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Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères

Etape 3 : Partie 2 : Soirée dans la capitale


Mon partenaire s’extasie de la grandeur de cette ville, perchée au-dessus des eaux et accrochée aux rochers comme une colonie d’oiseaux des rivages. Pendant son observation, Ergio récupère ses affaires, qui ne représentent que quelques sacs, et nous souhaite une belle soirée ainsi qu’une bonne continuation. Nuiraldem se met alors à soupirer :


- Nous y voilà enfin….


- Vivement qu’on aille au lit !


Il tourne son regard vers moi, visiblement en désaccord avec ce que je viens de proposer :


- Hors de question ! Pas avant que j’aie mangé quelque chose de consistant et de cuisiné. Ça fait des jours que je rêve d’un bon repas chaud, pas d’un morceau de viande séchée, carbonisé sur un feu monté à la va-vite ! On va trouver une auberge, ou quoi que ce soit qui s’en rapproche et, après, on ira dormir !


Je le croyais épuisé, mais apparemment, sa faim dévorante semble lui faire oublier la fatigue. Je rigole et abandonne. Un dragon affamé, c’est un dragon avec qui on ne négocie pas, surtout Nuiraldem.


Cette fois, personne ne vient nous accueillir et la cité ne manque pas d’activité : ça grouille comme une fourmilière et partout, des gens se déplacent dans toutes les directions. Heureusement, nous savons tous ou nous logeons car, avant même le départ de l’expédition, chacun a reçu l’emplacement de son logement attitré, envoyé par Messager d’ici à la Capitale Rocheuse. En parlant de Messager, je me rends compte ne plus avoir mentionné les deux que le Nordique a transporté de notre point de départ jusqu’ici : comme durant notre précédent trajet, nous ne les avons que rarement vu, ce qui se résume aux heures des repas, avant qu’ils ne retournent dans leur sacoche. Ils vont probablement rester avec le groupe de trois et le Nordique.


J’aperçois alors Nuiraldem humer l’air en quête d’une table à laquelle nous pourrions nous restaurer puis se diriger dans une rue sur notre gauche, juste après avoir adressé de brefs adieux à ceux du groupe qu’il ne reverra probablement plus. Je l’imite prestement et le suit en trottant alors qu’il doit nettement ralentir l’allure afin de me laisser le rattraper. Cette fois, les rues sont bien assez larges pour laisser passer au moins deux dragons Nordiques adultes et Nuiraldem en profite pour se déplacer plus naturellement qu’à Assva. Arrivée à son niveau, j’attire son attention sur le reste du chargement toujours présent sur son dos et l’enjoins à tout de même aller le déposer à notre logis avant de manger. S’ensuit quelques secondes de battements avant qu’il ne soupire profondément et accepte en se détournant de sa destination initiale.


En suivant les indications qu’on nous a données avant de partir, nous trouvons facilement où nous allons séjourner pendant notre passage dans la capitale. Heureusement pour nous deux, nous ne devons pas marcher longtemps, notre appartement se trouvant sur une place similaire à celle sur laquelle nous avons atterri, aussi sur le rocher principal de la ville. Il est similaire à celui d’Assva, quoique bien plus haut de plafond, plus spacieux et plus adapté à un dragon, ce qui ne déplaît pas à mon ami. Effectivement, ici il était prévu que nous partagions le même toit. Il ne prend même pas la peine d’observer où nous allons passer les prochains jours et dépose sans grande délicatesse notre matériel au sol avant de le transporter à l’intérieur avec mon aide. Je lui jette toutefois un regard noir lorsque je dois sauver la caisse contenant nos multiloupes d’un atterrissage brutal sur le sol pavé de la rue.


