• Nasae

Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères (+ Annonce)


Voici une petite annonce concernant l'avenir de mes posts ici:


Au vu des changements de politique des publications de Skriptö, ceci sera le dernier chapitre du Rapport d'expédition qui sera posté ici. La suite se fera très probablement sur un nouveau site personnel. Je vous tiendrai au courant une fois celui-ci créé et operationnel. Toutefois, je continuerai à délivrer des morceaux de lores et des fiches de créatures ici (comme dans le carnet des généralités et dans le Fauna Encyclopedia)


Voilà, c'est tout. Sur ce, je vous souhaite une agréable lecture et une bonne santé!



Etape 3 : Partie 3 : En quête d’oranges et de cannelle


Je me réveille doucement, la tête encore lourde et embrumée par la soirée difficile d’hier. D’un coup d’œil, j’aperçois le soleil déjà haut dans le ciel, à quelques heures du zénith. Au moins, Nuiraldem a eu la « gentillesse » de me laisser dormir suffisamment après ses extravagances. En route pour me laver afin de me réveiller définitivement, je passe par le salon et entrevois la cuisine, parfaitement vides. Je ne sens pas non plus de présence dans l’autre chambre.


Une fois dûment préparée et habillée, je sors avec ma sacoche, en quête d’un repas de milieu de journée, et ferme la porte derrière moi. Je n’ai pas besoin de chercher mon compagnon longtemps : il est à quelques pas de notre appartement, occupant une partie de la rue en face de moi. Il semble penché sur un petit objet qu’il manipule entre ses griffes. Je mets quelques secondes à me rendre compte de la présence d’un enfant juste devant lui, qui le regarde faire, un air d’émerveillement et d’excitation relevant joyeusement ses traits.


Je m’approche tranquillement du duo en interrogeant mentalement mon ami. Il me répond simplement:


« Je me fais pardonner »


Je ne comprends d’abord pas, puis, une fois que je pose les yeux sur l’enfant à ses côtés, je le reconnais. C’est celui qui jouait avec la créature, hier, peu avant notre souper, et qui a été terrorisé par Nuiraldem. Je lui adresse un signe de la main amical alors qu’il semble plongé dans la contemplation de l’engin que le dragon manipule. Je suis son regard, dans l’optique de comprendre. Il ressemble à un petit automate ; une sorte de boites triangulaires, montées sur des fines pattes de bois et de métal. Pour l’instant, Nuiraldem semble affairé à placer des mécanismes à l’intérieur de la boîte. Ses griffes, manquant de dextérité, ne sont pas très bien adaptées. Je lui propose donc mon aide, qu’il décline d’un petit grognement, avant de pousser un soupir de soulagement. Il referme le couvercle de la boîte puis y insuffle une faible quantité de magie, qui se matérialise sous forme d’une fumerole éthérée, bleue et légèrement lumineuse, liant sa patte à la machine. Une fois cela fait, il la pose délicatement au sol, alors que celle-ci ne s’anime toujours pas, je lève un sourcil interrogateur.


- Voilà, maintenant, places-y quelques cheveux, mon garçon.


L’enfant s’exécute, très impatient, et dépose une mèche dans un petit réceptacle s’étant dévoilé à l’extrémité de l’automate magique. Une fois refermé, la boîte s’anime enfin dans un léger vrombissement. Puis, une série de sifflets émettent une suite de notes joyeuses et haut perchées. Le garçon prend la machine dans ses mains en riant et observe les pattes bouger dans le vide avant de la redéposer à terre, où elle se met à décrire des cercles autours de lui.


Nuiraldem se relève enfin et grogne lorsque ses genoux émettent des craquements protestateurs. Il s’époussète rapidement et je me relève au même instant en souriant au garçon qui continue de jouer avec sa boîte. Il la reprend dans ses bras et fait une courbette pour remercier le dragon avant de partir en riant.


- C’est bien, au moins tu n’as pas terrorisé qui que ce soit pour commencer la journée…Tu as lu le courrier ?


Il ne relève pas ma pique et hoche la tête pensivement avant de me répondre :


- J’en ai mis une partie en morceau.


- C’était un message du Flamboyeur en personne !


- C’est bien ça le problème.


Je n’insiste pas, c’est sans issue lorsqu’on aborde ce sujet. Mais je lui demande tout de même s’il l’a lue avant de la détruire. Ce à quoi il me répond par un regard amusé.


