• Nasae

Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères

Etape 3 : Partie 1 : Cap sur Ravja, la Souveraine des eaux


Je reprends enfin l’écriture de ces rapports que Nuiraldem a eu l’esprit de continuer durant ma convalescence. Je peux profiter du trajet jusqu’à Ravja pour corriger ses textes, sans trop de fautes heureusement pour moi. En parlant de trajet, nous avons décollé ce matin d’Assva et, après avoir esquissé les traits de la ville (dont j’ajouterai la couleur plus tard), je me suis tout de suite attelée à rédiger le peu de souvenirs que j’ai de mon long sommeil. Toutefois, je ne pense pas publier à ce sujet, je n’y vois pas vraiment d’intérêt. À présent, nous approchons des marécages où mon ami s’est rendu. Il enjoint d’ailleurs les autres à augmenter l’altitude pour éviter toute mauvaise rencontre.


J’ai mentionné bien plus tôt dans ces rapport la possibilité de trouver des Chargés à Assva, qui nous auraient permis de décharger les dragons lors du trajet jusqu’à la capitale, même si cela devait l’allonger drastiquement. Malheureusement Sabar m’a rapidement prévenue qu’ils n’en possédaient aucun, en raison de la disposition de la ville, peu pratique pour de grosses bêtes. Nous avons donc dû reprendre la voie des airs, à nouveau, ce qui ne dérange pas vraiment mes compagnons ailés en vérité, si ce n’est qu’ils supportent tout le chargement.


Dans l’après-midi, nous atteignons une chaîne de montagnes aux couleurs ocres. Elle ne s’élève pas très haut mais le Quaer préfère emprunter un passage entre deux pics, ressemblant vaguement à un col, pour éviter d’avoir à dépenser trop d’énergie pour franchir les sommets. Nous profitons de la bonne vue entre les arrêtes rocheuses pour faire une pause. Les dragons se délestent de leurs paquetages et émettent des grognements satisfaits lorsqu’ils peuvent masser leurs épaules et détendre leur cou. Un sentiment de légèreté et de bonheur s’immisce alors dans mes pensées. Je me retourne vers Nuiraldem qui fixe le sud en semblant sourire.


- Qu’est-ce qui te rend de si bonne humeur ?


- Bientôt, on arrivera dans un désert, et dans les déserts, il fait chaud.


- Trop chaud tu veux dire ?


- Absolument pas. On vole à merveille dans les déserts, tout est plus léger on dirait.


- C’est plutôt l’inverse, on va être écrasé par la chaleur et d’ailleurs, je pensais qu’avec tes écailles sombres se serait pire pour toi.


- Pas du tout ! J’adore rôtir au soleil, mais c’est peut-être parce que je ne risque pas d’attraper un coup de soleil, moi, ou de me déshydrater. D’ailleurs, tu ferais bien de te protéger, je ne sais pas combien de temps on va voler et ça risque d’être dur pour une petite chose fragile comme toi.


Je lui lance un regard vexé et une de mes bottes, qui n’atteint même pas sa mâchoire et retombe lamentablement au sol.


- Impressionnant... Aller, arrête de jouer et va t’abreuver avant qu’on ne reparte.


Il se détourne pour aller s’allonger et je récupère ma botte avant de rejoindre les autres humains. Je m’assois près des gisswanins et des autres qui me regardent avec un air amusé et reprennent le repas qu’ils ont entamé. Visiblement, ils n’ont pas l’habitude de manger en vol et préfèrent être à terre pour s’alimenter. Je peux les comprendre : si moi aussi je me trouvais sur un Nordique volant aussi bien qu’un aigle pilote un dirigeable, j’aurais bien peu d’appétit. De ce point de vue, j’ai de la chance, Nuiraldem ne nous chahute pas trop, le cartographe et moi. Nous ne tardons cependant pas à reprendre notre route et nous survolons maintenant le désert.


Pour l’instant, ce n’est qu’une étendue de roches peu élevées mais arides. En dessous, je peux apercevoir de profondes crevasses zébrer les affleurements et les plateaux. Elles sont assez étroites pour que le fond me soit invisible et je suis persuadée qu’il doit y régner une agréable fraîcheur. Je communique à Nuiraldem mon idée, qu’il refuse simplement : impossible de voler là-dedans, nous serions trop lents et nous n’avons pas assez d’eau pour nous permettre de prendre du retard. Je remets les multiples voiles que j’utilise pour me protéger du soleil et le maudit en marmonnant. Le cartographe juste derrière moi ne semble pas plus ravi mais m’apparaît moins gêné par la chaleur insoutenable. Le vent se lève alors et, bien que les gisswanins ne soit pas enchantés, les dragons décident de voler plus haut pour profiter des courants et éviter de se fatiguer inutilement.


