© 2023 by Kaegor de Rion.

Kaegor de Rion

4 chapitres de 9 minutes en moyenne.

Xoth le Moissonneur

Conte, horreur, drame...

Azen a trouvé en l'alchimie sa muse.
Mais désormais, il n'utilise son art que pour élaborer un remède, pour guérir un fils malade dès la naissance.

Pour cela, il est prêt à tout, jusqu'à aller chercher le secret de l'immortalité...jusque dans la plus grande noirceur du monde.
En jouant avec ce qu'il ne comprend pas, l'alchimiste se condamne alors, lui et sa famille, à vivre une légende que le temps aurait souhaité faire oublier.

Le mythe croise la réalité, et l'horreur s'immisce petit à petit, en mère de la folie.

Seul un retour à la raison pourrait les sauver encore.

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"La mort engendre la mort. Trop tard, il est déjà trop tard. Mon tympan me brûle, je l'entends chuchoter...plaisir et supplice inéluctable de l'écho de sa voix dans mon oreille. Le monde que nous connaissons ne fait qu'osciller entre la vie et la mort, et la haine en est le catalyseur. Je le sais, car il est déjà trop tard.

La mort engendre la mort."

***

 

Ça y est, j'ai rassemblé tous les ingrédients qu'il te fallait dans ce sac, mise à part la noctuelle, que je n'ai pas réussi à trouver dans le bois voisin. C'est comme si cet insecte avait disparu...désolé. Tu me dois donc cinquante-sept pièces d'or.

Ce n'est pas grave, j'en chercherai moi-même, répondit évasivement le client, alors qu'il feuilletait un livre aux pages jaunies.

-  C'est un vieux livre de contes...tu verras, je parie que tu n'en connais pas le moindre ! Ce sont de vieilles histoires, je ne sais même plus comment j'en ai fait l'acquisition...quoiqu'il en soit, il reste divertissant. Je t'en fais cadeau si tu veux.

-  C'est vrai, tu ferais ça ? Cela ferait de la lecture à Nalis, rétorqua l'autre, tout de suite plus intéressé.

-  Vas-y,prends-le ! Des années qu'il traîne dans cette boutique, pour une fois que quelqu'un décide de l'ouvrir.

Bon, très bien. C'est gentil à toi. Voilà ton argent, conclut l'homme en tendant une petite bourse de cuir à son interlocuteur. Le commerçant, que l'on comparait moqueusement à une souris à cause de sa taille modeste, de sa barbiche blanche et de ses yeux rendus ridiculement petits par ses lunettes, ouvrit la bourse, compta les pièces et rendit la monnaie dans un sourire.

-  Merci Azen, et à la revoyure ! lança-t-il en ouvrant la porte à son client. Pour toute réponse, il obtint un sourire léger et un hochement de tête. Azen s'éloigna d'un pas rapide et assuré sur les pierres irrégulières qui composaient la chaussée. L'air était froid, le ciel du blanc épuré de l'hiver. Seules les branches acérées de quelques arbres en déchirait l'étoffe. La campagne était calme, aussi sereine que la pierre des maisons qui constituaient cette petite ville. Azen s'était couvert d'un long manteau de laine noire, en plus de l'épaisseur hirsute de sa barbe brune. Une toque de fourrure retenait à peine de long cheveux gras ondulés. Il avait le visage sévère, ce que traduisaient une mâchoire forte, des yeux cernés et ombragés sous des sourcils broussailleux, un nez comme le bec d'un rapace et de fines lèvres toujours serrées. Il avançait avec droiture, sûr de lui. La journée allait bientôt toucher à sa fin, et il était temps pour lui de regagner son logis, situé dans un village voisin mais assez éloigné pour autant.

 

C'est alors que des rumeurs sourdes en provenance des abords de la place retinrent son attention, et après une courte pause, il se dirigea dans cette direction. Au fur et à mesure qu'il se rapprochait de la source, les bruits devenaient de plus en plus distincts : hommes et femmes, tous mêlaient leurs cris dans une cacophonie tandis que leurs pas précipités tambourinaient le sol. Azen se rendit vite compte de l'ampleur du phénomène au tournant de la rue, lorsqu'un spectacle des plus affolant s'offrit à ses yeux écarquillés : la quasi totalité du village s'était réunie en une émeute d'une rare intensité, vociférant et brandissant des pics de bois, des fourches et des torches. Azen n'avait jamais rien connu de tel dans les parages, aussi il décida de s'approcher pour comprendre la raison d'un tel désordre, non sans inquiétude. Très vite, il apparut qu'il s'agissait, plutôt que d'une émeute, d'un pogrom. Une exécution publique spontanée était entrain de se produire, du moins c'est ce qu'Azen avait pu interpréter des hurlements desquels revenaient souvent les mots "À mort !", jetés sans merci. Tout cela ne faisait que renforcer l'étrangeté de la scène, et Azen commençait même à ressentir une peur profonde.

 

Il connaissait tous ces villageois plus ou moins bien. C'étaient des gens de paix, paysans pour la plupart, avec l'amour pour le travail de la terre et rêvant d'une vie simple, trop occupés et trop modestes pour se laisser aller à la violence. Tout le contraire de ce qu'il avait devant lui, où s'animaient compulsivement bouches et faciès tordus en rictus, mains crispées ou poings tendus, œils injectés de sang et torches menaçantes. Azen dévia sur sa droite pour tenter de contourner cette masse déchaînée qui lui tournait le dos, et enfin essayer d'apercevoir contre qui elle dirigeait toute sa rage. Il s'éloigna un peu pour finalement trouver meilleur point de vue sur une terrasse surélevée.

 

C'est alors qu'il distingua ce que même ses sens n'auraient jamais dû croire : le bouc-émissaire, qui faisait face à la foule en furie, semblait tout droit sortir d'un cauchemar. Il s'agissait là d'une créature grotesque, qui inspirait à la fois pitié, dégoût et effroi. Impuissant, une sorte d'homme-corbeau se tenait là, sans pouvoir esquiver la totalité des projectiles que les villageois commençaient à lui lancer. Un corps trapu, large mais court, humanoïde mais entièrement recouvert d'un duvet sombre et sur lequel siégeait une immense tête de corbeau. Un bec d'ébène tranchant, de longues plumes noires, des yeux ronds, gigantesques, vides. C'était peut-être l'aspect le plus dérangeant de cette créature : son absence totale de réaction, la vacuité de son regard, des pupilles comme deux gouffres qui aspirent la vie. Il était vêtu comme un colporteur et muni d'un long bâton, auquel étaient accrochés tous genres de broques. Ses habits étaient partiellement déchirés, son apparence sale et non soignée. L'homme-corbeau ne bougeait pas, mise à part des tressaillements à chaque fois qu'une pierre le touchait. Il tomba à la renverse une fois, mais se releva, sans riposter. Il ne croassait même pas, si tant est qu'il en était capable.