Je n’ai pas non plus le temps de visiter que Nuiraldem est déjà en route vers un potentiel repas, me contraignant à le suivre. En chemin, nous croisons à nouveau beaucoup de passants : des humains pour la plupart, quelques dragons qui dévisagent longuement mon compagnon avec parfois une once de dégoût et quelques enfants qui jouent dans les rues. Alors que nous atteignons un quartier légèrement en contrebas de notre logement, une créature surgit d’une ruelle en émettant de petits gloussements amusés. Elle ne nous prête même pas attention et observe là d’où elle provient. Elle ressemble à une sorte de croisements entre un primate à aile d’insectes et un héron à la tête ornée de cornes légèrement courbées. Elle ne dépasse pas ma hanche lorsqu’elle tend le cou mais je sens immédiatement la colère menaçante (presque la rage) de Nuiraldem à l’encontre de cette bestiole. Il grogne vivement et est à deux doigts de lui sauter dessus pour la tuer avant qu’un bambin ne bondisse à son tour de la ruelle et se plante entre mon compagnon et sa cible en riant. Il attrape la créature dans ses bras alors que celle-ci lui pince doucement les oreilles. Lorsque l’ombre d’un dragon se profile au-dessus d’eux, le jeune garçon lève enfin les yeux avant de reculer en criant et trébuchant sur les pavés. Il chute alors que j’arrive à son niveau en contournant la patte de Nuiraldem. La petite créature se jette en avant et me lance de vifs cris pour tenter de m’intimider. J’invite alors mon partenaire à reculer avant de ne causer plus de problèmes.


Le garçon se relève et attrape son compagnon de jeu avant de me regarder, l’air apeuré. J’éloigne encore Nuiraldem et parvient enfin à le calmer et à nous excuser. Le petit ne doit pas avoir beaucoup plus de 8 ans et je réussis à le rassurer sans trop de mal, prétextant que mon partenaire ne voulait en aucun cas lui faire peur (ce qui n’est qu’à moitié vrai, sachant qu’il avait effectivement l’air très menaçant). Je lui laisse quelques instants pour sécher les larmes qui commençaient à menacer dans ses yeux et il finit par se relever, toujours en tenant sa petite créature, qui me fixe avec un air mauvais en feulant à mon attention.


Il me jauge encore une petite minute avant de repartir avec sa drôle de bête en me faisant adieu d’un timide signe de tête. Je me retourne alors vers la masse écailleuse, toujours furieuse, derrière moi.


- On peut savoir ce qui t’a piqué ?


- Ce sont ces sal……ces bestioles qui nous ont attaqué dans les marécages, en plus gros tu t’en doutes.


- Et tu as terrifié un pauvre gosse. Tu aurais au moins pu t’excuser !


- Je n’ai pas réfléchi. Allons manger.


Je croise les bras pour lui signifier que je désapprouve puis fini par le suivre en soupirant. Nous arrivons bientôt devant une enseigne qui, à en juger par le symbole de cornes ornant la porte, accepte les dragons. Par praticité, Nuiraldem choisit toutefois de prendre sa forme bipède, pur éviter de ne bousculer quoi que ce soit. En entrant, une alléchante odeur de viande grillée et d’herbe nous assaille et je n’ai pas besoin de notre lien pour savoir que nous sommes tous deux immédiatement séduits.


Nous sommes rapidement installés à une table pour dragon Nordique et on m’amène un siège surélevé pour que je puisse m’assoir convenablement, ce qui arrache un petit sourire à mon ami ainsi qu’aux dragons alentours. Quelques-uns, tous des Nordiques, arborent la même forme que Nuiraldem, probablement des soldats à la formation magique sommaire, leur permettant juste d’effectuer des rondes ainsi, sans être gênés par leur taille.


Je n’ai pas grand-chose à détailler sur notre repas, si ce n’est qu’il est tout à fait convenable en comparaison à ce que nous avons pu goûter en d’autres lieux lors de nos pérégrinations. Nuiraldem a choisi de large pièce de Chargés, comme à son habitude, ce que j’ai tendance à désapprouvé au vu du prix de celles-ci. Pour ma part, je me suis rabattue sur ce qu’il y avait de meilleur marché ici : du poisson.