Nous survolons les gorges pendant plusieurs heures, perdant notre regard sur l’horizon flou, ondoyant sous la chaleur intense. Nuiraldem, comme il me l’a fait remarquer lors de notre pause, n’est pas très gêné par la poussière ou la température, et, au contraire, semble enchanté. Pour ma part, je dois avouer que passer mon temps à enduire mes lèvres de graisse et à en retirer les grains de sables commence sérieusement à m’irriter. J’ai aussi dû ressortir les lunettes que nous utilisions lors de notre départ de la Capitale Rocheuse pour protéger mes yeux.


Entre les crevasses, mon ami distingue une accumulation d’eau (possiblement un lac naturel) qui permettrait une pause bienvenue. Il débat un instant avec Djhav, qui préfère continuer mais rapidement, la tension naissante entre les deux dragons est balayée par le Quaer qui prend l’initiative et amorce une descente. En diminuant notre altitude, plusieurs d’entre nous sont alors éblouis par de vives lueurs scintillantes. Les deux dragons les plus larges reprennent de l’altitude de manière chaotique et désordonnée en pensant avoir affaire à des morceaux de métal ou à une quelconque arme. Le Quaer, lui, continue insouciamment puis lance des grognements exaspérés aux deux autres pour les inviter à le suivre. Ils obtempèrent en plissant les yeux et les humains juchés sur leur dos, dont moi, placent leurs mains en visière pour essayer de limiter les dégâts. En quelques secondes, nous atteignons le sommet d’un plateau surplombant le lac. Nuiraldem se pose un peu en catastrophe, surpris par la hauteur de l’affleurement et le Nordique atterrit légèrement non loin.


Le Quaer a déjà les ailes repliées et pointe une partie du ciel plus à l’ouest avec son museau. Je me tourne et plisse les yeux pour tenter de voir ce qu’il essaie de nous montrer. Après que je me suis habituée aux scintillements intenses, je parviens à distinguer une nuée de ce qui ressemble à d’immenses chauve-souris : des ailes battant l’air vivement et se laissant parfois planer quelques instants, un cou tendu à l’avant, surmonté de larges oreilles se plaquant face au vent et presque pas de queue, à peine une extrémité pointue, dépassant d’un coccyx réduit. Nuiraldem, dont la vue est bien plus perçante que la mienne, m’informe qu’il entrevoit une tête de draconidé, mais pas beaucoup plus, malheureusement. Visiblement, ce sont leurs ailes qui réfléchissent la lumière et je dois avouer que je n’en comprends pas bien l’intérêt. Après quelques minutes, l’attroupement de créatures s’éloigne vers le nord, d’où nous venons, et je m’en reviens vers le reste du groupe. Le Quaer ne tarde pas à rejoindre le lac, quelques mètres plus bas et nous faisons rapidement de même, après être remontés en selle. Les gisswanins mettent pieds à terre dès l’atterrissage et vont immédiatement se rafraichir. Le groupe de trois se dirige rapidement sous un affleurement rocheux pour se protéger du soleil et se reposer quelques instants et les dragons, en particulier mon partenaire, continuent de scruter le ciel, avec un mélange d’anxiété et de curiosité. Pour ma part, je ne retire que mes bottes pour laisser respirer mes pieds et aller les baigner quelques temps, au moins pour les hydrater dans cette région sèche au possible.


J’entends les chargements toucher le sol lorsque j’aperçois le Quaer s’allonger sur un haut-fond pour soulager les muscles endoloris de son poitrail. Il s’endort en quelques secondes, probablement épuisé à force de voler sous le soleil brûlant. Djhav, lui, s’étend en pleine lumière en enroulant son corps sinueux, j’imagine pour récupérer de l’énergie et de la chaleur, en prévision des longues heures nous séparant encore de Ravja. Enfin, Nuiraldem va s’installer sur un parapet de roche, imitant les trois autres humains en se couchant à l’ombre et scrutant mécaniquement les environs.


Je profite du calme régnant pour détailler rapidement ce qui m’entoure. Ici, la roche semble avoir été polie et creusée par l’eau et les vents. Elle s’arque en de vastes surfaces concaves d’où saillent des arrêtes aiguisées. Au-dessus et autours de moi, elle prend des couleurs de cuivre, de bronze, de rouille, d’ocre et même de grès sombre ou presque blanc.


Chose curieuse, aucun cours d’eau n’alimente le petit lac, comme si elle provenait d’en dessous, ou peut-être des parois. Parfois, un courant d’air s’infiltre dans les failles et soulève doucement de fins nuages de poussières tout en rafraichissant l’atmosphère.