 

 

Azen ne savait même pas si cette chose parlait ou si elle croassait, ni même ce que c'était, ni d'où cela venait. Il ressentait un profond dégoût et en venait même à partager le ressentiment des villageois qui en vérité, comme lui, en avaient surtout peur. Il n'arrivait même plus à réfléchir, sa raison comme anéantie devant cette vision de l'horreur qui en appelait aux émotions les plus vives et les plus violentes. Soudain, un villageois s'écarta plus avant, armé d'un piquet, encouragé par ses semblables. Il se montrait menaçant, et voulait témoigner de son courage, comme pour signifier à son adversaire qu'il n'était plus impressionné. Il reçut pour réponse un faible croassement. Une réponse, enfin ! Pour les autres, c'était un signal de départ. Le meneur s'élança en hurlant comme un fou et sa pique traversa de part en part l'homme-corbeau, qui tomba face contre ciel comme un vieux chiffon. Le paysan s'arrêta net, hagard, surement choqué d'avoir tué pour la première fois. Les cris s'arrêtèrent presque aussitôt. Un silence s'empara très vite de tous les alentours, qui semblaient s'être figés en même temps que la créature, clouée au sol. Mais ce fut de courte durée, car très vite la foule s'emporta et se rua d'un seul mouvement sur le corps inerte du monstre, dans une exclamation de haine collective et dans un désordre insupportable. La peur s'en était allée, ultime barrière à l'expression d'une violence libérée et destructrice. Tout le monde, plongé dans un état second, criait et frappait l'homme-corbeau, formant une telle cohue qu'il n'était plus possible de le distinguer.

 

 

Azen ne le supportait plus. Il voulut tourner les talons, mais ses jambes se dérobèrent et il tomba sur les genoux, diffusant par la même occasion une forte douleur à cet endroit. Il se retint de crier, et se recroquevilla un instant pour se contenir. Une fois la douleur passée, il tenta de se redresser, mais fût très vite pris de vertiges accompagnés par l'envie de vomir. Il ne pu faire que quelques mètres dans une ruelle voisine avant de devoir s'arrêter pour s'appuyer un instant, haletant. Il était encore traumatisé par la scène dont il venait d'être le témoin, mais il ne parvint finalement pas à recracher son dernier repas. Il resta un moment ainsi pour reprendre des forces, alors que le jour descendait et que le pogrom avait pris fin, alors que le brouhaha s'était dispersé dans cette campagne meurtrie. Azen regagna rapidement la place du village, et contempla le désastre.

 

 

Il se tenait dos au soleil mourant, enveloppé d'une pénombre grandissante, des volutes de fumée provenant de torches laissées à l'abandon et presque éteintes s'envolant dans un ciel glacé, et des larmes silencieuses coulaient sur ses joues. Devant lui se tenait le cadavre déchiqueté d'une horreur sans nom, sa tête de corbeau décapitée, son regard froid pénétrant et infini à l'identique. Et pourtant voilà qu'Azen pleurait, dépassé par tant de violence et de haine, percé au cœur face à l'impuissance d'un être, certes abject, mais qui s'était laissé pitoyablement massacrer, sans raisons apparentes.

 

 

***

 

Azen fut de retour chez lui alors que la lune était déjà haute. Sa marche s'était faite plus difficile, son esprit encore blessé par les événements précédents. Il regagna sa maison, une petite ferme à l'écart d'un hameau construit au milieu d'une plaine chatoyante, que courait un petit ruisseau. Au loin, la forêt faisait tout le tour de la plaine. Il toqua fermement à la porte du bâtiment principal, d'un rythme spécifique, pour que l'on puisse le reconnaître dès l'instant : on était jamais trop prudent la nuit venue.

 

Son épouse, une femme aux yeux de glace et au visage fin qu'encadraient des cheveux longs d'un noir clairsemé, lui ouvrit. Il s'embrassèrent et échangèrent quelques mots, avant qu'Azen n'entama la soupe qu'elle lui avait préparé. Le repas se fit dans le silence, et Sayat remarqua sans peine que son mari était plus préoccupé qu'à l'accoutumée. Pour autant, elle ne le pressa pas de questions, lui laissant le choix de tout lui raconter une fois sa soupe terminée, ce qu'il fit. Azen raconta dans les grandes lignes ce dont il avait été témoin, en cachant mal son désarroi, ce qui augmenta bien davantage l'effroi qui s'emparait de sa femme. Il parvint tout de même à la rassurer quelque peu, la convaincant que ces événements appartenaient au passé et à un lieu éloigné du leur, et qu'il fallait ne plus s'en soucier mais agir pour leur bonheur à deux. Après quoi il rendit une visite à leur fils unique.

 

Azen toqua à la porte de sa chambre. Après quelques secondes, il n'eut qu'un faible gémissement pour réponse. Il poussa donc le battant de la porte et avança de quelques pas. La pièce était exiguë, sombre, désagréable, et figée. Figée dans ce qui était le supplice du fils, comme celui de son père. Figée dans l'attente inexorable, dans la capture d'un souffle retenu, presque brisé. La maladie sévissait ici, la mort patientait. La lumière du jour n'y faisait plus irruption depuis longtemps, ou du moins que par l'intermédiaire de filets translucides que filtraient les fenêtres placardées et recouverte de vieux tissus. La seule lueur était celle de quelques bougies, disséminées dans la chambre, une au chevet, une autre au fond, sur le parquet. Elles diffusaient une lumière couleur soufre dans une danse lente, presque envoûtante, dans laquelle de la poussière en suspension venait parfois se mêler. La pièce était assez en désordre : de vieux jouets de bois s'étaient éparpillés, depuis longtemps abandonnés, et des piles de livres s'accumulaient ça et là. On apercevait aussi dans un coin une pile de linge sale, dans un autre une bassine remplie d'eau. Un silence de plomb régnait, sans ne jamais connaître d'interruption, hormis les visites d'Azen ou de Sayat, et les faibles toussotements qui, bien que rares, témoignaient encore de la présence de vie. La lumière orangée qui s'infiltrait par l'entrebâillement de la porte révélait l'occupant de la pièce, allongé dans son lit. Le lit longeait le mur gauche perpendiculaire à l'entrée, à laquelle le malade tournait le dos pour s'éloigner d'une clarté trop forte. Ses draps ne cachaient que la partie basse de son corps, dévoilant un dos aux omoplates saillantes, au teint terne, perlé de gouttes de sueur. Entre le cou et l'épaule, une petite main resserrée laissait deviner que l'enfant était allongé en position fœtale, les bras croisés. Il restait parfaitement immobile, et seule sa toux faisait trembler ce corps d'apparence si fragile.