« D’après toi ? »


Bien sûr que non, il ne l’a même pas entrouverte, j’imagine. Nuiraldem peut se permettre ce genre de petits jeux pénibles avec l’Empereur uniquement du fait de sa proximité avec celui-ci, et donc de l’immunité qu’elle lui octroie. Si ce n’était le cas, j’aurais bien de la chance de retrouver ne serait-ce qu’une écaille de lui après ses excès d’audace.


- Et l’autre missive…sérieuse ?


- Un message de vouivres, probablement un groupe criminel qui ne veut pas être ennuyé. Ma réputation dans les affaires de leur race du côté de Farerio a dû me précéder.


- Tu comptes les tuer ?


- Peut-être pas, mais faire des dégâts, ça, ça me tente en effet.


- …


Je connais le regard qu’il arbore à l’instant : un mélange d’impatience et de mélancolie.


- Tu as bien dormi ?


La question me surprend assez pour que je ne lui emboîte pas le pas immédiatement. Visiblement, il ne veut pas continuer d’en discuter. Je diminue en trottant sur la distance qui nous sépare et lui fait un signe de la main, lui indiquant que j’ai vu des nuits meilleures.


- Merci pour hier soir, si tu n’avais pas été là, j’aurais dû me présenter au gouverneur en rampant sur son tapis.


- Il n’apprécierait pas.


Il se met à pouffer en relevant sa babine supérieure, à l’avant de son museau, pour y dévoiler ses crocs en un sourire amer.


- Ça ne ferait pas bonne impression, effectivement.


- Tu vas le voir maintenant ?


- Si ça ne tenait qu’à moi, j’irais d’abord m’occuper de ces vouivres, bien sûr, mais je crains ne pas avoir le choix. Si, en plus de me saouler la nuit, je décide de faire la police dans une ville sans en informer ses autorités, je vais avoir des ennuis. Disons, encore plus que je n’en ai déjà…


Le coin droit de mes lèvres se relève malgré moi. Je lui propose toutefois d’aller nous sustenter avant d’aller prendre contact avec le gouverneur, ce qu’il approuve vivement. En inspectant ma sacoche et me remémorant nos minces réserves restées à l’appartement, j’attire son attention sur notre pécule bien amoindri par le séjour à Assva - où une partie de nos économies ont été dilapidées par mon partenaire dans des repas carnés - ainsi que ses excès de la veille.


Je le suis donc vers une enseigne assez populaire, où nous nous installons sur la terrasse cette fois-ci. Et, heureusement, aucune dragonne ne semble perturber qui que ce soit ici. Nous mangeons paisiblement, sous de grandes toiles bleues, en profitant de l’air doux qui vient caresser les à-pics rocheux de la capitale baignée de soleil.


Une fois fini, nous ne perdons pas de temps et rejoignons immédiatement l’ambassade Nordique de Ravja, que nous a indiqué le gérant de l’établissement. Nous arrivons, après quelques détours, devant un bâtiment de marbre blanc et rose bien entretenu. En comparaison, les maisons trapues l’entourant semblent vieilles et tremblantes, couvertes de craquelures zébrant les murs et menaçant de s’effondrer si un séisme venait à frapper. Même notre appartement fatigué a meilleure mine.


À l’accueil, un homme d’un certain âge nous invite à patienter dans une salle exigüe et recouvertes de large tapis et tentures se parant de vert et d’or. Notre attente est de courte durée et nous pénétrons bientôt dans le bureau principal. Nuiraldem a tout juste le temps d’entrouvrir la porte vernie qu’une odeur entêtante de lavande et de lys empli l’atmosphère. Par politesse, il s’abstient de cloisonner ses naseaux, mais je perçois clairement que l’envie ne lui manque pas. Pour ma part, bien qu’amatrice de lavande, l’air surchargé menace de me donner des maux de tête.


En face de nous, un Nordique sûr de lui scrute nos mouvements au travers de deux verres fins, spécialement taillés pour les dragons faisant face à une grande quantité de lecture et dont les yeux se fatiguent vite. De part et autres de son bureau s’étendent des piles de paperasses soigneusement alignées, qui n’attendent que d’être passées au crible.


Il nous invite à nous asseoir avec un sourire chaleureux, juste après nous avoir vigoureusement salué d’une poignée de main. Nuiraldem s’empare d’un tabouret, non loin, qui semble avoir été disposé là précisément pour d’éventuels clients draconiques. Une fois installés, le gouverneur s’exclame aussitôt :


- Bienvenue ! J’espère que votre première soirée s’est bien passée ? Je n’ai pas pu vous accueillir comme il se doit hier, malheureusement j’avais des affaires plus urgentes à régler. Aujourd’hui, je suis tout à vous ! Alors, besoin des petits papiers habituels ? Le séjour, la mise en consigne de matériel sensible etc. ? C’est comme si c’était fait ! Oh, je ne me suis même pas présenté, quel distrait je fais ! Mon titre officiel est Gouverneur Incarnate.