Un gémissement de douleur me ramène rapidement à la réalité : en face de moi, un des gisswanins sorts de l’eau en toute précipitation en secouant un de ses bras et en le tenant. Je ne comprends pas ce qu’il beugle à son camarade mais il semble le prévenir de quelque chose et, par prudence, je sors mes pieds de l’eau. Une minute à peine s’écoule avant que son compagnon ne l’imite en se plaignant. Je me lève pour m’approcher des deux concernés. Le premier tient quelque chose entre ses doigts en grommelant. Une fois arrivée près d’eux, je comprends ce qui se passe : l’eau est visiblement infestée de sangsues, ou quelque chose qui s’en rapproche. Le deuxième a tôt fait d’enlever les quelques-unes qui se sont accrochées à lui. Je me propose pour l’aider à atteindre celles sur son dos et il accepte, un peu à contre cœur. Au moment où j’ai fini de toutes les retirer et qu’elles gisent en se tortillant à mes pieds, je sens un regard insistant se poser sur moi. Je lève les yeux, en tenant encore la dernière sangsue que j’ai arrachée, et j’intercepte le regard de Nuiraldem qui semble intéressé par ce que je tiens.


Je récupère alors les vers récalcitrants à mes pieds et les lance à l’eau. La désapprobation et l’agacement surgissent immédiatement ainsi qu’un peu de regret et je me retourne avec un sourire alors que je vois mon ami battre de la queue énergiquement, apparemment énervé. Je me protège de mon avant-bras lorsque quelques graviers me tombent dessus et ris doucement. Pendant que je me frotte les yeux pour en chasser la poussière, Nuiraldem s’alarme de quelque chose et me somme de me cacher derrière un empilement de grosses pierres, non loin. Lui-même s’aplatis contre la roche pour se faire le plus discret possible. Il parvient à prévenir les autres dragons par des claquements de mâchoires et je fais signe aux humains de me rejoindre rapidement. Nous sommes donc, en quelques secondes, tous plus ou moins dissimulés : malgré tous ses efforts, l’imposant corps du Nordique dépasse de la crevasse rocheuse dans laquelle il a tenté de se faufiler. Les gisswanins discutent entre eux dans leur dialecte et la femme du groupe de trois s’approche de moi.


- Qu’est-ce qu’il se passe ?


Je lui réponds à voix basse :


- Je ne sais pas. Pour l’instant, ne bougez pas et essayez de ne pas faire trop de bruit.


Elle se recule à nouveau pour être avec les deux autres et je fixe un point au sommet des parois rocheuses que Nuiraldem m’a indiqué. Si des créatures hostiles ou des bandits arrivent depuis là, aucun doute qu’il sera repéré en quelques secondes avec ses écailles noires qui jurent sur le fond orangé. Je me concentre alors sur l’endroit en question et je ne vois ni n’entend rien, puis me parviens un tambourinement sourd, ou plutôt des sortes de claquements légèrement feutrés. Une série de secondes interminables s’écoulent et j’entends des centaines de cris me faisant penser à des trompettes ou des oies. Alors que je fixe toujours la corniche de pierre au-dessus de moi, un vif éclat lumineux m’aveugle et je me protège les yeux en grimaçant.


Je me suis baissée pour m’abriter et j’aperçois mes compagnons en faire autant alors qu’une multitude de reflets danse sur les murs derrière eux et que je commence à comprendre ce qui se passe. Plusieurs minutes s’écoulent alors et les créatures dans mon dos continuent de cacarder et de s’agiter sans qu’aucun d’entre nous n’ose sortir de notre cachette. Enfin, le calme revient presque et les reflets qui illuminaient les murs commencent à disparaître. Me parvient alors des petits clapotements entrecoupés de bruits d’ailes et de grondements nerveux.


Enfin je décide de lever les yeux de l’amas de pierre et immédiatement, je suis émerveillée par la scène devant moi. Les murs en face de nous, de l’autre côté du lac, sont recouverts des créatures que nous avons pu apercevoir plus tôt, au moment de descendre. La plupart sont accrochées à la paroi et semblent lécher la roche, je ne sais pour quelle raison. Sans que nous ne sachions ni lui ni moi pourquoi, Nuiraldem ne semble pas les gêner et ils l’ont tout simplement ignoré. Il demeure toutefois immobile pour éviter de les effrayer et j’entends les deux gisswanins chuchoter entre eux, juste derrière moi. Visiblement les animaux ne les entendent pas.