-  Nalis. Nalis, mon fils. Je suis rentré. Comment te sens-tu ?

Pas de réponses.

-  Nalis mon fils, t'es-tu rendormi ?

Un hochement de tête léger fit signe que non. Azen marqua une pause, ses sourcils trahissant son inquiétude.

-  J'ai enfin les ingrédients qu'il me fallait. Il m'en manque juste un seul, mais je vais me le procurer dès demain, je partirai à l'aube.

 

Toujours pas de réponses. Il ne put réprimer un soupir. Après un moment durant lequel son regard parcourait la chambre où, à l'instar de la lutte que son fils menait contre la maladie, lueurs et ténèbres semblaient s'affronter sans qu'il n'y ait de vainqueur, Azen ajouta :

-  Aucune maladie ne demeure incurable. J'en suis persuadé. En tout cas, je ferai tout pour. Je ne m'arrêterai pas tant que je ne t'aurais pas guéri, Nalis. Je te le promets. Mais en attendant que je trouve enfin la solution - et j'y suis presque, c'est certain - il te faut tenir. Toi seul le peux, mon fils. Je t'ai apporté de quoi lire. Un recueil de légendes semble-t-il, je le pose sur ta table de chevet.

 

Le père se pencha alors pour embrasser son fils, puis déposa le livre avant de jeter un dernier regard inquiet, avant de fermer doucement la porte.

 

Après quelques minutes, Nalis tourna de côté pour attraper maladroitement sa nouvelle distraction. Le livre s'intitulait : "Mythes oubliés d'Urasthel", tandis que le sous-titre précisait "Au temps du Crépuscule des Dieux*". Le jeune homme d'une quinzaine d'années -sa maladie en avait vieilli certains traits, rendant difficile la connaissance précise de son âge- ouvrit précautionneusement l'ouvrage à la lueur de la bougie. Il parcourut rapidement le sommaire, l'air déçu. Il avait lu tellement de livre déjà que la plupart des histoires présentées ici lui était familières. À la deuxième relecture pourtant, le titre de l'un de ces contes retint son attention. Il ne le connaissait pas. Devenu soudainement intéressé, Nalis le lut alors à haute voix, autant que sa faible voix le permettait : -  Xoth le Moissonneur.

 

 

*Crépuscule des Dieux : Âge durant lequel les Dieux s’entre-tuèrent suite à la trahison de l'un d'entre eux, Avranys.

- I - La  Mort engendre...

 

Azen s'était levé très tôt, quand bien même son sommeil ne fût pas réparateur. Il ne lui manquait que des noctuelles, ingrédient essentiel à la fabrication de son remède, ou plutôt de son énième expérience. Car Azen était alchimiste de profession, et ce depuis de longues années déjà. L'alchimie était l'essence même de sa vie, un plaisir coupable mais assumé dont il ne pouvait se passer. Il en venait même secrètement à vouer plus d'amour à son alambic et à son aludel qu'à sa propre femme. Azen avait finit par passer maître dans l'art, réussissant tout ce qu'il entreprenait, aucune expérience n'étant suffisamment difficile pour ralentir son intellect, ni son envie de réussir. Aucune, hormis le mystère que représentait son fils. Sa maladie était de naissance et s'était révélée dès ses premières années. Après l'essai de plusieurs médecins, Azen avait très vite pris le cas en main, passant le plus clair de son temps dans son cabinet -qu'il avait construit dans la cave de la maison,située sous la chambre de Nalis- à l'élaboration d'un remède, en vain. Quelques années s'étaient écoulées depuis, et bien que l'état de Nalis n'avait fait qu'empirer, sapant par la même occasion la fougue et l'enthousiasme de son père, Azen n'avait jamais renoncé, multipliant même ses efforts.

 

Pour sa dernière expérience, il lui fallait donc des noctuelles, ces papillons de nuits gros comme une main, tachetés de brun. En bon alchimiste, il avait aussi des connaissances en biologie, en botanique et en minéralogie, de telle sorte qu'il était capable de réunir de lui-même les ingrédients les plus communs. En éclairant son chemin d'une lanterne, il se rendit dans la forêt bordant le hameau. Il portait un sac en cuir rempli de tout un tas d'ustensiles. Après s’être enfoncé dans le sous-bois, Azen accrocha sa lanterne à la branche d’un arbre, en hauteur, afin de permettre à la lumière de se propager dans un halo diffus. Il posa son sac à terre et en sortit un pinceau et un pot en terre cuite qu’il ouvrit, avant d’y tremper le pinceau qui ressortit dégoulinant d’une matière épaisse, dorée et gluante. C’était du miel, et il en badigeonna le tronc de l’arbre dans toute sa longueur, jusqu’à le recouvrir d’une large pellicule sucrée. C’était l’appât censé attirer, en plus d’autres insectes, les noctuelles qui viendraient se coller contre le met de choix. Il ne restait plus qu’à patienter puis à toute les attraper avec une cage en fil de fer. Il ne fallait pas utiliser un filet classique comme on aurait pu le faire avec un papillon, car cela constituait le meilleur moyen d’abîmer les ailes des noctuelles tandis qu’ils pouvaient s’accrocher aux barreaux de la cage sans pour autant s’échapper. D’autant plus qu’Azen avait besoin de noctuelles du meilleur état.