Un nom rappelant la couleur de l’empire, il doit descendre d’une famille relativement noble pour pouvoir le porter. La prudence est donc de mise.


Son sourire et son air jovial sonnent assez faux. Aussi, je me contente de hocher la tête, de peur de le froisser. En suivant Nuiraldem, j’ai très rapidement appris - à mes dépends je l’avoue – que vexer un Nordique n’est pas une bonne idée. Mon ami détourne alors le sujet, avec le plus grand sérieux dont il peut faire preuve :


- En effet, ce sont toutes ces procédures qui nous amènent. Toutefois, nous avons reçu ceci hier, dans la soirée, accompagné de cette pièce. Avez-vous une idée d’où cela peut provenir ?


Il tend alors à notre hôte la lette inscrite de caractères vouivres ainsi qu’une des pièces qui nous a « généreusement » été offerte. Je me passe de lui demander ce qu’il a fait du reste, je le connais suffisamment pour savoir qu’il les garde en lieu sûr. Incarnate se saisit de la lettre pour survoler négligemment l’écriture griffée avant de soupirer :


- Je n’en comprends pas un traître mot, toutefois je sais qu’il s’agit encore d’un de ces avertissements vouivres. Ces groupes nous posent de sérieux problèmes depuis que nous nous sommes mis à gérer la colonie de Ravja. Mes gardes sont sur le coup, ne vous inquiétez pas. De plus, cette pièce me paraît assez ancienne et raffinée, elle pourrait nous être utile pour continuer nos recherches. J’espère que vous ne voyez aucune objection à ce que je la conserve en ce but ?


Nuiraldem prend un air détaché, presque benêt avant de répondre par l’affirmative.


- Vous devez savoir que j’ai participé quelques fois dans le démantèlement de certains groupes vouivres à Farerio. Est-ce que je pourrai mettre mes capacités en ce domaine à votre service, Gouverneur ?


Il semble surpris puis embarrassé par la question soudaine. Il répond ensuite avec insouciance.


- Oh non, non ! Surtout pas ! Effectivement, votre réputation vous précède mais jamais je n’oserai mettre en danger un Archivaire de l’Académie dans ma propre ville, et encore moins quelqu’un de votre rang. Soyez assuré que ma garde est bien assez importante pour régler ces soucis de criminels de bas étages d’ici la fin de l’année. Je vous remercie malgré tout de votre sollicitude.


Nuiraldem se redresse sur son tabouret, comme s’il était satisfait de lui, et arbore ses traits de « diplomate », ou du moins ce qui s’en rapproche le plus. Le gouverneur se met alors à valser de tiroirs en tiroirs à la recherche des documents que nous cherchons pour notre séjour. Au moment de les tendre à mon compagnon, il semble se raviser puis me dévisage, en tournant légèrement la tête et relevant ses verres sur le sommet de son crâne pour s’assurer de bien me voir.


- Et vous ? Vous devez être son assistante, ou son scribe je suppose ? Vous faites un bien beau métier ! Servir l’empire à votre échelle est une tâche lourde, qui plus est pour une humaine !


Il semble s’amuser seul de sa remarque, toute naturelle à ses yeux. Si j’avais encore des lunettes, je les aurais machinalement replacées sur mon nez avant de répondre.


- En vérité, je suis moi aussi Archivaire, depuis bientôt 2 ans. Groupe de Biologie et spécialisation en Catalogage des Flores et Faunes Inconnues.


Son sourire s’élargit, révélant ses canines en un semblant de pardon.


- Oh, excusez-moi, Mademoiselle. C’est que votre situation n’est pas courante. Jamais je ne me serais douté que quelqu’un de votre espèce ne puisse atteindre un tel titre.


Ses traits s'étendent encore davantage, objectivement moqueur. Je décide de couper cours à la conversation en toute politesse et fais mine de m’intéresser aux documents devant nous. Je perçois l’agacement de Nuiraldem, presque aussi évident que le mien, quoiqu’une pointe de triomphe le transperce fièrement.