Je cherche à tâtons, dans ma tunique, le carnet que je sers normalement pour mes notes et en l’arrachant un peu précipitamment de ma poche, je le laisse tomber maladroitement. Il atterrit au sol dans un claquement sec et toute l’agitation des créatures s’arrêtent nette alors qu’elles fixent anxieusement chaque recoin de la crique que forme le lac. À nouveau, personne ne bouge et en quelques instants, le groupe se détend et vaque à nouveau à ses occupations. Je remarque plusieurs individus grogner et mordiller l’échine de leurs semblables, ce qui m’intrigue. Mais mon attention est vite monopolisée par un jeune qui descend du dos d’un adulte pour s’accrocher à la paroi avec ses griffes.


Visiblement, ils n’ont pas de patte, aussi je déduis qu’ils doivent passer la plupart du temps en vol ou accrochés aux falaises. Le jeune continue d’explorer la paroi et se dirige vers nous. Il passe à quelques centimètres de l’oreille de Djhav, à tel point qu’il la renifle avant de continuer son chemin, au soulagement du grand dragon. Il rejoint ensuite les abords du lac en se trainant au sol avec ses griffes et renifle à nouveau quelque chose. Je dois alors me lever encore un peu pour apercevoir ce qui l’intéresse à ce point. Nuiraldem comprend avant moi et me prévient sur un ton amusé:


« J’espère qu’ils ne mangent pas les bottes... »


Je me mets à sourire malgré moi lorsque je vois le petit donner quelques coups de crocs hésitants dans le cuir puis s’en désintéresser pour aller s’abreuver. Toutefois, son attitude a attiré l’attention des autres jeunes du groupe qui viennent atterrir maladroitement près de lui après un cours vol plané. Bientôt, un petit rassemblement se forme autours de mes bottes. Ils se mettent à les renifler, les mordiller et les jeter plus loin en les roulant dans la poussière. Je grimace un peu et un des hommes derrière moi étouffe un rire. Nuiraldem semble lui aussi amusé et regarde attentivement la scène, tout en continuant de se « cacher ».


Les adultes, de leur côté, s’abreuvent, lèchent les parois ou se toilettent mutuellement en jetant parfois de petits regards nerveux aux alentours. Je reprends mon carnet en l’époussetant rapidement et sors un crayon de la doublure de ma tunique pour commencer à croquer ces créatures à l’allure atypique. Heureusement pour nous, elles replient la majeure partie de leurs ailes quand elles sont accrochées aux parois et elles ne nous aveuglent plus. De temps à autres, un individu bondit pour se déplacer sur la paroi et bat rapidement des ailes pour se stabiliser, m’obligeant à me couvrir les yeux. Les autres membres de l’expédition commencent aussi à observer ce qui se passe et mes semblables m’imitent pour détailler la nuée devant nous. Seuls les dragons demeurent immobiles, par crainte d’effrayer ce qui ressemblent pour eux à de lointains cousins et de provoquer un mouvement de panique.


Par chance, le groupe de jeunes arrête de maltraiter mes bottes et, à la suite de sifflements sonores émis par les adultes, remontent sur le dos de leurs aînés. Pendant encore plusieurs dizaines de minutes, les créatures restent accrochées aux rochers puis finissent par s’envoler après une série de grondements et de claquements de mâchoires. À l’instant où je comprends qu’ils décollent, j’invite les autres à se protéger à nouveau. Nous entendons un boucan monstrueux et le vent chargé de poussière nous fouette le visage. Puis, plus rien, plus une trace de la nuée, comme si elle s’était volatilisée.


Djhav est le premier à sortir de sa cachette, visiblement ravi de pouvoir se dégager de la position très inconfortable dans laquelle il se trouvait. Le Quaer et Nuiraldem suivent peu après, un peu perturbés par ce qu’ils viennent de voir. Enfin, mes congénères et moi-même sortons de derrière le tas de pierres en délogeant le sable de nos vêtements. Je remarque aussi que mon compagnon semble agacé par la saleté s’étant incrustée entre ses écailles. Je fini de m’épousseter puis jette un œil au ciel : rien, juste un bleu intense, qui paraît plus foncé dans la clarté désertique et quelques nuages, s’effilochant sur des kilomètres.


Nous nous accordons pour partir d’ici une heure, après nous être assurés d’avoir récupéré nos affaires et suffisamment rafraîchis. Nuiraldem s’approche du lac pour renifler là où les créatures se trouvaient quelques instants auparavant. Il semble alors perplexe.


- Jamais vu, jamais entendu, jamais senti. Je ne sais pas ce que c’est. C’est étrange.


- On n’est pas vraiment dans les terres qu’on foule habituellement.


- Je sais, et j’aime encore moins ça. Garde une dague et une fiole, on ne sait jamais.


- Comment ça ? Pourquoi faire ?!


- Je n’ai aucune idée de qu’est-ce qu’on peut encore croiser ici.