 

Une fois l’installation terminée, Azen s’éloigna un peu pour gagner l’ombre d’un pin contre lequel il s’assit, le regard fixé sur sa lanterne un peu plus loin. Il avait emporté avec lui le sac pour pouvoir se munir de la cage dès que suffisamment de noctuelles se seraient rassemblées. Mais bien vite il s’assoupit de fatigue, son corps voulant à tout prix récupérer le manque de sommeil. Cela faisait déjà une heure que le bougre dormait, et les premiers rayons de soleil changeaient déjà la ligne d’horizon dans un bleu indigo. Azen s’agitait de plus en plus dans son sommeil, visiblement en proie à un cauchemar, sûrement la résurgence de l’horreur de la veille. Il se réveilla en sursaut, aux aguets. Ce n’était pas son cauchemar qu’il l’avait réveillé ainsi, mais bien un bruit sourd, comme si quelque chose de gros se déplaçait. Rien d’étrange dans une forêt sauvage comme celle-ci, et Azen dégaina sans bruit un long couteau par précaution. Il se releva lentement, s’appuyant d’une main sur le tronc, le couteau dans l’autre devant lui, son regard pointé vers le halo lumineux de sa lanterne. Un bourdonnement en provenait, et l’on distinguait assez clairement un nuage noir mouvant, une marée grouillante composée de toute sortes d’insectes regroupés sur le miel. De nombreuses noctuelles voletaient également. Mais aucun animal ne s’y trouvait. Soudain, le craquement d’une branche dans la pénombre le fit sursauter. Il sortit de sa poche un briquet en amadou et se confectionna rapidement un petite torche avec une branche, un vieux tissu de son sac et les épines séchées du pin. Il l’alluma et partit vérifier les alentours, d’abord en direction du bruit, situé non loin derrière le pin. Après avoir fouillé les premiers mètres où il ne trouva absolument rien, son sang ne fit qu’un tour lorsqu’il entendit derrière lui des coups sourds frappés sur le bois. Il s’arrêta net, et se retourna lentement, la main tenant son couteau tremblotante. “Toc toc toc. Toc-toc, toc-toc. Toc toc”. Des coups répétés irrégulièrement, un peu comme un pivert, mais en beaucoup plus fort. Cela venait de l’arbre à noctuelles. Azen prit son courage à deux mains et rejoignit le pin où l’attendait son sac, en prenant garde à ne pas faire un bruit.

 

Arrivé à sa hauteur, il s’accroupit et regarda en direction de la lanterne. Sa bouche s’ouvrit grand de surprise mais il eut le réflexe de plaquer ses mains avant qu’un cri ne s’en échappe. Ses pupilles rétrécirent et ses paupières s’écarquillèrent tant d’effroi que l’on eût dit que ses globes oculaires voulaient fuir leur orbite. À quelques mètres devant lui, sous la lanterne, lui faisait dos l’homme-corbeau. Avec son bâton, ses plumes, son bec...son bec noir immense et effilé qui picorait avidement les insectes englués. Azen ne s’en remettait pas, en venant même à douter de sa lucidité. Peut-être que les événements dont il était victime depuis hier soir formaient un seul et même cauchemar ? Non c'était impossible. Alors il était sujet à des hallucinations ? Possible, mais il n'en voyait pas la cause. Toujours était-il que se trouvait devant lui l'innommable, cette aberration revenue d'entre les morts. L’homme-corbeau ne semblait pas avoir remarqué sa présence, et continuait de se régaler, absent à toutes autres choses. Azen continuait d’observer en silence la chose, captivé dans un mélange de fascination, de peur et d’attirance. Une attirance qui grandissait, mais une attirance violente et sanguinaire, à l’énergie destructrice. Une idée germa dans son esprit. Il avait devant lui une créature qui défiait l’entendement, et les lois mêmes de ce monde, défiant la vie comme la mort. Peut-être que dans l’immondice se trouvait, cachée et attendant d’être révélée, la solution qu’il cherchait tant ? Puisque cette créature avait survécu à la mort, ses plumes noires devaient forcément renfermer quelques puissants secrets, que son aludel pourrait découvrir… Un principe actif qu’il lui faudrait isoler, et qui serait capable d’élaborer une panacée, voire le secret de l’immortalité !

 

À la peur se succéda très vite un désir égoïste et violent, l’appétit et la prédation prenant place un peu plus dans l’esprit d’Azen. La peur allait bientôt devoir changer de camps. Il sortit de son sac une corde épaisse avec laquelle il fît un noeud coulant. C’est avec cela qu’il comptait capturer la créature, qui paraissait toujours autant inoffensive. Il s’arma de son couteau, la corde dans l’autre main, et avança accroupi vers l’homme-corbeau. Alors qu’il était à quelques mètres, le monstre se figa. Il tourna la tête de côté, son oeil rond et sans âme scrutant l’obscurité. Azen s’arrêta aussitôt, tremblant. Après quelques secondes étirées oú la tension faillie faire craquer Azen plus d’une fois, la tête de corbeau retourna à sa besogne. Azen restait immobile, rassemblant son courage, prêt à bondir. D’un coup, il s’élança vif comme l’éclair, et dans un cri il planta son couteau dans la créature qui lâcha un croassement de douleur, le bec vers le ciel. Azen, décontenancé pendant quelques secondes face à son propre geste lâcha le couteau et se tenait debout derrière l’homme-corbeau, qui tourna alors lentement sa tête vers lui, pour plonger son regard glacial sur son agresseur. Azen put sentir la chaleur du souffle de la bête avant de se ressaisir : il passa la corde autour du cou du monstre tout en esquivant de côté, après quoi il se plaça derrière elle pour resserrer d’un coup la corde, poussant de sa botte la créature au sol. Il récupéra sa dague, libérant un filet d’un sang couleur encre. Il en avait d’ailleurs quelques projections sur les mains, qu’il essuya rapidement sur son manteau. Il vérifia l’attache de sa corde et la resserra, avant de détruire la cage à noctuelles pour resserrer les liens avec le fil de fer. L’homme-corbeau avait cessé de se débattre, sa tête reposant de côté, son bec s’ouvrant légèrement pour laisser s’échapper des râles. Le soleil se levait à peine, et désormais, Azen détenait en captivité une créature inoffensive, terrifiante et immortelle.

 

***

 

Nalis s’était réveillé un peu en même temps que le soleil. Ou plutôt il fût tiré du sommeil par un croassement puissant -il ne savait pas s’il était encore soumis à l’influence des rêves à ce moment précis tant le cri lui parut anormalement fort- et le claquement de la trappe métallique du laboratoire de son père, située sous ses fenêtres. Il s’étira lentement, ce qui le fit tousser bruyamment, puis il ralluma la mèche de sa bougie. Il s’empara de sa nouvelle lecture.