Il se contente alors de remercier amicalement notre receveur et nous sortons de son cabinet avec les documents dont nous avions besoin. Une fois dans la rue, il se met à sourire légèrement pendant que je lui fais part mentalement de mon dégoût.


« En vérité, nous n’avions pas besoin de nous rendre chez cet imbécile… »


« Pardon?! Tu aimes te torturer en fait ? »


« Je voulais juste tester quelque chose, et mon hypothèse s’est confirmée au-delà de toute espérance. Tu n’as pas remarqué ? Incarnate nous a dit que ce problème de vouivres durait depuis des années, au bas mot 20 à 30 ans, si l’on compte depuis le début de la colonisation Nordique ici. Pourtant, lorsque je lui ai proposé mon aide, que j’estime assez qualifiée dans le domaine, il a clairement exprimé que le souci serait réglé dans quelques mois tout au plus. »


« Il nous a menti ? »


Il ne me faut que peu de temps pour voir où Nuiraldem veut en venir : le Gouverneur Incarnate a lui aussi les mains – ou plutôt les pattes – dans l’affaire. S’il nous a confisqué la lettre ainsi que la pièce, c’était pour nous éviter d’avoir accès à des éléments de recherche. Maintenant que je comprends un peu mieux notre venue dans son ambassade, tout devient limpide.


« Tu as dit que nous n’avions pas besoin de ces documents ? Parce que malgré la procédure habituelle, tu es persuadé qu’il n’aurait jamais agi à ton encontre, ni la garde d’ailleurs. Ta proximité au Flamboyeur te protège. »


« Tu as tout compris. Ceci nous met toutefois dans une situation délicate. J’ai bien l’intention d’enquêter sur cette bande de vouivres. Et Incarnate ne va pas apprécier, à l’évidence. Le seul moyen de nous atteindre est donc de passer par un intermédiaire, de telle façon que le gouverneur se dédouane auprès de l’Empire en cas « d’accident malencontreux » vis-à-vis de nous deux. »


« En conclusion, nous risquons gros en fouinant là-dedans ? »


« Exact »


Je vois très nettement l’étincelle de malice qui ravive ses deux iris couleur de jade, pourtant je ne suis pas particulièrement rassurée. Ce genre d’affaires nous a souvent mené à des blessés, parfois même des morts. À plusieurs reprises, j’ai failli servir de monnaie d’échange pour stopper mon ami, ce qui explique en partie que je l’accompagne la plupart du temps. Je le cite, il y a 2 ans :


« Un, tu n’as aucun droit juridique ici, aucune identité, aucune façon, quelle qu’elle soit, d’obtenir un logement et un métier convenable. Avec moi, personne n’ira t’arrêter, car il aurait affaire à moi, ou pire, à la famille impériale. Deux, tu es un excellent moyen pour faire pression sur ma personne, et, contrairement à d’autres de mes proches, tu n’es pas capable de te défendre convenablement. Il est donc tout naturel que je te maintienne auprès de moi quelqu’un qui est en mesure de te garder. À savoir, moi. De plus, tu m’es bien pratique comme assistante. »


À l’époque, notre relation était bien plus tendue et son argumentaire distant et calculé – une conséquence de son pragmatisme hypertrophié – m’avait froissée. Puis, avec le temps, j’ai dû lui concéder la vérité. Je ne peux espérer meilleure vie qu’en l’accompagnant : je suis blanchie, logée, nourrie et même protégée (un luxe pour une humaine). Dans l’optique de me faire gagner en autonomie, il s’était donc attelé à m’enseigner ce qu’il savait être à ma portée en magie, ainsi qu’en entraînement physique, de telle sorte que je ne le ralentisse pas.


Ma réflexion est soudainement interrompue par une remarque, à peine soufflée de mon partenaire :


- Au moins, il n’avait pas l’air au courant pour hier soir…


- Je pense que même s’il savait, jamais il ne se serait permit de t’en tenir rigueur.


Un bref sourire honteux passe sur son museau, juste avant qu’il ne reprenne :


- Bon, trêve de bêtise. Notre seule piste c’est l’odeur d’orange et de cannelle. Nous avons tout l’après-midi ainsi que la soirée devant nous. Il est hors de question que je te laisse enquêter seule dans cette ville. Notre meilleure chance serait peut-être les marchés pour l’instant.


- Oui, chef…


Nous rejoignons donc les souks, par voie des airs, de peur de perdre nos repères ainsi que notre temps. La plupart se situent perchés sur des pilotis, à quelques centimètres de l’eau vaseuse des marécages. Chacune des bases des éperons de Ravja semble en posséder un.


