence profond qui n'était pas pour le rassurer, un vieil homme vint à leur rencontre. Il adressa une tape amicale sur l'épaule du geôlier qui repartit d'où ils étaient venus, puis il intima Médès à le suivre. Tout cela se fit sans un mot, ce qui troubla fortement Médès, qui ne pouvait s'empêcher d'observer son nouveau guide : c'était un homme très grand, mince, d'un âge avancé, certainement plus vénérable encore que sa stature ne le laissait supposer. Il avait de long cheveux blancs et bouclés qui lui arrivaient juste en dessous des omoplates, et une barbe soigneusement taillée en bouc, rendant son visage encore plus fin. Il avait le regard dur et perçant, des yeux verts et un nez droit. Les muscles de sa mâchoire étaient tous contractés, le parant d'un rictus sévère. Il portait une armure de cuir et de mailles, et dans son dos un instrument étrange que Médès n'avait encore jamais vu. Cela ressemblait à un gros luth, agrémenté d'un clavier, d'une manivelle, et d'un petit arc, le tout soigneusement sculpté dans du bois : c'était sans doute là l'oeuvre d'un maître, mais il n'en connaissait pas l'utilité.

 

Médès restait impressionné par la vigueur dont témoignait ce vieillard.À force de le dévisager, il ne se rendit pas bien compte de la distance parcouru, et ils passèrent ainsi plusieurs barrages de gardes, qui les laissèrent tous passer sans mot dire. Enfin ils pénètrent, par une porte massive de pierres taillées, dans une immense grotte. Seul un trait de lumière oblique l'éclairait quelque peu, descendant de la voûte jusqu'à rencontrer une sorte de colonne de pierre, dressée au centre. Il n'y avait aucune construction humaine dans cette grotte gigantesque, qui d'ailleurs était sous le règne d'une nature foisonnante : à la surprise de Médès, les voilà qu'ils foulaient de l'herbe parsemée de petites fleurs, comme s'ils se trouvaient dans une prairie. Il y avait même quelques arbustes et bosquets floraux, l' "Amarös" étant la plus largement répartie. C'était une fleur très nuancée, ses pétales partant d'un rouge vif à la base pour finir dans la couleur du sang. Ils avaient l'aspect de longues feuilles rubanées cerclant une gerbe d'épis, composés d'une multitude de petites graines écarlates, ajoutant à ce chapeau l'élégance des plumes. Cette fleur était celle de l'Amour, du sacrifice et de l'immortalité, ayant la réputation de ne jamais faner. Elle fut d'ailleurs à l'origine du nom de cette ville¹. Du lierre et du salpêtre escaladaient les parois rocheuses, qui scintillaient de petits cristaux. Au fond, un petit lac s'était même formé, alimenté par une petite cascade. Ils enjambèrent un petit ruisseau dont l'eau courait paisiblement. C'était un des seuls sons qui peuplaient cet espace paisible, onirique, irréel.

 

Médès était submergé par une vague de stupéfaction, d'émerveillement et de sérénité. Dans toute sa vie, jamais il n'avait vu de lieux si calmes, si purs et préservés, coupés du monde et de ses vices. Ils marchèrent jusqu'à parvenir à la colonne pierre, qui se précisait davantage : à l'origine naturelle, elle avait été taillée par une main humaine, sculptée en volutes et arabesques qui se dédoublaient au fur et à mesure que les motifs rejoignaient la voûte. Le rayon lumineux s'enfonçait dans la pierre et permit à Médès d'y remarquer une large fente. Sa curiosité l'emporta et il fit un pas en avant, lorsque le vieil homme le retint et parla enfin.

Tu cherchais des réponses et tu en auras, mais chaque chose en son temps.

Médès se retourna, la mine ravie et intéressée.

 

Je suis Jhen Jursson, le chef de cette organisation secrète qui lutte contre l'Empire du Soleil Noir. Vois-tu, j'étais là quand il affirma sa suprématie sur toute la terre. J'étais là aussi quand l'Empereur n'était rien qu'un enfant. J'ai connu son père, et j'ai connu sa mère. C'est ici qu'elle est enterrée.

Il fit signe à Médès de se taire avant que celui-ci, visiblement consterné, n'eût le temps de répondre.

 

Comme tu peux t'en douter, je suis donc vieux...très vieux. Et s'il me reste encore un peu de souffle de vie, c'est bien pour accomplir une dernière tâche...Je suis le Gardien de la Mémoire, d'une histoire que j'ai consignée dans un chant de ma composition, et que je dispense à toute âme prête à se libérer du joug de l'ignorance. Il en sera de même pour toi, car il me semble que tu désires connaître la vérité. Es-tu prêt à l'entendre ?

Médès ne répondit pas, captivé.

 

J'ai pu examiné ta statuette. Elle représente Gatholyn², la déesse mère, qui incarne la Nature, continua Jhen Jursson. Cela ne te dis rien n'est-ce-pas ? Et pourtant, il y a encore une dizaine d'année, des hommes comme toi et moi la vénéraient. Elle fut et est encore une véritable déesse, entité de jadis, que l'Empereur cherche aujourd'hui à garder dans son ombre, en se présentant comme unique divinité. Mais sache que Gatholyn fait partie d'un large panthéon, celui des Dieux Désincarnés, seuls vrais dieux ayant réellement existé. Ils sont ceux qui nous ont conçus, nous, êtres vivants, comme ils ont conçu ce monde dans lequel tu es né.

 

 

 

1 : L'étymologie du nom de la ville d'Amarösthelmar découle donc du nom de la fleur Amarös.

Amarös : fleur de l'Amour

Thel : Maison, foyer, en Langue Souveraine (la langue la plus commune, sorte de latin.)

Mar : suffixe désignant les bourgs, par extension la ville. 

2 : Gatholyn est la déesse de la Nature, des Animaux et de la Fertilité. C'est la troisième divinité du panthéon des Dieux Désincarnés, comme ils seront appelés plus tard.  Elle est le deuxième enfant du Dieu Pere, et par conséquent l'une des plus puissante.

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