Voyage en terre de Sendre 1 - Introduction


Entrez cher.e ami.e, ne soyez pas timide.


Ne vous fiez pas à ma débauche de paresse. J’ai un petit faible pour les plaids au coin du feu mais je ne résiste jamais à l’envie d’assouvir la curiosité des âmes vivaces.


Alors ça y est, je vous sens prêt à me suivre dans ce monde magique au bord du basculement. Oui car sachez-le, les temps sont tourmentés au Royaume de Sendre. Des forces obscures sont à l’œuvre actuellement, et la tension monte fébrilement entre les peuples. Quelque chose se prépare… Quelque chose de puissant, et probablement dévastateur, je le crains…


Ça n’est pas très rassurant n’est-ce pas ? Evidemment. Mais convenez qu’il n’y a guère d’intérêt à l’aventure sans un soupçon de danger.


C’est pourquoi nous n’allons pas partir à l’aveuglette comme le premier clampin qui se prend pour un chevalier. Même si certains lieux sont gorgés de merveilleux, nous n’entrons pas dans un conte de fées. Vous ne pourrez donc pas échapper à une petite gorgée d’Histoire. Rassurez-vous, je serai à peu près bref.


Allez, venez donc vous installer près du feu avec moi. La grande table du Scriptorium n’attend que vous pour dérouler la carte du pays où nous nous rendons. Voyez donc !





Bon, malheureusement cette carte est incomplète et inexacte à certains endroits. Je me suis fait refiler une vieillerie datant d’au moins trente ans dans un bazar de Lutarque. Au vu des échelles, je doute même que son auteur ait été un jour cartographe… Mais enfin passons. Voilà qui m’apprendra à être plus attentif. En attendant, elle fera l’affaire.


Voici donc une carte du Royaume de Sendre. Pour vous situer, ce Royaume est au centre du continent d’Asphodée, l’un des quatre continents qui constituent le monde de Pandôme. Les trois autres se nomment Thétis, Io et Persée.

Ne retenez pas tout ça, c’est juste pour vous donner une vague idée.


Sendre est le théâtre des grandes histoires que je prévois de conter, c’est le seul endroit qui nous intéresse pour l’instant. Il s’agit d’un large territoire partagé en deux régions distinctes que sont Cavasior au sud, Centaurée au nord. Je vous parlais de Lutarque juste au-dessus, sachez que c’est la capitale du pays de Centaurée. Oriage est celle de Cavasior.


Pour faire très vite et très simple, Cavasior est le berceau originel du Royaume. Il a longtemps constitué un seul et même territoire aux frontières jalousement gardées. Un pays chaud, peuplé d’hommes vigoureux à la peau brune et de femmes splendides aux longs cheveux noirs. Un beau peuple certes, mais brutal et belliqueux.


Un beau jour de printemps de l’an 1003, soit environ quatre cent ans plus tôt, la sève est montée jusqu’au crâne du prince Lumir, qui s’est plongé dans le désir ardant d’étendre son territoire pour la gloire d’Azel, le dieu unique –et sans doute un peu pour la sienne propre, il faut bien le dire.

Il envoya son armée de vaillants guerriers pousser sur les limites des frontières nord, jusqu’à les faire reculer au niveau qu’on lui connait aujourd’hui. Evidemment, l’établissement total du territoire de Centaurée s’étendit sur plusieurs règnes, mais il fallait reconnaître à Lumir une sacrée force conquérante. Déjà pour oser partir en croisade dans les contrées encore mal connues de Centaurée car on y racontait beaucoup de choses terrifiantes sur les peuples soi-disant maléfiques qui y vivaient. Notamment que ces terres sauvages étaient peuplées d’hommes blancs et d’animaux gigantesques. Une véritable incarnation de l’enfer ! Peu de monarques ou de chefs avant Lumir avaient osé y mettre les pieds. Mais lui n’allait tout de même pas se laisser impressionner par toutes ces histoires de bonne femme ! Il marcha donc vers l’inconnu, tête haute, avec tout le courage qu’inspirent la soif de pouvoir et la grandeur de son armée.