Depuis que nous sommes arrivés, je détecte néanmoins de l’agitation dans l’esprit de mon équipier. Je pense d’abord à notre rencontre accidentelle avec le gamin et sa drôle de créature mais il devient évident que le problème ne provient pas de là. Il s’agite sur sa chaise, jette parfois des regards intenses en des coins de la salle et ses aigrettes s’ouvrent et se ferment compulsivement, comme pour le refroidir. En essayant de comprendre ce qui le perturbe autant, je remarque qu’il n’est pas le seul à avoir cette attitude : certains des autres dragons semblent aussi assez tendus, comme en alerte. À force d’observations, je commence à distinguer quel est l’élément perturbateur : une dragonne Quaer qui ne cesse de faire des va et viens dans la pièce, probablement une serveuse, où quelque chose du genre. J’essaie immédiatement de détourner l’attention de mon ami en le contactant mentalement, ce qui échoue lamentablement, tant il est concentré à ne pas renverser de chaises ou de tables avec sa queue battant l’air. Après quelques essais, à voix haute cette fois, je parviens enfin à le tirer de sa rêverie avant qu’il ne s’excuse brièvement. Il finit en tout hâte ses pièces de viande et reprend son observation, plus impolie et insistante que ce à quoi je suis habituée. Il a tendance à fixer une partie du cou, située juste sous la mâchoire, une zone assez attirante chez les dragons et qui produit une odeur particulière pour eux. J’entends alors un grognement sur ma gauche et aperçois du coin de l’œil un Nordique assez costaud qui lui montre les crocs, ce à quoi il répond de la même manière, sans réfléchir. La dragonne arrive vers nous et calme instantanément le jeu, heureusement pour moi, qui n’aurait rien pu faire.


Je fini enfin mon assiette lorsqu’elle repasse près de nous, jetant de rapides regards sur les tables et sur les arrivants. Elle n’est pas encore tout à fait à notre niveau lorsque j’entends un claquement sec juste devant moi. Il s’agit de Nuiraldem qui a déposé (assez brutalement) un pendentif sur la table : une simple pierre noire, assez mat, ne reflétant que les éclats vifs des flammes éclairant la salle, montée sur une armature argentée et sobre. Je l’ai déjà vue, il s’agit du prisme d’isolation que nous transportons toujours avec nous. Il l’a fait enchanter à Farerio, juste avant notre première expédition au nom de l’Académie. Si je le porte, notre lien est coupé, tout simplement : je ne reçois ni n’émet plus rien en pensée, comme si elles étaient confinées. Pour des raisons de sécurité et de praticité, nous ne nous en servons quasiment jamais, mais les rares fois où je l’ai aperçu, je me souviens ne pas avoir passé la soirée avec Nuiraldem.


Je récupère la petite gemme lentement et la passe en pendentif supplémentaire à mon collier. Je suis immédiatement isolée et l’absence de l’esprit non loin du mien me perturbe pendant quelques instants. Je le vois aussi me jeter un rapide regard, mi reconnaissant, mi désolé. En contrepartie, je lui fais un rapide signe de la main avant qu’il ne détourne les yeux à nouveau, lui signifiant qu’il paye le repas. Je ne me fais pas priée et quitte la table, juste à temps pour entendre sa voix s’élever dans mon dos lorsqu’il répond à une question de la serveuse.


Une fois sortie de l’établissement, je passe quelques temps dans les rues, à observer la ville, son agencement, ses lumières, son activité. Je n’ai pas souvent l’occasion d’être seule, alors j’en profite pour me distraire et me laisser le temps de l’apprécier justement, ce que Nuiraldem ne fait pas souvent. Avant de rejoindre notre appartement, je me permets de m’arrêter quelques-fois pour écouter les émanations sonores des soirées de cette ville : je distingue des oiseaux marins au loin, des chants plus ou moins harmonieux provenant de bars et autres tavernes, une dispute, en aval de la large rue dans laquelle je me trouve.