- Tu veux que je consulte l’encyclopédie ?


- Bonne idée, peut-être qu’on devrait le faire avant qu’on ne se retrouve en face d’ « on-ne-sait-quoi » la prochaine fois…


Il me regarde avec un air entre gêne et contrariété. Ce n’est effectivement pas la première fois qu’un manque de renseignements de notre part mène à des surprises – pas toujours bénéfiques. Heureusement, cette fois-ci, rien de grave n’est survenu.


- Bonne idée. J’essayerai d’y penser.


Il me regarde encore quelques secondes, comme si j’avais une tache entre les deux yeux, puis se détourne enfin en ajoutant :


- Tu es distraite, reste sur tes gardes.


Du bout de l’aile, il m’envoie une petite tape dans les côtes pour me déséquilibrer. Je me rattrape de justesse et, au moment de me relever, il est déjà hors de vue. Je secoue la tête pour chasser quelques mèches qui sont tombées devant mes yeux et pars à la recherche de mes bottes.


Je les retrouve à quelques mètres de là où je les avais laissées initialement. Elles ne sont pas rapiécées, à mon grand soulagement, mais sont tout de même bien amochées. Le cuir est blessé sur les talons et plusieurs des attaches se sont distendues. Pourtant, je ne remarque ni trou, ni griffure profonde, témoignant de dents de carnivores. Ce petit incident m’a au moins appris quelque chose : ces créatures ne possèdent pas de dents pointues, en tout cas pas les jeunes. Je pensais que, comme la plupart des autres draconiformes, ils étaient carnivores, omnivores ou nécrophages. Mais les marques sur mes chaussures ainsi que la drôle d’attitude qu’avaient les adultes accolés à la paroi me laisse maintenant penser qu’ils sont en fait des herbivores. Peut-être qu’il y a donc des plantes qui pousseraient sur ces roches, là où il y a assez d’eau pour qu’elles se développent ?


Voilà qui pourrait intéresser bien des botanistes de Farerio, mais malheureusement, nous n’échangeons pas beaucoup avec les services dédiés aux végétaux. Surtout que Nuiraldem est plutôt dans l’historique et, officiellement, je ne suis que son assistante/stagiaire (/grande organisatrice en chef de ses affaires), je n’ai donc pas mon mot à dire. D’ailleurs, l’Académie des Archivaires a tendance à garder jalousement ses découvertes, aussi je ne pense pas que les autres services ont accès à ces rapports.


Mes monologues sur la capacité de l’Académie à répandre le savoir ont tôt fait d’agacer Nuiraldem qui apparaît à nouveau, à deux doigts de me remettre les idées en place à sa manière. Je lui fais un signe de la main pour le calmer et je rejoins les autres membres pour m’assurer qu’ils ont bien récupérés toutes leurs affaires. Visiblement, le cartographe et les gisswanins n’ont aucun mal à se préparer, mais à nouveau, la femme du trio s’approche de moi :


- Vous pensez que nous sommes encore loin de Ravja ? La chaleur devient insupportable, et nous ne sommes même pas en vol.


- Franchement ? Je n’en sais rien, je ne suis pas guide. Vous pouvez demander au Quaer, peut-être qu’il saura.


- C’est que je suis un peu intimidée…


Elle se frictionne anxieusement les mains tout en regardant le sol sur sa droite et je lève un sourcil interrogateur. J’ai déjà vu des gens qui étaient impressionnés, voire apeurés en présence de dragons. Mais il s’agit généralement de paysans ou d’ermites qui ne se sont jamais rendu dans des villes, là où la plupart des peuples draconiques se concentrent. Cette femme, ainsi que les deux hommes qui apparemment l’encadrent (au vu de son âge que j’estime autours des 20-25 ans, à peine plus âgée que moi) semblent pourtant venir de sphères plutôt aisées.


Elle me fait signe de ne pas poser de questions et je soupire avant d’aller transmettre sa requête au Quaer. Je reviens l’informer que nous y serons d’ici 3 jours. Elle semble alors au bord du malaise et retourne vers son « escorte », l’air abattu.


- Un souci ?


Je me tourne pour être face à une aile noire tendue en ma direction, me protégeant du soleil.


- Non. Je sais pas en fait. Tu sais qui c’est ?


- Pas beaucoup plus que toi. Je crois qu’elle est envoyée par sa mère, une gérante d’industrie, pour représenter ses intérêts et les promouvoir à Ravja. Mais ça n’a pas l’air de l’intéresser. Je la plains, j’ai failli subir la même chose quand j’étais militaire. Heureusement pour moi, mon manque de tact, de diplomatie et de bienséance m’ont sauvé des affaires politiques.