C’est ainsi qu’il rencontra ces êtres à la peau claire dont parlaient les anciens. Des créatures trompeuses, semblables aux hommes d’Azel mais revêtant la couleur du démon et de la mort. Des morceaux d’hommes en vérité, souvent plus petits, parfois plus velus, et généralement divisés en clans et petits royaumes désorganisés. En dépit de la peur qu’ils ont longtemps inspirés par le biais des légendes, Lumir ne mit pas plus de quatre années pour soumettre ou fédérés la plupart des chefs et rois locaux. Il fallait reconnaitre qu’une grande proportion des chefs bordant la frontière sud de Centaurée s’apparentaient plus à des marchands de poissons qu’à des souverains, ce qui désamorça quelque peu la crainte que les cavésiens pouvaient ressentir à leur égard.


Mais parmi tous ces sauvages mal dégrossis demeurait un peuple difficile à soumettre. Des créatures bien plus farouches qui, selon les témoignages, ressemblaient à des animaux. Ils paraissaient tout droit venus des enfers, avec leur peau diaphane, leurs yeux immenses et clairs, leurs oreilles effilées comme celles des chats et leurs canines affutées comme des crocs. Personne avant le prince n’avait pu rapporter de témoignages aussi précis d’un peuple semblable à celui-ci dans toute l’Asphodée. On raconte même que ces effrayantes créatures étaient souvent accompagnées d’animaux géants, parfois reconnaissables, parfois inconnus. Des chats immenses, des renards, des cerfs, ou des chimères longilignes aux formes changeantes, qui rodaient dans les brumes et attaquaient sauvagement les guerriers de Lumir. Il s’agit de la première rencontre officielle avec le peuple des Onyris, un peuple emblématique que nous aurons l’occasion de croiser. Probablement le peuple le plus ancien et le plus énigmatique de ces terres.


On en compte peu aujourd’hui, bien qu’il soit difficile d’en être sûr. Quelques rapports de cette époque font état d’une présence onyrique jusque dans le futur duché de l’Ethoiseau, alors que nous ne les trouvons plus aujourd’hui que sur les terres de Da’ïa, en haut à gauche de la carte, dernier bastion sauvage encore non-annexé du Royaume de Sendre. Il demeure aujourd’hui l’un des principaux enjeux politiques et territoriaux de Sendre, avec le Royaume d’Absodie en haut à droite, mais c’est une autre histoire.


Au fil des générations, de nombreuses familles cavésiennes se sont installées sur les terres nouvelles et riches de Centaurée, faisant fortune dans les matières premières et surtout, les métaux précieux, présents en grandes quantités dans la région de Chatuzane. Les grandes ressources présentes sur ce territoire favorisèrent le développement de la technologie et de la médecine, si bien qu’une véritable scission se fit entre la vision nouvelle Centaurée et celle de Cavasior, plus traditionnaliste. Au point qu’il fut bientôt très difficile d’unifier le nord et le sud du royaume.

Ainsi, plutôt qu’œuvrer ensemble, ces deux grandes régions se tirèrent méchamment la bourre. Un grand classique entre pays frères... Les humains n’étant jamais foutus de se mettre d’accord, il a bien fallu établir une frontière administrative, marquée par le grand fleuve de l’Argenseau. C’est ainsi qu’en l’an 1160 naquit le Royaume diarchique de Sendre, gouverné par deux rois frères aux pouvoir supposément égaux.


Dans le fond, cela ne change pas grand-chose. Les deux régions appartiennent toujours au même royaume et sont soumises aux mêmes grandes lois. Mais certains domaines, comme la justice, l’éducation ou le commerce différent quelque peu d’une terre à l’autre. Et c’est aussi très pratique pour tout bon criminel d’exercer près des frontières internes, vous vous en doutez bien.

Enfin, je ne vais pas commencer à m’étendre sur les lois sendrines sinon je suis sûr de vous perdre.


Mais gardez en tête que les Sendrins du nord et les Sendrins du sud ne se supportent pas. Les nordistes se targuent d’être le nouveau cœur battant du Royaume, détenteurs des principales richesses du territoire et aussi plus avancés sur le plan social. Les sudistes, eux, se réclament de la seule véritable authenticité qui fait toute la fierté des Sendrins. Ils se disent être les gardiens du culte et des traditions nobles, les seuls véritables héritiers du sang pur là où les nordistes ne sont plus que des bâtards souillés par le métissage.

Et je vous garantis qu’ils ne plaisantent pas avec ces choses-là. Ni les uns ni les autres.

Alors s’il vous plait, ne commettez pas la bourde de confondre un Cavésien avec un Centauréen, et vice-versa ! Autrement, je vous abandonne à votre triste sort ! Vous voilà prévenu.