Je décide de rejoindre à nouveau notre appartement, sans toutefois me perdre à quelques reprises dans les rues tortueuses et amoncelées. Deux fois, des soulards essaient d’attirer mon attention, probablement plus intéressés par ma tenue riche que par la personne à l’intérieur. La seconde fois, l’un essaie même de m’immobiliser en m’attrapant le bras. À ce contact inattendu, je sursaute puis écarte de ma main libre un pan de ma tunique, révélant le blason de l’Académie. En rien impressionné, il continue de marmonner des lambeaux de paroles décousues et m’inonde de son haleine avinée. Je ne lui laisse pas le temps de finir sa phrase et lui assène un coup de poing au creux du cou. Il ne recule pas assez tôt et tombe à la renverse en se tenant d’une main avant de lancer une bordée de jurons à mon attention. Je le toise un instant, l’observant se débattre avec les manches de sa chemise qui ont glissées et qui l’empêchent de se relever, puis reprend ma route.


Arrivée enfin devant la porte de l’appartement, je remarque un morceau de papier glissé en dessous. Je scrute d’abord les environs, attentive à une silhouette terrée dans l’ombre, un mouvement furtif. Rien. J’ouvre péniblement, alors que les clés ne jouent pas bien dans la serrure - elle doit être rouillée. Je m’empare du coupon (qui étaient en fait trois) et entre en hâte avant de fermer à clé. Je pense rester éveillée jusqu’au retour de mon compagnon, je n’ai donc aucune raison de laisser ouvert.


J’allume les deux lampes aux murs avec mes silex et me laisse tomber dans le fauteuil austère au centre de la pièce. J’en profite pour détailler nos appartements. Une salle ovale donne directement sur l’entrée et sert de réception, plutôt sobre ; quelques chaises, un fauteuil, une table basse en son centre, un tapis couleur feuillage de chêne et voilà tout. Je ne peux pas apercevoir la cuisine qui, je crois, se trouve dans mon dos mais je repère les deux portes de bois qui indiquent nos chambres respectives, juste à côté. La salle d’eau se trouve juste en face de moi, un simple rideau bleu délavé m’en cache toutefois l’intérieur. En levant les yeux, je me mets à scruter le plafond, assez haut pour laisser un Nordique se tenir debout sans difficulté. Par endroits, des fissures zèbrent le plâtre verdâtre, laissant apercevoir de petites racines s’invitant dans la pièce. De fines traces allongées me laissent penser que certains occupants étaient tout de même trop grands et je souris à l’idée d’un Nordique ivre se limant les cornes sur le plafond.


Je reporte mon attention sur les papiers, encore dans ma main. Le premier est une réclame pour une maison de joie non loin, que je classe rapidement sans intérêt. Le second arbore le blason de Farerio et en plus grand, celui du Flamboyeur. Une lettre de haute importance, qui, à l’évidence, ne m’est pas adressée, aussi je la dépose sur la table au centre de la pièce, bien en évidence. Même complétement ivre, il ne pourra pas la rater.


J’inspecte enfin la troisième enveloppe. Un simple cachet de cire pourpre scelle le papier fin, probablement de haute qualité. Je la retourne, à la recherche d’un nom, une initiale me permettant d’identifier l’expéditeur, sans succès. Je la décachette sans autre. À l’intérieur, un petit cylindre de papier, relativement lourd. Je le dépose sur le côté et déplie le message qui l’accompagne. Quelques lignes, en parties écrites dans le langage courant des vouivres. Avec mes minces connaissances, je peine à traduire leur signes plus agressifs et droits que ceux des dragons, plus arabesques. Je parviens toutefois à en dégager le sens général.