 

La Flamme et le Moissonneur furent les serviteurs d’Avranys l'Oméga, les bras armés de ses ambitions. Le premier fut toujours aux côtés de son malfaisant maître, mais non le second. Créé au nom du Soleil Noir et de son Aurore, il est le résultat de l'égoïsme d’un dieu, l’instrument de sa trahison. Son père est la vengeance, sa mère la mort, et ses frères furent aussi bien des hommes que des oiseaux de malheur.

- II - Capturer l'instant d'éternité

- III - L'alchimie est l'attente

 

Azen contemplait son prisonnier, une lueur de malice dans les yeux. Il avait réussi à le ramener jusqu’à son laboratoire sans encombres et en essayant de rester le plus discret possible. Là, il avait entravé ses membres avec des chaînes et l’avait enfermé dans une cage cylindrique aux dimensions humaines. Moineau n’avait pas une seule fois tenté de s’évader. Il ne croassait même plus, se murant dans le silence, insensible à son propre sort. Moineau, c’était le nom qu’avait finit par lui donner Azen, prenant ainsi le pas sur la peur que lui insinuait toujours la créature, qui ne cessait jamais de l’observer de ses deux globes oculaires vitreux. C’était aussi une façon de ridiculiser la chose, de la rabaisser et de croire qu’un contrôle sur l’inconcevable était possible. Moineau était une nouvelle réalité que l’on imprimait sur celle dont l’acceptation était trop douloureuse, pour la substituer. Mais Azen ne pouvait se voiler la face que Moineau serait toujours une monstruosité défiant la raison comme l’empathie chez l’autre.

 

Azen commença d’abord par vérifier sa première hypothèse : que Moineau et l’homme-corbeau qu’il avait vu réduit en charpie étaient bien une seule et même créature, et que son esprit ne lui avait pas joué de tours. Il confirma très vite cela par un examen rapide du corps du prisonnier : il gardait la trace de nombreux sévices, bien qu’ils furent quasiment tous guéris, aussi incroyable que cela pouvait être. L'alchimiste remarqua notamment une large cicatrice faisant le tour complet du cou de la victime, et qui rappelait indubitablement le cadavre décapité dont il avait été le témoin. Pas de doute, Moineau avait pu rassembler tout son corps et s’était régénéré en une nuit, confirmant la deuxième hypothèse sur le caractère quasi immortel de la créature. Azen en fut d’autant plus intéressé et ravi. En fait, il n’était plus tout à fait le même homme qu’à la veille, car voilà qu’il regardait “son moineau” avec un air de démence, le sourire large, la pupille brillante, se massant les mains d’appétit. Azen avait tout l’air de celui qui possède en ses mains une énergie incroyable, et qui hésite quant à la manière de l’utiliser, ou qui ne sait quels desirs assouvir en premier tant la liberté de l’omnipotent est pernicieuse. Azen avait sous ses yeux une preuve d’immortalité, et toute son âme ne s’accorda, dès l’instant, qu’à l’accomplissement d’une unique tâche : la découverte de son secret. Aussi l’alchimiste ne se détourna jamais de son sujet d’expérience, qui bien qu’il visait à trouver comment soigner et rallonger la vie, lui aspirait goulument la sienne.

 

Les jours et les nuits se succédaient, et la présence d’Azen au sein de sa famille devenait mirage. Sa femme Sayat n’en restait pas indifférente, pourtant habituée depuis très longtemps à devoir partager sa vie de couple avec la vie de l’alchimiste. Pourtant, jamais son mari n’avait été autant absent, sans qu’elle ne puisse rien y changer pour autant. Cela l’affectait d’autant plus qu’Azen était encore moins présent pour son fils, qui en avait pourtant besoin. Elle se consolait à l’idée qu’il était en train de trouver un remède pour guérir leur enfant, et gardait l’espoir qu’un tel acharnement était le signe de la réussite. De son côté, Azen n’y pensait même plus. C’est à peine s’il dormait encore, car soulever les mystères qui pesaient sur l’homme-corbeau n’était pas tâche aisée. L’alchimiste avait d’abord tenté de percer à jour la nature de la créature, en vain. Tout ce qu’il avait pu découvrir, c’est que Moineau n’était pas “né” comme un animal, car il ne présentait aucun signe de croissance, mais qu’il était le fruit d’une magie très puissante. Cela expliquait peut-être pourquoi il ne semblait pas avoir de conscience propre, à l’instar des golems ou des élémentaires que pouvaient invoquer certains magiciens. Moineau ressemblait donc davantage à une poupée, et des plus macabres. Ce qui inquiétait le plus l’alchimiste était de savoir de qui Moineau pouvait bien être le pion. Toujours était-il qu’il ne s’était toujours pas manifesté, et il espérait que ce ne soit jamais le cas.

 

Le monstrueux captif avait subi de nombreux châtiments en tant que sujet d'expérience pendant les semaines qui suivirent. Azen cherchait par tous les moyens le moindre facteur de l’immortalité de son sujet, et avait donc mis à l’épreuve ses capacités d'auto-régénération. Moineau avait été mutilé, son sang avait été prélevé, quelques plumes arrachées, mais, au plus grand dam d’Azen, aucune de ses blessures n’avaient jamais guérie. Si bien que désormais il ne lui était plus possible d’oser quoique ce soit sur le corps de son modèle, trop en piteux état pour survivre à davantage de dommages. Azen n’avait jamais ressenti plus grand échec. L’homme-corbeau avait peut-être simplement été ressuscité par quelque entité, sans n’avoir possédé de capacités auto-régénératrice, ni même l’immortalité ? Ou alors il n’en possédait plus le pouvoir ? Mais l’orgueil de l’alchimiste, auquel venait s’ajouter la honte et la culpabilité vis-à-vis de son propre enfant, ne fit qu’accroître sa détermination : il avait dans son laboratoire la seule chance, aussi faible soit elle- de toucher à l’un des plus grands secrets de l’alchimie et même du monde. L’accès vers une nouvelle forme de vie, et même à la guérison totale pour son fils. Aussi Azen n’abandonna pas l’expérience et devint totalement invisible aux yeux de son entourage, ayant pour seule compagnie Moineau, à laquelle il commençait à se faire.