Bien que mon odorat ne soit pas aussi développé que celui de Nuiraldem, je tente tout de même de l’aider dans ses recherches, ne serait-ce qu’en interrogeant les commerçants. Les relations sociales n’étant pas son fort, je peux ainsi compléter nos investigations. Les stands et les étalages se succèdent, sans grand progrès de notre part et, à plusieurs reprises, des gardes – pour la plupart draconiques – croisent notre route, nous jetant des regards mauvais. Deux d’entre eux ont même essayé de nous interpeler, probablement pour nous contrôler. Une manœuvre avortée lorsque nous avons affiché nos insignes d’Archivaires.


L’après-midi touche à sa fin, et le soleil menace bientôt de disparaître à l’horizon. Nous profitons des derniers rayons et de la brise bienvenue pour faire une pause. Nous n’avons rassemblé que peu d’informations, et aucune ne s’est révélée vraiment utile. Nous avons été ballottés d’épiceries en marchands nomades en grossistes, pour, finalement, faire chou blanc. Le hasard nous a amené au pied du principal croc de la cité, où nous nous reposons maintenant. Il ne nous reste que peu de pistes, et j’envisage sérieusement de demander à Nuiraldem d’arrêter pour aujourd’hui. À l’instant où je prends ma respiration pour parler, il se lève, l’air bien déterminé à essayer encore.


Je saute du muret où j’étais perchée et le suis en soupirant. Une chance que les toiles des étalages nous aient protégés du soleil de plomb cet après-midi, auquel cas nous ressemblerions tous deux à des écrevisses. Pourtant, je n’ai pas été totalement épargnée, car je sens un mal de tête poindre à l’arrière de mon crâne.


En observant mon compagnon, je comprends qu’il veut rejoindre les entrepôts, creusés à même la roche, à la base de la ville. Nous les atteignons bientôt, et Nuiraldem s’empresse de poser son regard partout où pourrait se trouver un colis, un mécanisme ou une anfractuosité suspecte. Pendant qu’il cherche près de la paroi du fond de la cavité, je m’approche de l’eau pour observer s’il y aurait un passage aménagé quelque part dans le quai. C’est tout juste assez profond pour laisser circuler des sortes de barques à large fond.


En m’approchant encore, j’aperçois des remous non loin dans l’eau, tout au plus à une enjambée de moi. Je n’ai pas le temps d’alerter Nuiraldem que quelque chose m’agrippe par les côtés et me fait basculer dans la vase. Une patte m’empoigne fermement et m’empêche de me débattre. Elle m’ attire dans une dépression, située sous des quantités d’algues. N’ayant pas pu prendre ma respiration, je ne tarde pas à étouffer et ma vision commence à vaciller lorsque j’émerge enfin.


Je crache le peu d’eau qui avait pénétré ma gorge et sens l’emprise de la patte se desserrer autour de moi pour venir immédiatement bloquer ma bouche, m’empêchant de crier. Ma main droite arrive à tirer ma dague du pli de mon uniforme et j’attaque immédiatement mon assaillant, qui évite le coup avec facilité avant de me désarmer à l’aide de sa queue. J’entends ma dague tomber à plusieurs dizaines de pas de moi et un nouveau coup me fait tomber en arrière, sur le dos. Au moment de reprendre mon souffle, une voix féminine et sifflante résonne dans l’immense grotte où nous nous trouvons.


- Arrêtez. Nous allons attendre votre ami calmement. À moins que vous ne préfériez un nouveau bain?


Je ne comprends d’abord pas d’où vient la voix, puis je lève les yeux au plafond de l’immense cavité rocheuse. Des écailles, plusieurs milliers, chacune pas plus grande qu’un de mes ongles, ondulent entre les stalactites. Une lumière bleu aveuglante, filtrant dans les interstices du plafond, m’empêche d’en déceler davantage. Un mouvement sur ma droite attire mon attention : une queue. Et sur ma gauche, à plus du double de la distance qu’a parcourue mon arme, une patte massive, au couleur d’olive et de raisin. Je relève alors l’aspect du corps devant moi : sec et lisse, comme la peau d’un serpent, pas comme les écailles tranchantes et légèrement relevées d’un dragon.


Une vouivre, et une femelle de surcroît.


J’en reste bouche bée. En observant la paroi, je vois en effet d’innombrables circonvolutions d’écailles, roulant sur des muscles impressionnants, épousant les aspérités de la roche pour se maintenir en suspension. Puis ressort une aile, étendue dans une position probablement désagréable jusque dans mon dos. J’essaye de reculer mais la queue, aussi large que deux hommes bien bâtis, m’en empêche à nouveau. J’arrive à percevoir une tête se détacher du plafond pour venir siffler près d’une des parois de la grotte.