« Bienvenue dans notre ville, Archivaires,

Voici une humble contribution de notre organisation à votre attention.

Que celle-ci vous tienne près de nos cœurs et loin de nos affaires.

Bonne soirée »


Aucune signature, initiale, graphe, symbole de quelque sorte, rien. Je tiens la lettre devant moi, la place devant une des lampes, dans l’espoir de distinguer une écriture cachée, quelque part sur le papier. Toujours rien. Je l’approche prudemment de mon nez et distingue un vague parfum d’orange et de cannelle. C’est donc mon seul indice (avec l’écriture) qui pourrait m’aider à trouver d’où vient cette lettre.


Je dépose alors la lettre et m’empare du petit cylindre, simplement fermé d’un pli au bout. En le défaisant, je perçois un éclat métallique, couleur de cuivre et d’émeraude : une monnaie de riche locale. Je déverse le cylindre au creux de ma paume et huit des pièces tombent en teintant les unes contre les autres. Un oiseau (probablement une grue) ainsi qu’un jonc, sur l’autre face, sont estampillés sur chacune d’entre elles. Je replace les pièces dans leur cylindre et fourrage quelques minutes dans nos chargements à la recherche de nos ouvrages d’économie. Je parviens enfin à dénicher celui qui m’intéresse et recherche une illustration s’approchant de ce que j’ai pu examiner. Je trouve sans peine la représentation exacte de notre cadeau particulier : il s’agit d’une ancienne monnaie royale, d’une valeur suffisamment élevée pour me permettre d’acheter quelques multiloupes par pièce. Elle est à présent uniquement utilisée par les marchés noirs, les associations criminelles et les groupuscules religieux aux mœurs douteuses, qui ne sont pas mieux que les deux premiers.


Je comprends rapidement qu’un tel cadeau, offert à de nouveaux arrivants, ne consiste en rien en un présent cordial de bienvenue mais en un avertissement à l’odeur de puissance financière. Je suis d’abord perturbée par cette trouvaille et cherche désespérément à en comprendre le sens et le message. Je dépose mon ouvrage sur la table et me masse compulsivement les tempes dans une tentatives de faciliter ma concentration. Peut-être est-ce lié à Nuiraldem, qui a, lorsqu’il était encore militaire, démantelé plusieurs groupes criminels de vouivres ? Mais je ne me souviens pas l’avoir entendu parler de membres au Gisswana, sachant qu’il ne s’y est jamais rendu auparavant.


J’observe la lettre ainsi que le cylindre sur la table devant moi pendant plusieurs minutes, comme s’ils pouvaient me révéler leur provenance juste en les fixant ainsi. Je passe une partie de la nuit dans les ouvrages, à la recherche d’informations, en vain. Je fini par abandonner, pas plus avancée qu’il y a plusieurs heures. Nuiraldem n’est toujours pas de retour, ce qui me surprend un peu, je dois l’admettre. Avec la lettre que nous avons reçue, je ne préfère pas m’endormir avec la porte ouverte, aussi j’espère qu’il aura la capacité d’utiliser ses pouvoirs en revenant : après avoir fermé, je laisse la clé toute proche du bas de la porte, à l’intérieur. Il devrait pouvoir l’attirer à lui en la passant au-dessous, enfin je l’espère. Peu après, je rejoins enfin mon lit.


Par habitude, je retire le pendentif me coupant de Nuiraldem et suis immédiatement envahie de sentiments mêlés et décousus : plaisir, débauche, culpabilité, ivresse et une colère naissante, juste avant que je ne remette le collier à mon cou. Je tente de m’éclaircir les idées, plus irritées qu’autre chose par mon inattention. Après ça, je ne tarde pas à sombrer dans un sommeil sans rêves.