Il émet alors un petit rire jaune avant de m’inviter à monter, juste devant le cartographe qui s’est déjà installé.


- Aller, dépêche-toi, on repart.


Je pourrais l’interroger sur l’amertume que je perçois dans ses pensées, mais je m’en abstiens et obéit. Une fois en selle, je me rends compte à quel point les lanières de cuirs dont nous nous servons pour nous assurer, maculées de sables, de poussières et de sueurs, deviennent une torture à lacer et manipuler. Je ne peux que compatir, car si les humains ne doivent les utiliser que pour leur propre sécurité, les dragons, eux, amarrent aussi des chargements lourds et pénibles, qui bougent et frottent donc contre leurs écailles en les usants jusqu’à ce qu’elles se brisent (ce qui est assez douloureux de ce qu’on m’a expliqué).


À présent, nous sommes tous prêts et le décollage, bien qu’un peu chaotique pour le Nordique qui doit manœuvrer dans cette crique étroite, s’effectue sans problème. Une fois à une altitude qui permet aux dragons de se laisser porter, je me lève et me penche vers les sacs suspendus à la base du coup de Nuiraldem. Le cartographe s’alarme un instant et je le rassure en invoquant la force de l’habitude (qui n’est pas une très bonne excuse en vérité). Je récupère l’encyclopédie sur la faune du Gisswana pour me renseigner sur les créatures éclatantes que nous avons rencontrées et de potentielles suivantes, peut-être moins amicales.


Et ainsi s’écoulent les heures, alors que je consulte l’ouvrage posé sur mes genoux pour être sûre de ne plus avoir de nouvelles rencontres sans nous y être préparés. Après quelques temps, le cartographe derrière moi me fais signe qu’il voudrait me parler et j’arrête mes recherches qui, de toute façon, étaient devenues assez fastidieuses lorsque le vent s’était levé.


Je range l’ouvrage et me tourne de telle sorte à être face à mon interlocuteur. Nous nous présentons, enfin, et discutons de nos domaines de recherches respectifs, pour passer le temps principalement. J’apprends donc son nom dans la foulée lorsque Nuiraldem le lui demande, ce que j’ai bêtement oublié de faire en début de conversation.


Je suis en présence d’Ergio Arsmer, docteur de l’Académie de géographie, géologie et cartographie de Firma, la seconde plus grande ville du royaume Nordique. J’apprends qu’il a passé la majeure partie de sa vie dans les études. Très tôt, il s’est dirigé vers la création de cartes et la mise en image des terres que nous découvrons. Son doctorat portait principalement sur une nouvelle méthode pour l’étalonnage des distances, ce ne fut pas un grand succès mais au moins, cela lui permit d’entrer officiellement dans le cadre (très) fermé des chercheurs et cartographes de terrain de l’académie.


Le Gisswana et une bonne partie du sud de Kehvir demeurent des régions qui ont été cartographiées il y a plusieurs siècles et avec des méthodes archaïques pour aujourd’hui. Voilà donc comment il s’est retrouvé dans notre expédition : envoyé par son institut dans le but d’effectuer à nouveau les mesures, les comparer aux précédentes et mettre à jour les cartes. Quand je lui demande avec admiration s’il est seul pour ce travail, il me rassure en m’expliquant qu’un autre groupe de topographes et de géologues l’attend déjà à Ravja.


Pour ma part je lui présente rapidement nos sujets de prédilection : l’histoire pour Nuiraldem, qui a l’avantage d’une très bonne mémoire et un bon sens de synthèse et pour moi, plutôt le vivant, même si la vaste majorité de mes observations ne sont jamais publiées (à part quelques illustrations dont le service des archives et le corps enseignant manquent parfois).


Nous discutons quelques heures ainsi, parfois en laissant quelques blancs gênant interrompre nos conversations par manque de sujets. Le soleil commence enfin à s’abaisser sur l’horizon, le touchant presque, aussi le Quaer décide de se poser pour la nuit. Nous nous trouvons toujours dans les majestueux plateaux rocheux et, heureusement, nous parvenons à dénicher une large faille permettant de nous abriter des vents du déserts qui viendraient éteindre notre feu durant la nuit.


L’avantage de se trouver au milieu d’un désert aride, où la végétation est quasiment absente, c’est que les insectes ne sont pas une aussi grande source de nuisance que partout ailleurs. J’en remercie les Vents car, les quelques fois où nous avons dû dormir près de points d’eau ou dans des régions tropicales, je me devais de supporter les effets secondaires de leur présence, dont la mauvaise humeur de Nuiraldem, qui passe parfois plusieurs heures à les retirer de ses écailles.