 

***

 

Des jours que Nalis n’avait pas vu son père. Il savait les raisons de son absence, mais aurait préféré tout de même sa présence à un remède. Peut-être parce qu’il se savait déjà condamné. Les malades ont ce don de clairvoyance sur leur propre sort, sur les sables du temps s’écoulant, et la plupart puise en cela une force d’abnégation, ou de résignation. Leurs proches n’en ont souvent pas la confiance, et s’obstinent à leur place, ou bien les délaissent, transformant le malade en étranger. C’est ce que ressentait à présent Nalis, calfeutré dans sa solitude. Il n’en voulait à personne, son handicap ayant sapé ses qualités physiques pour élever les plus belles des richesses de l’esprit : l’humilité et l’innocence de cœur. Aussi, plutôt que de s’enfoncer dans la mélancolie, il décida de lire un peu. Sa lecture eut le temps de s’approfondir durant ces quelques semaines.

 

Il est la sentence, celui qui ramène chacun en face de sa vérité propre. La bestialité des uns est son désir, car il s’abreuve du sang, attise la haine. Il corrompt pour son maître, grossit ses rangs de ceux qui sont déterminés et fiers. Ceux qui affrontent sa peur et ceux qui tuent, il les prend sous son aile. Lorsque Xoth envoie son messager, c’est que la faiblesse est condamnée et que le vice sera bientôt célébré.

- IV - La Sentence est Transmutation

 

Sayat n’en pouvait plus. En un mois, elle n’avait vu son mari que cinq fois, sans le reconnaître. Azen n’était plus que l’ombre de lui-même, happé par ses expériences d’alchimistes. Elle n’avait jamais méprisé cet art, en avait même été fasciné, mais il lui semblait désormais que l’alchimie était une science au coût trop grand, et qu’Azen y avait sacrifié son âme pour en comprendre toutes les arcanes. À tel point qu’il avait grandement maigri, qu’il avait perdu des cheveux et que son teint virait à la blancheur de celui d’un mort. Elle ne comprenait pas ni même ne pouvait s’imaginer ce qui retenait son homme depuis un mois au sous-sol. De plus, Sayat sentait la peur monter au fond d’elle, car l’insécurité grandissait. Elle avait reçu de terribles nouvelles concernant le village voisin, au sujet d’événements sordides qu’elle ne voulait croire. Et pourtant, la crainte s’installait. Autour et au sein du hameau, les choses changeaient comme Azen s’était transformé. Le bétail maigrissait, la forêt s’agitait, et plus perturbant encore, une colonie de corbeaux avait élu domicile dans leur ferme, croassant à longueur de journée, jusqu’à l’épier à travers sa fenêtre la nuit, lui semblait-il. Tout cela n’avait rien de normal, et tout cela était lié, elle en était certaine. Et tout avait commencé le soir où Azen était rentré tard, traumatisé par une exécution publique des plus étranges. Il lui fallait mettre un terme à tout cela et raisonner son mari. Elle s’équipa d’une masse et donna de violents coups sur le verrou de la trappe menant à la cave. Aussitôt défoncée, elle l’ouvrit et s’engouffra par l’escalier.

 

Azen ! Azen !

Sayat ? Je t’ordonne de remonter en haut ! fut sa réponse.

Elle ne lui répondit pas, attendant d’être devant lui pour converser. Lorsqu’elle arriva au bout du couloir menant à la cave, il s’élança pour lui bloquer la route avec colère.

Sors d’ici, femme ! hurla-t-il.

Azen, tu n’es plus le même...reviens-moi, reviens-nous ! s’écria-t-elle, sanglotante, en se jetant dans ses bras. L’alchimiste parut hésiter, la laissant d’abord faire, avant de la repousser avec agressivité.

-  Vas-t’en. Tu n’as rien à faire ici. Tu sais pourtant bien que l’accès à mon laboratoire vous est depuis toujours interdit. finit-il par ajouter, d’un ton plus calme mais non sans animosité. Sayat le regardait, hébétée, les larmes yeux. Son regard se perdit derrière-lui, jusqu’à apercevoir la forme grotesque d’un corps recroquevillé dans la pénombre.

Azen… commença-t-elle, pensive, avant de s’élancer avec détermination au travers de la salle, le bousculant au passage. Arrivée au centre du laboratoire, elle s’effondra sur ses genoux, se tenant la tête entre les mains, pleurant et criant comme une folle.

C’est un cauchemar, un cauchemar...pitié, répétait-elle sans que l’on ne puisse vraiment la comprendre.

Sayat ! Sors de là ! cria Azen en accourant vers elle. À peine posa-t-il ses mains sur ses épaules pour la relever, qu’elle se retourna furieusement sur lui pour lui griffer les bras de ses ongles, tout en vociférant.

Quelle est cette chose que tu as ramené chez nous Azen ! Pauvre fou, tu nous condamnes ! Sais-tu seulement ce que tu as fait ?

Elle ressassait ces mots sans relâches en pleurant et en se débattant dans ses bras. Azen, qui avait retrouvé un semblant d’empathie en voyant sa femme dans un pareil état essayait de la calmer, en vain, sous la pupille noir de Moineau, assis dans sa cage. Ne réussissant pas à l’apaiser, Azen essaya d’ouvrir le dialogue :

De quoi parles-tu, Sayat ma femme ? Cette créature est horrible, je le sais...mais elle seule pourra sauver notre fils ! Elle a un potentiel de guérison hors du commun, avec lequel je pourrai…

Il suffit ! Cette créature est une malédiction ! Tu ne sais donc pas ce qui est arrivé au village voisin ?

Comment ça ? Qu’est-il arrivé !

Ils sont tous morts ! Tous ! Leurs cadavres ont été retrouvés, les yeux révulsés, recouverts de sang ! Même les animaux, ils se sont mangés entre eux ! C’est à cause de...de cette chose, qu’ils ont tué là-bas quelques jours avant ! Elle est revenue se venger ! Nous sommes finis, tout est fini…! expliqua-t-elle avant d’éclater en sanglot.

 

***

 

Les cris qui suivirent le martèlement métallique n'eurent pour effet que d'accroître la crainte qui s'était emparée de Nalis. Il n'en connaissait la cause, et ne pouvant rien faire, il préféra s'évader le plus loin d'ici en poursuivant sa lecture :

 

"Même au plus fort du jour, le soir tombe à sa venue. La nature se tait, le ciel pleure. Les hommes et les bêtes, tous veulent fuir son ombre. Mais aucun n'échappe à sa corruption. La raison meurt et la folie comme seule mœurs, car Il préside à tous les instincts bestiaux. La danse commence, Ode à la violence. Puis les uns deviennent froids. Leurs larmes sont de sang. Les autres restent debout. Cela sont promis à une vie de tourmente, de service pour l'Oiseau-Ombre. Ceux-là deviendront les Oreilles Noires, pour entendre ses sermons aux quatre coins du monde."