Je me réveille en sursaut, alertée par une série de coups sourds ébranlant la bâtisse. Je saute du lit, à peine coiffée et enfile rapidement une chemise et un pantalon ample m’arrivant au mollet. Je retire le collier, cette fois je suis sûre de ne pas être noyée par des pensées lubriques et vagabondes. De plus, j’ai besoin de communiquer.


S’écoulent quelques secondes où j’atteins le salon et sans que quoi que ce soit ne s’éveille dans mon esprit. Puis, une sorte de bourdonnement semble émerger d’un brouillard psychique, quelque part très, très loin de ma conscience. Au même instant, j’entends un raclement contre la porte, suivi d’un ricanement éméché. Un bruit de métal qui tombe, à maintes reprises, et je m’apprête à ouvrir la porte, avant de me raviser. La clé n’a pas bougé, mais c’est bien mon ami de l’autre côté. Il doit être sacrément rond. J’aperçois son ombre filtrer par le dessous de bois puis une griffe essayer d’atteindre la clé, sans grand succès. Je l’éloigne du pied et siffle, agacée :


- Tu es seul ?


Un seul grognement, peut-être une tentative de phrase me revient. Puis un écho résonne à l’intérieur de mon crâne :


« Comme d’habitude… »


Inutile de lui demander ce qu’il faisait et où il était, le premier est évident et le second ne risque pas d’être dans sa mémoire. La porte se met à trembler dans ses gonds alors que quelque chose semble s’appuyer dessus de l’autre côté. Il s’est probablement affalé contre celle-ci. Un nouveau ricanement me parvient, plus cynique et jaune que le précédent.


« Ouvre »


- Non. Tu en as pris ?


« … »


- Est-ce que tu en as pris ?


Un long silence s’ensuit, ponctué par des cris d’oiseaux nocturnes et de chats à quelques rues de là. Une soupe informe de pensées sans queue ni tête se forme dans son esprit, avant de s’effilocher et disparaître, teintée de lassitude.


« Et alors ? T’es pas mon chaperon que je sache »


C’est à mon tour de sourire.


- Ça arrangerait bien ton père, ça. Tu sais que c’est dangereux…


« Qui ? ... »

L’échange prend fin alors qu’il est à deux doigts de s’endormir, probablement avachis au bas de la porte, car je ne vois plus de lumière y passer. Je récupère la clé, et à l’instant où je la tourne dans la serrure et appuie sur la poignée, je m’écarte avec précipitations alors qu’elle s’ouvre violemment. Mon ami s’étale de tout son long dans le salon, ses cornes frôlant la table basse au centre de celui-ci. Ses vêtements arrangés dans une parodie d’uniforme relativement impudique. J’en reste coite, je ne l’ai pas souvent vu dans un état aussi lamentable. Cela relève du miracle qu’il ait trouvé l’appartement (et ce, sans encombre visiblement).


La surprise passée, l’agacement et la colère prenne le dessus, aussi je lui intime par la pensée de déplacer sa carcasse de la porte, de telle sorte que je puisse la fermer et éviter à la ville entière de juger de la première impression qu’il lui fait. Une fois cela fait, je me contente juste de mettre mes mains sur mes hanches, l’air réprobateur. J’en profite aussi pour lui asséner un choc mental, qu’il accueille avec un grognement étouffé par le tapis et en se tenant les côtés du crâne. Pour une fois que j’ai l’avantage.


« Espèce de… »


Je ne lui laisse pas le temps de finir son insulte et rompt le lien du mieux que je peux pour l’aider à se relever péniblement. Heureusement pour moi, il n’est pas trop lourd et j’arrive à le mettre au moins à genoux sur le tapis. Là, je scrute son regard avec attention : sa pupille est très dilatée. S’il venait de quitter l’autre dragonne, ça ne m’étonnerait pas, mais nous avons passé trente bonnes minutes chacun de notre côté de la porte. C’est ce que je craignais ; une drogue.