Lorsque la nuit tombe, presque tous les membres de l’expédition s’écroulent de fatigue et s’endorment rapidement, me laissant comme seule exception avec le Quaer, qui a pris le premier tour de garde. Mes insomnies n’ont rien de vraiment nouveau, j’en avais déjà en quantité avant de connaître mon partenaire. Elles se sont toutefois raréfiées depuis que je voyage avec lui, ce que j’apprécie grandement. Je profite d’être un peu seule avec moi-même pour m’écarter du groupe et m’approcher de la sortie de la faille et observer le ciel étoilé. Ici, il n’y a presque aucune lumière, la beauté du firmament nocturne en est donc décuplée et je peux même me permettre de méditer quelque temps : une tentative veine de me détendre.


C’est parfois en contemplant pendant de longues heures la voûte céleste que je parviens, au prix de quelques courbatures dans le cou, à améliorer les talents magiques que Nuiraldem essaie de m’inculquer tant bien que mal, prétextant que je dois pouvoir me défendre. Je ne suis pas très douée en magie, peut-être en raison de ma nature d’humaine, mais je sais déjà déplacer des objets métalliques, ainsi qu’en former des de petite taille à partir d’une source purifiée, comme celles que nous transportons dans nos fioles. Je profite donc de la nuit pour m’exercer le plus simplement possible : j’emprunte une cuillère dans notre matériel, m’assois en tailleur, et la fait léviter à quelques centimètres de ma paume. C’est un bon entrainement pour l’endurance et la concentration.


Nuiraldem a un don en ce qui concerne les magies liées aux métaux qu’il tient de sa mère. Il m’a présenté deux principales disciplines dans cette voie : la métallokinésie et la métallomorphie. La première consiste à déplacer des objets métalliques, elle est moins couteuse en énergie mais ne permet pas une grande flexibilité. Elle est souvent utilisée par des gardes ou des artisans, qui se servent d’outils déjà conçus et qui n’ont besoin que de les déplacer. La seconde est plus délicate, plus précise, mais aussi plus chère. Elle sert à changer la forme du métal, à plier sa structure à sa volonté, ce qui permet l’apparition de créations complexes et changeantes. Si la première peut, de son faible coût, être utilisée souvent et rapidement, la seconde, elle, nécessite une quantité d’énergie (et donc souvent de temps) considérable, car elle doit briser ou créer des liaisons dans le métal lui-même. Il n’est donc pas rare qu’une recrue des gardes kinésistes nécessite l’aide de mages morphistes pour réparer ou créer de l’équipement, ce qu’il serait probablement incapable de faire seul.


Je continue ainsi, me perdant dans mes pensées tout en m’exerçant, jusqu’à sentir un souffle chaud m’ébouriffer les cheveux.


- Ça suffit les cours du soir, va dormir, il est tard. Je prends mon tour.


- Mmph.


Je rattrape la cuillère qui tombe au creux de ma paume et plie mes jambes pour les entourer de mes bras en me balançant légèrement d’avant en arrière, une attitude que j’ai souvent quand je suis inquiète ou contrariée. Je me mets à fixer l’horizon, à nouveau perdue dans les tréfonds de ma conscience. Il attend un moment avant de soupirer et d’ajouter.


- Tu ne vas pas réussir à dormir si tu n’essaies même pas.


Il me pousse du bout du museau pour m’obliger à me lever.


- Il y a quelques heures encore, tu ne voulais plus jamais me voir dormir !


- Parce que je ne supporte pas de faire tout le travail tout seul bien sûr ! Qui ferait les basses besognes si tu n’étais pas là ? Et pour que tu sois fonctionnelle, j’ai besoin que tu dormes.


Cette fois, il me fixe vraiment en attendant visiblement que j’obtempère, ce que je fini par faire en soupirant, vaincue. Il me regarde redescendre dans la faille et prend son tour de garde en se couchant lourdement sur la pierre. J’arrive au moment où le Quaer finit de s’installer pour dormir, après avoir ravivé le feu qui commençait à mourir. Pendant mon introspection, je n’avais pas fait attention au froid environnant, pourtant si particulier dans les régions désertiques. Aussi, je décide d’installer ma couche un peu plus proche du foyer, pour éviter de tomber malade inutilement.


Je bataille une bonne heure avec mon esprit farouche et distrait, qui refuse de se calmer pour se laisser aller au repos. Je reçois alors une image floue, que Nuiraldem me transmet et qui se précise lorsque je ferme les yeux. En premier lieu, je ne distingue qu’un vague camaïeu de gris et de bleus sombres, puis apparaissent de minuscules points brillants un peu partout. Je remarque alors que ses yeux perçoivent la nuit de manière bien plus colorée et « lumineuse » que moi. Elle parait bien plus vivante, et moins effrayante, je l’admets. Je parviens donc enfin à me calmer, grâce à cette vision, et fini par sombrer paisiblement.