- Il arrive.


Quelques secondes s’écoulent et un bruit sourd finit par retentir, suivi dans rugissement étouffé par la roche qui nous sépare. Je suis incapable de détecter spatialement où se situe l’esprit de Nuiraldem, mais lui en revanche, doit pouvoir percevoir le mien sans peine.


Encore d’autres pénibles instants ou j’essaie de le calmer, en vain. Bientôt, une partie du mur se met à se fendre, menaçant d’exploser face à la pression imposée depuis l’autre côté. Des pierres jaillissent, suivies de griffes et de crocs recouverts de métal. Au moment où je vois la masse sombre de mon ami surgir dans la pièce en rugissant, sous sa forme naturelle, la vouivre s’élance pour bloquer ses mouvements. Elle s’enroule autour de son cou, sa queue enserrant ses pattes arrière pour l’empêcher de se déplacer et ses mâchoires menaçant sa nuque au moindre mouvement. L’extrémité d’une de ses ailes écrasent son museau sur le sol, l’empêchant de cracher des flammes.


Nuiraldem essaie de rugir à nouveau, sans succès, et tente de déployer sa magie. La vouivre n’hésite pas à resserrer ses mâchoires, perçant facilement les écailles coupantes de son cou pour l’intimider. Enfin, les deux opposants cessent de lutter et s’immobilise. J’essaye alors de me lever pour courir jusqu’à mon arme, mais je suis interrompue par une aile me barrant le passage.


- Je vous conseille de vous arrêter. Tous les deux. Si l’un d’entre vous bouge encore, je tue l’autre. Est-ce clair ?


Le ton auparavant désintéressé de la vouivre est d’un coup bien plus glacial, ne me laissant pas le loisir de douter de ses intentions. Un silence s’impose avant que Nuiraldem n’émette un grognement furieux. Ses naseaux se dilatent et se rétrécissent rapidement, témoins d’un stress important.


- Êtes-vous prêts à coopérer, maintenant ?


Je baisse les yeux alors que mon ami grogne à nouveau en essayant de souffler un « oui » teinté de rage. La vouivre ressert encore son étau, visiblement insatisfaite.


- Je réitère : êtes-vous prêts à coopérer, maintenant, et sans essayer de me tuer ?


À nouveau, un blanc s’ensuit. Je fini par soupirer et Nuiraldem hoche imperceptiblement de la tête. Son esprit continue de fulminer mais, au moins, il n’a plus l’intention immédiate de massacrer notre interlocutrice. Cette dernière décide enfin de relâcher son étreinte pour laisser le dragon respirer. Une fois parfaitement libérée de lui, elle reprend sa place, épousant les reliefs de la grotte et remontant se percher dans une parcelle du plafond. Sans doute essaie-t ’elle d’avoir l’avantage si un conflit revenait à éclater.


Nuiraldem se remet péniblement sur ses pattes en grognant, son uniforme de voyage gênant ses mouvements sous cette forme. Une fois remis, il vient se tasser près de moi tout en jetant des regards furieux à l’habitante de la grotte. Celle-ci tourne la tête sur le côté, comme si elle était amusée par la situation. On ne me laisse pas plus de temps pour me ressaisir et une question fuse sur le ton le plus froid qu’il soit :


- Qu’est-ce que vous nous voulez ?


La vouivre continue de le regarder en silence avant de répondre calmement :


- Vous devriez d’abord me remercier, insolent.


- Non mais vous vous prenez pour qui, sale monstre ! Vous venez de nous attaquer !


- Et hier soir j’ai sauvé la vie d’un dragon ivre, revenant d’une soirée avec autant d’équilibre qu’un jeune messager qui n’a pas eu de feu depuis des mois. N’avez-vous pas senti l’odeur du sang de ceux qui voulaient vous tuer, lorsque vous êtes sorti de votre logis?


Nuiraldem recule sa tête en ramassant son cou, sur la défensive. Je le regarde sans vraiment comprendre.


- Oh voyons…vous ne pensiez quand même pas que votre chance insultante vous avait bénie cette nuit, vous dissimulant à tous les criminels de cette ville grignotée par la vermine ? Si je n’avais pas été là, vous seriez actuellement une charpie d’écailles et de cornes, vendu sur le marché noir comme amuse-gueule à des chefs aux mœurs douteuses.


