• Nasae

Vision éphémère de l’irréalité

Bien le bonjour!

Je vous écris, pour une fois, bien en dehors de mon histoire pour vous proposer une petite nouveauté avec ce chapitre bonus qui, je l'espère, améliorera votre expérience de sa lecture. Il m'a été inspiré par une musique, bien que très connue, dont l'intensité m'a réellement emportée. Et je pense qu'il serait dommage de ne pas vous laisser profiter, vous aussi, de ce que j'ai pu imaginer quand je l'ai écrit. Je vous propose donc, pendant votre lecture, d'écouter cette fameuse piste. Au préalable, je vous invite à vous isoler dans un lieu calme et si possible de nuit, ce qui vous aidera à vous immerger dans le texte. Préparez la vidéo (que je vous donne en lien) et ne la lancez que lorsque vous verrez ce symbole " * ". Pour les utilisateurs de téléphones portables, il me semble qu'il y a une option pour afficher deux fenêtres en même temps (dans le récapitulatif des applications en cours). J'espère que ce petit chapitre bonus (se déroulant dans les parties 3 et 4 de l'étape 2 de mon expédition) vous plaira!


Voici la "fameuse" musique


J'en profite aussi pour saluer le talent d'Hans Zimmer, qui ne cesse d'émerveiller le monde et toutes les générations avec ces musiques incroyables !


Sur ce, bonne lecture !



Je couche ici les quelques souvenirs que j’ai de ma convalescence. Je n’espère même pas les faire parvenir au Cercle tant ils sont confus et hors du cadre de mon travail (ou même de ma compréhension). Je ne pense pas les partager avec Nuiraldem non plus, je n’en vois pas réellement l’utilité. Il tombera peut-être par hasard dessus lors d’un énième rangement de nos affaires.


Comme je l’ai relevé dans le rapport, la dernière chose dont je me souviens fut d’être dans la cuisine de notre appartement d’Assva et d’avoir chutée. De là, je pense que mon long sommeil a débuté, durant lequel mon ami est parti dans les marécages. C’est donc ici que commence ce que j’ai pu apercevoir dans mes songes, et surtout ce dont je parviens à me souvenir avec assez d’exactitude pour le décrire.


Lorsque j’ouvris les « yeux », j’étais plongée dans un océan de lumière qui m’aveugla douloureusement. Je cru d’abord me réveiller face au soleil, dont l’éclat brûlait mes yeux fébriles sans que je ne parvienne à les fermer. J’ai alors tenté de me tourner et de me protéger avec mes mains, sans succès. Ici, ni l’espace, ni la matière, ni mon corps ne prenaient forme, rien n’avait de sens. Je ne tombais, ni même bougeais ou flottais. Ma taille me dépassait, m’échappait : j’aurais pu atteindre les cornes de mon ami avec ma cheville ou tenir dans le pas d’un insecte minuscule, impossible de le savoir. J’étais, voilà tout. Un simple aspect d’âme, dérivant dans une clarté si pure et intense qu’elle semblait arracher le tangible de la réalité elle-même. Impossible donc d’imaginer où je pouvais bien me trouver ou ce que j’étais devenue. Si mon corps n’existait plus - ou du moins sa physicité –, je tentais de projeter mon esprit dans un vain espoir de toucher, effleurer, entendre, sentir quelque chose, quel qu’il fut. Je cru me cogner, parfois même me blesser contre d’invisibles lames incandescentes, déchirant mon être informe avec tant de simplicité que je pensais n’être que vapeur dans les volutes d’une essence quelconque, peut-être celle du monde lui-même? Je n’en sais toujours rien, à présent. Je perdurais donc, éternellement captive d’une irréalité sans borne comme d’un rêve absurde. Même aujourd’hui, je ne sais combien de temps je demeurais ainsi : il semblait lui aussi oniriquement distordu (ou du moins la perception que j’en avais était parfaitement instable), tantôt dilaté au point de me laisser apprécier mes pensées s’étalant chacune sur de nombreuses et pénibles « heures », tantôt si précipité qu’une éternité aurait pu se dérouler en un battement de ce qui avait été mes paupières.