Les deux jours suivants se succèdent sans grands événements notoires. Certains d’entres nous commencent sérieusement à développer une aversion à la lumière et la chaleur du désert et nous ne parvenons que difficilement à nous occuper durant les longues et pénibles heures de vol. Je ne suis pas la plus à plaindre : je peux profiter de ces longues périodes pour peaufiner mes dessins et encore effectuer d’autres recherches. Je tâche aussi d’appliquer les baumes que Sabar m’a généreusement donnés pour améliorer ma guérison. La plupart des plaies se sont entièrement fermées, mais si je veux éviter d’avoir des cicatrices, il est important que je les soigne régulièrement.


Au midi du troisième jour de voyage, nous quittons enfin le désert pour arriver dans de nouvelles régions marécageuses, quoique moins humides que les précédentes. Le Quaer nous informe que nous ne sommes plus très loin de la capitale et que nous devrions l’atteindre en début de soirée. Avant même d’avoir aperçu les étendues vertes devant nous, la température changeante nous avait déjà indiqué la modification du terrain que nous survolions.


Auparavant, nous volions trop haut pour que je puisse correctement distinguer la végétation de la région mais maintenant que nous commençons à diminuer notre altitude, je remarque enfin ce qui nous entoure.


La plupart des arbres sont des palétuviers et beaucoup des autres plantes sont adaptées à des inondations fréquentes, voire permanentes. J’en déduis que nous sommes probablement dans une mangrove. Souvent, le branchage dense est séparé par des pontons de bois, servant probablement au déplacement des autochtones. Nous survolons d’ailleurs quelques maisons d’un minuscule village, construites sur pilotis et majoritairement faites de bois, elles aussi. Parfois, des ilots de terre sèche émergent entre les vastes étendues inondées, probablement préservés par la présence d’un plateau rocheux imperméable juste en dessous.


Plus nous descendons, et plus je perçois la tension grandissante de mon compagnon. Effectivement, la dernière fois qu’il se trouvait dans un marécage, ça n’a pas franchement été une partie de plaisir. Aussi, il se met à scruter machinalement chaque recoin de végétation, chaque flaque d’eau stagnante et chaque tronc à la recherche d’une forme étrange ou d’un mouvement. Mais à part quelques crocodiles patauds prenant des bains de soleil sur les berges ou se prélassant dans l’eau, rien de dangereux ne croise notre regard.


Comme prévu, les contours d’une cité commencent à se détacher lorsque le soleil frôle l’horizon. Elle est juchée sur d’immenses rochers perçant les marécages comme la ramure géante d’une créature mythologique. Plusieurs petits éperons rocheux abritent quelques habitations mais le gros de la cité se trouve sur la plus grande pointe, au centre, qui s’élève vers le ciel élégamment. À sa base, se trouve quelques plateaux qui servent visiblement de places et de lieux de rassemblement. Pour nous prouver sa bonne volonté de guide, le Quaer nous invite à le suivre et nous fais très rapidement un tour aérien de la cité, pour que nous puissions l’admirer sous tous les angles. La fatigue des précédents jours semble atténuée, au moins quelque temps, par l’émerveillement.


En nous approchant encore de l’éperon principal, je remarque que la cité est bien plus adaptée aux dragons que celle que nous avons visitée précédemment : de larges chemins en pierres bordent les endroits les plus élevés et de nombreuses grottes larges sont aménagées, en plus de quelques bâtiments imposants. Beaucoup de cascades sortent de la roche çà et là, comme si celle-ci suintait un sang argenté et rafraichissant, permettant à toute la ville de vivre dessus. J’aperçois des enfants nous pointer du doigts et faire de grands signes en criant, auxquels je réponds par un simple salut de la main. Enfin, au sommet de chaque piton rocheux, j’arrive à distinguer la présence d’une sentinelle dragon, souvent Nordique, parfois Quaer, qui observe notre manœuvre « touristique », précédant celle d’atterrissage.


Après notre petit tour de la cité, le Quaer nous indique enfin une zone où atterrir, qui se situe sur une des places que j’ai aperçues plus tôt. Il se pose légèrement, visiblement ravi de se trouver ici et les deux autres dragons, exténués, atterrissent maladroitement et lourdement derrière lui.


Nuiraldem pousse un profond grondement de fatigue et semble impatient de nous voir descendre, ce que je m’empresse de faire pour le soulager. Une fois que ses deux passagers ont touché terre, il tend le cou et roule des épaules pour détendre ses muscles malmenés avant d’observer attentivement la cité, ce que je ne tarde pas à faire aussi.

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