- Vous nous surveilliez. La lettre, c’était aussi vous. Jamais le gouverneur et ses collaborateurs n’auraient pris le risque de nous mettre sur une piste qu’ils voudraient éclipser au maximum.


- Vous êtes rapide. Ce sera donc plus simple de vous faire comprendre la situation.


Je décide d’enfin me faire entendre dans la conversation :


- Mais pourquoi nous avoir fait parvenir une lettre nous déconseillant de vous trouver, si le but était justement l’inverse?


Nuiraldem ne quitte pas des yeux la menace en face de lui mais me répond avec dégoût.


- Tu ne comprends pas. C’était un appât. Les pièces peaufinant la supercherie. Elle savait que je ne résisterai pas à la tentation et que je me jetterai instantanément sur un groupe de vouivres criminelles. En soi, c’est exactement ce qui s’est passé, si ce n’est qu’elle a l’air seule.


- Une bonne déduction de ma part en effet. Mais je ne vous permets pas de me traiter de hors-la-loi, vous qui avez tué bien plus de fois que je ne pourrais l’imaginer.


- Ah bon ? Et hier ?


- Des assassins. Ils n’ont aucune valeur.


À nouveau, Nuiraldem esquisse une grimace répugnée en laissant apparaître ses crocs de manière intimidante, ce qui ne perturbe en rien notre « hôte ».


Elle semble abandonner les bons procédés et nous dévoile le pourquoi de ce plan tordu :


- Je vais rapidement vous exposer la situation et ce sera à vous de décider si vous m’aider. Plusieurs groupes criminels menacent cette ville. Un seul est composé de vouivres, et il n’a pas autant d’influence que ça. Le reste est constitué d’agents de la colonie Nordique et, comme vous avez déjà dû vous en rendre compte, du Gouverneur Incarnate lui-même. Je ne tiens pas à punir ceux de mon espèce, car leurs actions, bien que peu recommandables, génèrent parfois du bon. Surtout quand il s’agit de voler aux dragons aisés comme le Gouverneur. Les dragons d’Incarnate en revanche, méritent de comprendre ce qu’il en coûte de se comporter comme il le font depuis des décennies ici. Ils expulsent les plus démunis lorsqu’ils ont besoin de place pour de nouveaux riches. Ils pillent et tuent quand certains résistent, tarissent et polluent les cours d’eaux dans lesquels nous buvons. Ils saccagent quand l’envie leur en prend et enfin, si leur vie de militaire les frustre, ils n’hésitent pas à faire subir à des dragonnes des traitements que je ne souhaiterais à personne.


J’ai eu la chance de ne pas subir leurs excès car je vis ici depuis trop longtemps et personne n’oserait s’aventurer à se mesurer à l’une de mon espèce.


Nuiraldem semble choisir ses mots avant de demander :


- Qu’est-ce que j’ai à voir là-dedans ? À l’évidence, Nasae ne vous intéresse pas.


- Vous vous méprenez. Sans elle, il aurait été bien risqué de vous attirer jusqu’ici. Il n’y aurait eu aucune raison de vous retenir et vous auriez pu me tuer tout à l’heure.


Un grognement mécontent s’élève à nouveau.


- Pour répondre à votre question, j’ai besoin d’un moyen de pression. Comme votre jeune humaine m’a permis de vous contenir, j’ai besoin de vous pour agir de même envers le Gouverneur Incarnate ainsi que l’empire. Le meilleur cas de figure étant que ce dernier punisse permanemment son envoyé ici, par la mort, de préférence.


- Donc vous, une vouivre, attendez que moi, un membre éminent de l’empire, décide d’ébranler la crédibilité de celui-ci en fouinant dans ces affaires coloniales ?


- Si je ne me trompe pas, votre récent sens de la justice, vous plaît bien plus que votre loyauté envers l’Empire?


Nuiraldem grogne encore alors que je confirme mentalement, pour moi-même. Aussi je me permets de prendre la parole ensuite, sachant qu’il a l’air de ruminer intérieurement.


- Bon, donnez-nous votre plan, qu’on sorte d’ici et qu’on essaie de faire quelque chose. Si je reste trop longtemps dans les parages, il y a des chances pour que je ne perde moi aussi mon sang-froid.


- Alors il faudra apprendre à vous contenir, car vous n’allez pas sortir de sitôt. Votre ami a déjà dû le comprendre, je ne vais pas courir le risque de voir notre chance nous passer sous le museau. Aussi, tant que le problème ne sera pas réglé, vous resterez là, sous ma surveillance.