Je me lève et file vers la cuisine après m’être assurée qu’il ne verse pas à nouveau. Je reviens avec un pichet en terre cuite, rempli d’eau à ras bord, ainsi qu’une bassine de la salle de bain.


- Bois


« J’ai assez bu, je crois… »


Je lui lève la tête pour l’obliger à tendre le cou, lui facilitant la tâche, puis lui tend le pichet.


- Ferme-là et bois.


Il s’exécute, sans grande conviction, et me jette un regard aussi noir que ces écailles dans la pièce seulement éclairée par la lumière vacillante des lampes à l’extérieur.


- Laquelle ?


Il arrive enfin à prononcer quelques mots audibles, maintenant que sa gorge est un peu moins sèche :


- De ?


- D’après toi ? Drogue, imbécile.


Son regard se vide l’espace de quelques secondes et je le sens fouiller sa mémoire, en quête d’une réponse si possible exact.


- Du Topaze Rutilant je crois…


Je l’observe alors qu’il enfoui sa tête entre ses bras pour masquer ses yeux au peu de lumière qui pénètre la salle. Rien d’étonnant, cette drogue dilate tellement la pupille qu’il doit être aveuglé par la moindre lueur. C’est aussi un puissant stimulant cardiaque …. Et un aphrodisiaque…. Je fais la moue et remercie silencieusement pour l’énième fois les multiples couches de son uniforme de m’épargner le pire. Je reprends mon interrogatoire :


- Beaucoup ?


- 51.35 grammes…d’après toi !? J’en sais rien ! Laisse-moi, je vais m’allonger…


Ses griffes me ratent largement quand il essaie de me repousser et une simple gifle lui fait cesser de me prendre pour une abrutie. Il sait qu’il a besoin de moi pour être en état demain, auquel cas il pourrait être malade pour plusieurs jours.


- 5 doses, peut-être plus.


Son regard commence à virer sur le côté alors que je m’apprête à le gifler à nouveau, au risque de me couper sur ses écailles. Je me ravise et sens son regard peser sur moi lorsque je tends mon bras en direction de la cuisine, comme pour attraper quelque chose dans l’air. Un tintamarre d’objets métalliques s’entrechoquant retenti avant qu’une lourde poêle ne file jusqu’à ma main. Je ne lui laisse pas le temps de se protéger et lui envoie le plat de mon arme de fortune dans le museau. Cette fois, je sens sa colère clairement transpercer le voile de brume de son esprit et il rugit à mon intention, visiblement dans le but de me faire regretter mon geste.


- Si j’arrivais à me lever, tu serais déjà en pièces, sale petite...


En rien impressionnée, je le regarde me crier dessus avec toute l’énergie qui lui reste. Quelques instants plus tard, il se plie en deux, pris de convulsions. Je lui pousse la bassine du pied, juste sous le museau. Je l’entends vomir lorsque je ramène la poêle à la cuisine. Je range rapidement la pagaille que j’ai semé lors de mon accès de colère et reviens à nouveau avec de l’eau auprès de lui.


Je l’intime à boire et vais chercher les herbes à mâcher qu’il garde dans ses affaires pour ce genre de situation. Ce n’est pas la première fois que j’ai à traiter avec ces débordements. Sachant que je ne pourrais pas forcément le prévenir de ces abus, il a au moins veillé à ce que je puisse l’aider à les gérer lorsqu’ils surviennent.


Je passe ainsi la nuit, à lui donner ses plantes et de l’eau pour se purger, ainsi qu’à vider la bassine dans les latrines. Au bout de longues heures, il finit enfin par se sentir assez bien pour se traîner jusqu’à son lit, où je le laisse sombrer rapidement. Un spectacle désolant.


Je ne tarde pas à m’écrouler, moi aussi, lorsque j’ai fini de tout remettre à sa place. Je n’ai pas pu lui montrer les lettres, je le ferai demain. Il doit me rester quelques heures de sommeil bienvenu avant l'aube.

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