Cela dit, rassurez-vous, nous auront l’occasion d’apprendre à les distinguer très prochainement. Ce n’est pas si difficile, bien qu’à mon sens, ils se valent bien tous autant qu’ils sont, même lorsqu’ils se flattent d’être plus évolués que leurs confrères, quel qu’en soit le domaine… Mais hum, bref. Passez-moi cette remarque, je ne suis pas là pour vous dire quoi penser, n’est-ce pas ?


Aujourd’hui, malgré le léger assouplissement des esprits centauréens, la majorité des peuples blancs qui y vivaient jadis a soit disparue, soit été grandement digérée par la domination sendrine. Les quelques ethnies qui subsistent sont souvent isolées et sujettes à de lourdes discriminations sociales. Mais depuis environ dix ans, les lynchages mortels sont punis d’un à deux ans d’emprisonnement… C’est un progrès ! Un progrès encore insuffisant et surtout très mal appliqué mais enfin… Disons que les choses bougent doucement.

Encore que la région de Da’ïa continue de cristalliser toute la crainte et l’ignorance des Sendrins. Il faut admettre que les Onyris forment un peuple bien mystérieux, pourvus de capacités surnaturelles qui terrifient les Sendrins. De nombreuses rumeurs continuent d’alimenter les légendes de montres gigantesques rodant aux abords des frontières du royaume, flottant au-dessus des Monts Onyriques, dévorant les imprudents. Des monstres enfantés par les Onyris, ces démons blancs et sauvages qui peuplaient autrefois les terres de Centaurée. Des rumeurs peut-être pas si fausses, si l’on prend en compte l’immense squelette longiligne, exposé dans le musée de Lutarque. Le squelette d’une créature non-identifiée, tenant à la fois du serpent, du loup et du cerf. C’est tout à fait fascinant à regarder. Il fut retrouvé à la frontière de l’Ebrêche et de Chatuzane, il y a près de soixante ans, lors de la construction d’une maison. On décida d’ériger une église à la place, pour purifier le lieu. On n’est jamais trop prudent !


Evidemment, lorsque les premières manifestations du Souffle Noir ont commencé il y a près d’un an, les Onyris furent très vite soupçonnés d’en être responsables.

Ah oui, j’oubliai. Vous n’avez probablement jamais entendu ce terme, le Souffle Noir. C’est de cette façon que les Sendrins nomment les terribles phénomènes qui gangrènent peu à peu la terre de Centaurée. Ils se manifestent par l’ouverture spontanée de brèches dans le sol, telle des bouches avides qui semblent aspirer littéralement toute vie autour. La végétation s’assèche brutalement ou pourrit, la terre se nécrose à vue d’œil et les êtres, humains ou animaux, se déforment et deviennent fous.

Beaucoup de gens meurent atrocement lors de ces effroyables phénomènes. Je me souviens encore de cet homme aspiré dans la terre gangrénée d’un petit village du Bord de Sendre. On ne lui voyait qu’une moitié de corps allongé, l’autre côté ayant fondu dans le sol. Son visage noirci par le Souffle, était à demi mangé par la terre. Pourtant, son corps demeurait figé dans l’instant, comme calcifié. Son bras tout tordu se tendait encore vers le ciel… C’était effroyable. Je garde cette image à jamais gravée dans mon esprit…

Nous ignorons ce qui est à l’origine de ces horreurs, mais elles se font de plus en plus fréquentes et gagnent dangereusement le cœur de Centaurée. Depuis quelques mois, tous les yeux se tournent vers les terres sauvages de Da’ïa, et je redoute qu’une guerre sanglante finisse par éclater entre Sendrins et Onyris…


Enfin ! Je crois qu’il est temps de s’arrêter là pour cette fois. Les tartines d’exposition se consomment avec modération, dit-on.


Vous ne vous êtes pas endormi ? Evidemment, les histoires des peuples sont toujours très rengaines, entre guerres et alliances, entre racisme et religions… *soupir* J’admets que ce n’est pas la partie la plus originale. Mais reconnaissez que ces dernières lignes ont de quoi titiller la curiosité. Nous aurons l’occasion d’approfondir ce petit monde, et je ne doute pas que certaines découvertes vous laisseront pantois.

En attendant, profitez du coin du feu mais gardez l’œil ouvert.



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