Je sursaute lorsque Nuiraldem rugit dans mon dos et se met à griffer rageusement le mur pour se défouler.


- On est tombés dans un piège odieux, parfaitement simpliste et nous voilà coincés comme des imbéciles ! Tout ça ficelé par une vouivre, de surcroît !


Je profite de sa crise pour me décaler d’un pas pour m’éloigner des mâchoires couvertes de crocs acérés me frôlant. Après quelques minutes d’acharnement sur la roche tendre de la paroi, Nuiraldem semble enfin s’en détacher et revient vers nous.


- Je vais coopérer. Ce n’est pas comme si j’avais le choix de toute façon. Est-ce que vous avez déjà une idée de comment je peux m’y prendre ?


- J’avais déjà une idée oui, et cinq nouvelles sont apparues pendant que vous vous échiniez à agrandir mon humble demeure. Mais je vais vous épargnez celles-ci, elles n’en valent pas le coup. Vous avez deux façons de procéder ; soit vous trouvez un moyen de faire changer l’attitude des dragons, en en éliminant certains par exemple, soit vous faites tremper les pattes des supérieurs hiérarchiques d’Incarnate dans l’affaire. Ceux-ci sont tous absents de la cité à ma connaissance, et les contacter – ainsi que les mobiliser – prendrait un temps certain. Je pense qu’il est donc plus avisé d’employer la première solution.


- Cependant ce moyen ne garantit en aucun cas un changement durable. Si Incarnate disparaît, il sera remplacé et il est fort à parier que l’histoire se répètera.


- Exact.


Les deux reptiles semblent faire une pause, pris dans une intense réflexion. J’en profite alors pour résumer :


- Donc, une des solutions n’est probablement pas durable, et l’autre prendrait trop de temps à mettre en place, de plus il faudrait aussi que l’empire prenne ces accusations au sérieux.


- D’où le rôle de votre ami, justement.


- Je suis peut-être important pour l’empire, mais je doute fortement qu’une simple lettre listant des écarts ne suffise à faire agir le Flamboyeur ou qui que ce soit à Farerio en votre faveur.


- Nuiraldem ? Je pense à une personne qui, de ce que j’en sais, t’a toujours pris au sérieux et, coup de bol, est assez haut placée…


- Ce n’est même pas envisageable. J’essaie de l’éloigner le plus possible de mes affaires politiques. Enfin…de mes affaires en général pour être précis. Et je ne peux pas servir de représentant de l’Empire pour témoigner en défaveur d’Incarnate, j’ai déjà beaucoup trop traîné dans les tribunaux dernièrement.


- Nous sommes donc dans une impasse.


Encore un silence et une idée me traverse alors l’esprit. Je pense déjà connaître la réponse mais je demande tout de même :


- Si Incarnate et ses dragons sont si problématiques, il doit bien y avoir eu des plaintes. Est-ce que vous avez essayé de mettre la main dessus ?


- Moi, ainsi que ceux de mon espèce ne sont pas les bienvenus dans les affaires des dragons. Et tenter de rentrer par effraction dans une de leur ambassade, avec notre gabarit, relève de la folie. Bien sûr, ces plaintes individuelles seraient un appui certain pour notre cause, mais nous ne sommes même pas sûrs qu’elles ne soient pas brûlées dès qu’Incarnate les a entre ses griffes.


Nuiraldem reprend :


- Elles ne le sont pas. Normalement, une fois par an, un mage est envoyé dans chaque colonie pour percevoir les avis de la population. Ces « percepteurs » sont spécialisés dans la lecture de l’écriture. Si l’auteur d’un de ces avis à dû en produire un sous la menace, ou en fraudant - s’il s’agit d’un garde de la colonie par exemple – alors le percepteur ne manquera pas de le noter dans son rapport à l’empire. De même s’il manque des plaintes, il existe une caste entière à la capitale dédiée à l’étude des colonies et à leurs comportements.


- Si ce que vous dites est exact, alors comment Incarnate a pu s’en sortir jusqu’à présent ?


- Je l’ignore...


Nuiraldem décide enfin de se calmer et semble réfléchir à toute vitesse avant de décréter :


- Je n’ai clairement pas l’intention de vous aider, vouivre. Mais j’aspire à rapidement m’éloigner de vous, par n’importe quel moyen. Nasae ? Il est temps que tu serves un peu à quelque chose… Tu es prête à voler un Gouverneur ?


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