Arriva un instant, sans que je ne puisse expliquer pourquoi, ou j’heurta une surface avec tant de violence que je cru recouvrer mon corps pour quelques instants. Sous la puissance du choc, la lumière incendiant cet horizon vacilla, puis commença à se ternir, comme voilée de nuages sombres. Je commençais tout juste à toucher de nouveau qu’un écran de ténèbres s’abattit sur moi, engloutissant la moindre forme. J’avançais mes mains, à l’aveugle, et ne rencontrais que du vide, même là où je pensais me tenir. J’étais appuyée contre quelque chose d’intangible, ce qui suffit à me perturber pour que je ne sache toujours pas dans quelle position je me trouvais. Allongée sur le dos ou face contre terre ? Aucune idée. Au moins, je ne sentais plus la brûlure constante me lacérant depuis que j’étais là. Il émanait même une sorte de calme apaisant de cette obscurité, comme si tout était devenu plus serein, plus harmonieux, moins vif et aveuglant. Assez rapidement, je tentai de me lever, sans succès. Des ténèbres émergèrent des images floues, se matérialisant avant de retomber en lambeaux infimes.


Je vis d’abord un appartement et reconnu celui que j’avais imaginé plusieurs centaines de fois alors que je voyageais avec Nuiraldem et même avant que je ne le rencontre : des étagères bardées de plantes et fleurs, une vague odeur de thé et de poivrons, un chat endormi, des livres entassés par dizaines et la lumière provenant du toit, laissant la pièce dans une légère pénombre en traversant de larges pans de tissus colorés. Vint ensuite une rapide vision d’un lit et d’un store donnant sur de grands immeubles : mon ancienne chambre, celle dans laquelle j’ai grandie étant petite. Par la suite, les images s’enchaînèrent plus rapidement : d’abord un océan au lever du jour, presque blanc, puis un désert où s’élevaient d’immenses tours de grès et de marbre clair. Une armée ailée, embrasant le ciel de couleurs vives et sanglantes. Une chaine couverte de pics et de lames s’abattant en ma direction. Une gueule béante qui se referme sur un amas de dragonnets morts et décolorés. Un herbier que j’avais composé, accompagné d’une lettre d’adieux. Enfin, un moment subsista quelques temps : un carnet, un simple carnet de feuilles à dessin. La couverture se tourna, puis rapidement toutes les pages. J’eus tout juste le temps d’apercevoir qu’elles étaient blanches, sauf deux d’entre-elles. Sur l’une, un dessin au crayon gris de mon collier, avec sa chaine sombre et son rubis étincelant au centre du pendentif. Une main forte le tenait de quelques doigts, prête à l’offrir, visiblement. La seconde n’avait que quelques traits. Tous des nuances de rouge, tailladant la page comme autant de coupures sanglantes. Chaque tache était soigneusement barrée d’un trait gris, à l’exception d’une, à l’écarlate plus profond que les autres. Proche du coquelicot, ou d’un léger carmin. En même temps plus vif, plus éclatant et moins artificiel, plus vivant. Quelque chose me perturbait intensément lorsque je fixais cette couleur, mais bien vite elle s’effaça comme le reste de l’image, alors que j’essayais de la retenir, en vain. Aucune vision ne lui succéda. J’étais à nouveau seule dans ce lieu in(dé)fini. Personne pour entendre ma voix ou comprendre ma détresse, j’étais piégée et je ne savais même pas où ou comment.


À nouveau, je dû prendre mon mal en patience et espérer un changement, un nouvel espoir. Il arriva sous une forme bien particulière : depuis que je me trouvais dans cet espace singulier, les sons ne semblaient pas porter, au contraire, ils s’étouffaient dès qu’ils étaient produits. *