 

***

 

Le coup partit avant même qu'il ne s'en rende compte. Sayat s'arrêta de crier et de pleurer net, humiliée et sous le choc de cette gifle. Jamais Azen n'avait levé la main sur elle. Il était désormais trop tard pour revenir en arrière, les choses ne reviendraient pas comme avant, tous deux le savaient. Azen était devenu fou, aspiré par son expérience et son obsession pour une chimère, attiré par le désir d'immortalité qui l'aura finalement rendu esclave. Dans cette pièce sale et peu éclairée, remplie d'odeurs fortes et acres, l'ironie du sort avait voulue que le bourreau devienne lui aussi l'aliéné, entraînant dans sa chute toute sa famille.

 

Trois êtres maudits, brisés, réunis dans cette même cave. Mais seul Azen, à l'inverse de sa femme et de sa créature, ne dépérissait pas dans son malheur. Une gifle, et il avait basculé définitivement de l'autre côté. Il se fichait de ce que venait de lui rapporter sa femme, l'ayant à peine écoutée, et la considérant dans ses avertissements comme une menace pour ses travaux. Pendant des années il avait pu pratiquer son art en paix, et voilà qu'aux portes de la réussite et de l'aboutissement de l'oeuvre la plus grande de sa vie, sa femme venait le troubler plutôt que de rester à sa place. Il avait pourtant été clair, avait même cadenassé l'entrée. Cette intrusion était intolérable. Le traumatisme qui avait affecté Azen la première fois avait fini par disparaître, ou plutôt par muter. Pour ainsi dire, plutôt que de se renfermer et de s’étouffer, il trouva le moyen d’en extraire la rage nécessaire pour continuer, puisant une force dangereuse et hargneuse censée lui permettre d’enfin s’élever. Il avait eu le courage (ou la folie) de s’aventurer dans l’horreur, l’abject, et la noirceur, en quête de la quintessence même de la pureté. La pureté de l’élément, de la matière, la pureté dans ces choses qui dépassent l’entendement et permettent de forger l’inconcevable, comme les Dieux de jadis : elle était l’origine même de l’immortalité, l’apanage que les créateurs de ce monde refusèrent toujours de léguer.

 

Azen avait laissé son humanité derrière lui pour tendre la main et s’approprier l’interdit. Déjà, il ne se sentait plus vivre sur le même plan que les autres, comme en suspension entre deux mondes : celui des hommes, fragiles et hésitants, et celui des Dieux, décidés et puissants. Pour s’auréoler du statut divin et en finir avec celui de mortel, il fallait aussi s’affranchir de tous liens, et terminer la formule alchimique qu’il avait mis au point durant un mois. Il fallait dire adieu à ses proches.

 

Sayat sanglotait désormais, avachie sur les genoux, le visage enfoui entre ses mains. Elle ne prêtait plus attention à son mari, ni même à ce qui se passait autour d’elle. Azen sortait tout juste de ses réflexions, le visage neutre, une lueur menaçante de détermination au coin de l’oeil tandis que Moineau lâchait de faibles croassements. Il agrippa avec force l’un des poignets de sa femme et la tira avec violence pour la forcer à se relever, lui arrachant un cri de douleur étouffé. Elle le regardait maintenant avec des yeux apeurés et baignés de dernières larmes, muette. Azen l’entraîna de force dans l’escalier, et elle le suivit sans se débattre, comme un petit animal qui se sait condamné. Elle trébucha à plusieurs reprises sur les marches rêches, s’écorchant les tibias, tandis que son mari la traînait toujours plus brutalement, sans jamais regarder en arrière. sur le pallier, il prit son bras de ses deux mains et mobilisa toute sa force pour l’attirer à lui, avant de la jeter sur le sol en face. Sayat tomba mollement dans la boue, vaincue, le coeur brisé et l’esprit anéanti. Elle ne se releva pas, vautrée sur le côté, les yeux fermés et pleurant de nouveau alors qu’une fine pluie tombait tout juste.

 

Reviens me déranger, et je te tue, lui lança alors Azen avec froideur, dans un ton qui ne cernait pas encore totalement l’ampleur de ces mots. Puis il tourna les talons, ramassa la masse dont s’était servie sa femme pour rentrer, et redescendit l’escalier avec en refermant tant bien que mal la trappe.

 

Le calme de son laboratoire retrouvé, il posa contre le mur la masse et retourna à son bureau, sur lequel un parchemin déroulé attendait, à côté de son autel alchimique. Des couches successives d’encre en recouvrait la surface : des croquis, des textes, des explications, des schémas, l’ensemble constituant le fruit de ses recherches pour donner vie à une formule alchimique terminée, censée synthétiser et parer un être vivant de l’immortalité. Du moins, c’était le cas en théorie. Azen devait maintenant vérifier cela avec une dernière expérience. Il contemplait son oeuvre, penché sur son bureau, les deux mains à plats de part et d’autre du précieux document lorsque Moineau poussa un croassement terrifiant. Azen tourna la tête sur l’instant, surpris, au moment où la créature se redressait difficilement et précipitamment, ce qui eu pour effet de rouvrir ses blessures qui expulsèrent des filets de sang noirâtre, dans un tintamarre de cliquetis de chaînes. Il croassa encore, de façon plus éraillée et gutturale, avec l’air de paniquer.

Que t’arrive-t-il Moineau ?

Il n'eut pour réponse qu’un énième croassement, mais cette fois accompagné d’un puissant crachat de sang qui atterrit à ses pieds. La substance visqueuse et purulente s’écoulait lentement entre les carreaux, et l’alchimiste se lança furieusement contre la cage qu’il fit trembler de ses mains, hurlant :

-  Moineau ! Que me fais-tu là, misérable, oiseau de malheur !

L’oiseau de malheur le regardait fixement, le bec dégoulinant encore de sang, tout comme ses plaies. Même sa peau semblait se décomposer à une vitesse folle, ses plumes tombaient et il se laissa tomber lentement sur lui-même, rejetant la tête en arrière dans un ultime croassement. De la cage sortait une rivière sombre et nauséabonde d’un sang qui commençait à recouvrir le sol et à tâcher les bottes d’Azen, frappant la cage de rage.

 

Moineau ! Relève-toi tout de suite, c’est un ordre ! Allez, debout pourriture !