Mais du fond des abîmes, j’entendit un infime bruit, proche d’un petit cliquetis, ou plutôt le son que crée une goutte en tombant dans l’eau. Il s’amplifia, sans pour autant que je n’en comprenne la provenance. Il semblait provenir du fond de mon âme, car il ne venait d’aucune direction. Vint s’y ajouter, presque imperceptiblement, un battement, régulier et puissant, ainsi que quelque chose qui ressemblait à des voix éthérées et distantes, très discrètes. Le tout s’amplifia à nouveau et je commençais à ressentir les vibrations m’ébranler jusqu’au cœur. Je commençai à distinguer de vagues formes circulaires se détacher de l’épais voile sombre tout autour de moi. J’aperçu aussi de minuscule point lumineux dans toutes les directions, comme des étoiles, mais dont le scintillement était blême, presque éteint, comme des lampes aux couleurs froides. Les silhouettes que j’avais vues se rapprochèrent les unes des autres et s’heurtèrent sans bruit. Elles s’agencèrent, une à une, pour former un dôme au-dessus de moi. Finalement, je pu distinguer plus clairement leur bord qui était crénelé, comme ceux d’engrenages gigantesques. Leur centre lui, était gravé de motifs complexes et très resserrés en formes courbées. Puis un grondement profond et sourd explosa par-dessus les sons environnants, si puissant que je tombai à genoux sous le coup et me tint la tête de mes mains. Il s’emblait s’approcher de moi et je cru d’abord au rugissement d’une créature gigantesque, puis à une machine aux mécanismes grondant. Finalement, je reconnus un orgue, dont les notes résonnaient avec puissance. En levant les yeux, je perçu au-dessus de moi les gravures des mécanismes qui s’illuminaient et dansaient sur la surface dorée des engrenages pour prendre des formes que je pu enfin apparenter à quelque chose que je connaissais : sur un des plus petits, qui ne possédait que quelques dents, un grand félin, à l’allure droite, neutre, simplement assis. Parfois, une dent disparaissait ou apparaissait. Un autre système, bien plus volumineux, portait sur son « cadran », quelques formes arrondies, que j’identifiais après quelques instants comme des microbes. Les bords me semblaient d’abord lisses, mais en plissant les yeux, je pu distinguer de minuscules pointes, si petites qu’elles en étaient presque invisibles et pourtant elles semblaient entraîner tous les mécanismes alentours dans leur élan. Toute la machinerie semblait suivre un même rythme régulier, à la même vitesse que le clapotis et les battements que j’entendais depuis un moment. À l’orgue vint se mêler une série de notes de cuivres en cascades rapides ainsi que de souffles puissants, balayant l’espace comme autant de voix exaltant un même cantique.


À nouveau, je tentai de protéger mes oreilles de mes mains et me releva pour tourner sur moi-même. À l’instant où je fus sur pieds, un petit éclat doré vint heurter ma cheville. Je me retournai pour voir d’où il provenait et perdit mon souffle lorsque mes yeux se posèrent sur la source de ce fragment : devant moi se dressait un des plus grands engrenages. Il ne possédait pas énormément de dents, mais semblait bien plus frénétique que les autres. Il suivait le même rythme et pourtant, à chacun de ses déplacements, il roulait avec tant de force que ses bords déchiquetaient ceux des autres mécanismes et même les siens, dont les morceaux volaient en tous sens, jaillissant en ma direction ou se perdant dans l’infinité. Je dus esquiver l’un d’eux qui fonçaient près de ma cuisse et je mis ma main en visière pour protéger mes yeux. Sur le cadran, je vis immédiatement quelle forme se dessinait : un humain à l’allure androgyne, sans attributs sexuels, se tenant droit et sans émotion. Sur le moment, je fu comme poussée par un instinct et me jeta en avant pour essayer d’arrêter ce rouage destructeur. Mes doigts griffaient le cadran sans même le rayer, essayant d’accrocher les aspérités des gravures pour le stopper. Des larmes de désespoir roulaient sur mes joues et les muscles de mes bras se contractaient douloureusement pour essayer de me maintenir aux minces accroches que je ne faisais qu’effleurer. Bientôt, je sentis mes ongles se fendre sur le métal alors que je me blessais à essayer d’endiguer le mouvement de l’engrenage. À nouveau, l’orgue retentit et j’hurla de douleur quand l’air vint brutalement frapper mes tympans. Je redoublai d’efforts et me mis à frapper le cadran de mes poings. Je ressenti quelques-unes des articulations de mes phalanges et de mes poignets protester et deux d’entre-elles se briser. Je reculai en gémissant de douleur et recroquevillant mon bras contre moi en observant la surface dorée avec colère. Une dernière fois, je balançai mon bras droit avec violence contre le mécanisme, le plat de l’avant-bras heurtant la surface. Le mouvement brutal et mal exécuté provoqua un choc dans le haut de mon corps qui me déboita l’épaule gauche. Cette fois je m’assis et cria à nouveau de douleur en me prostrant. Je replaçai mon épaule, d’un mouvement assez simple en fait, mais qui demeurait très douloureux. Je la tins et releva les yeux sur l’immense cadran doré. Je continuais de pleurer, tantôt de rage, tantôt de tristesse en observant les autres rouages détruit dans la course inarrêtable de celui en face de moi. Je vis des mammifères, des oiseaux, des reptiles, des poissons, des champignons, des bactéries et des plantes par centaines, mutilés dans l’inéluctable extinction se jouant sous mes yeux. Le scintillement autours de moi se faisait de plus en plus fort et j’enfouis ma tête entre mes jambes et mon torse pour me protéger. Une dernière fois, l’orgue résonna, plus faiblement. Toutefois je ne pus tenir plus longtemps et je m’effondrai, inconsciente, au milieu des rouages disparaissant à nouveau dans les abysses.


De là, je ne me souviens plus de rien.

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