Il ne cru pas si bien dire : déjà le cadavre de Moineau se décomposait, chose pourtant censée être impossible, mais déjà les os apparaissaient et les yeux disparurent dans leur orbite. Le corps fumait un peu et se désagrégeait dans une odeur qui força Azen à quitter l’endroit, emportant avant sa précieuse formule dans une sacoche de cuir et la masse. Il monta les marches quatre à quatre, criant des insultes et se bouchant le nez.

 

Sayat ! Sayat sale garce, je suis sûr que c’est de ta faute !

Mais une fois à l’air libre, il ne retrouva pas sa femme là où il l’avait quitté, et la chercha du regard avant de se diriger d’un pas ferme vers la cour de la ferme et l’entrée principale. Une pluie battante lui mouillait le visage, tombant en grosses gouttes de sa barbe alors qu’il pataugeait. Soudain il s’arrêta net, attiré par un bruit anodin que la pluie ne parvenait pas à étouffer entièrement. Il lui sembla reconnaître le cri d’un animal. Il se dirigea dans cette direction et poussa le portail de la cour. Derrière lui, la porte de la maison claqua, et Sayat apparut, boitante, et portant Nalis dans ses bras. Azen se retourna, les laissant approcher, l’air furieux. Personne ne pipait mot. Nalis tenait dans sa main le livre que lui avait offert son père, et une fois à sa hauteur, il lui dit, sentencieux:

 

Je sais ce que tu as fais, père. Tout ce que tu as fais.

Tous trois se dévisagèrent, trempés jusqu’à l’os. Ils sursautèrent, l’un lâchant son livre et l’autre sa masse dans un clapotis de boue lorsqu’un hurlement strident leur déchira les tympans autant que le ciel. Ils se retournèrent lentement en direction du portail, Nalis sauta à genou par terre. Dans l’enclos derrière, une vache et deux moutons accompagnèrent de hurlements bestiaux les pleurs de Sayat, qui recommencèrent de plus belle. Ses larmes se changèrent alors en goutte de sang, et les animaux coururent en tout sens, devenus fous. Nalis tremblait incontrôlablement, tandis que son père, immobile, regardait droit devant lui, comme absent. De la forêt vers où pointait son regard, les branches d’arbres s’écartèrent de plus en plus jusqu’à laisser passer une large silhouette, qui se précisa au fur et à mesure qu’elle s’approchait d’eux. Montée sur un immense cheval noir et squelettique, aux poils laineux et longs et aux jambes de loups, se tenait la personnification de la terreur.

 

C’est lui… commença Sayat d’une voix stridente.

C’est Xoth, termina son fils, en pleine crise d’hématidrose. Son père aussi suait du sang, mais ne réagissait toujours pas, comme captivé. Un craquement sinistre et un beuglement éclatèrent derrière, alors que l’un des moutons, dans sa folie, s’était suicidé en se projetant contre un mur. Chose plus horrible encore fût la réaction des deux autres bêtes, qui prises de démences, foncèrent sur le cadavre pour s’en repaître, alors même que leur régime alimentaire ne le permettait pas. L’entité malfaisante à l’origine de tout ça était quant à elle équipée d’une épaisse armure de fer noir, agrémentée de pics et sculptée de visages humains caractérisés par leur expression d’extrême tristesse. Elle faisait avancer au pas son effrayante monture, sans bruit, ses deux pieds -où plutôt ce qui en assumait la fonction, c’est-à-dire de longs os pointus, qui partaient de chaque genoux- plantés dans ses étriers. Son visage était le mélange odieux d'un faciès humain mais décharné, aux pommettes saillantes, aux yeux fins et évidés mais malicieux, avec une bouche sans lèvres ; et d’une tête de corbeau, puisque la partie haute du bec lui servait de calotte en partant de la nuque jusqu’au front et se prolongeant devant comme un long nez, l’autre partie prenant la place du menton et se connectant directement au cou. Son visage était recouvert de minuscules plumes noires, comme son bec menaçant, rendant son aspect des plus dérangeant et terrifiant. Xoth dégageait une aura extrêmement puissante, emplie d’ondes de destruction et de haine, qui une fois à portée de la pauvre famille, eu des effets dévastateurs.

 

Les plus faibles moururent sous le choc, dans un cri étouffé, leurs yeux révulsés et leur nuque brisée par le rejet brutal de leur têtes en arrière, au-delà des limites du corps. Les corps se raidirent et restèrent ainsi, dans une position de prière, les mains tendus devant et la tête en arrière, le corps recouvert de minces filets sanglants. Sayat et Nalis n’étaient plus, et ce fut comme si Azen ne l’avait pas remarqué, car il ne bougeait toujours pas. Un croassement le sortit de son envoûtement une demi seconde, suffisante pour qu’il puisse apercevoir Moineau ressuscité, marchant derrière la monture de son maître. Xoth mit alors pied à terre pour venir se placer en face à face avec l’alchimiste, qu’il dominait d’au moins deux têtes. Moineau le rejoignit, plia les genoux et baissa la tête en lui remettant un long couteau, que son maître saisit. Toujours dans des mouvements d’une grande souplesse et lenteur, Xoth le Moissonneur saisit entre ses doigts l’oreille droite d’Azen, et la coupa d’un coup avec son couteau. Il tendit alors le couteau à son serviteur et avala l’oreille, avant de venir sur le côté d’Azen, qui tremblait mais restait le regard fixé devant lui, tétanisé. Alors Le visage de Xoth se métamorphosa en un grand bec noir et extrêmement pointu. Il saisit dans ses immenses mains la tête d’Azen, qu’il força à plier, et inséra son bec par l’orifice sanguinolent de son oreille mutilée. Azen ferma le yeux et hurla de douleur alors qu’il sentit un liquide chaud lui brûler l’intérieur de l’oreille. Dans son esprit résonnait une voix calme et rauque :

 

Tu m'appartiens désormais, pour toujours. Oreille Noir, où que tu seras, tu n’échapperas jamais à mes murmures, et tu exécuteras ces mots que je te chuchoterai, toujours.

 

***


 

“La mort engendre la mort. Trop tard, il est déjà trop tard. Mon tympan me brûle, je l'entends chuchoter…plaisir et supplice inéluctable de l'écho de sa voix dans mon oreille. Le monde que nous connaissons ne fait qu’osciller entre la vie et la mort, et la haine en est le catalyseur. Je le sais, car il est déjà trop tard.” La mort engendre la mort."