• Nasae

Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères

Mis à jour : juin 20

Etape 2 : Partie 5 : Départ d’Assva


Nous arrivons à Assva, de nouveau, alors que les étoiles commencent à scintiller et à remplacer les nuances flamboyantes de la fin de journée. Edward et Vatz semblent soulagés de retrouver un peu de civilisation. Pour ma part, un lit digne de ce nom suffit à mon bonheur. Mais il me reste une dernière chose à faire avant de pouvoir me reposer. En parvenant à l’entrée de la cité, au sommet des escaliers, je dépose une partie de mon chargement. Bien qu’elle ait l’avantage de ne pas prendre beaucoup de place, ma forme bipède est bien plus malingre et faible, je dois donc effectuer plusieurs trajets pour ramener notre matériel et celui d’Edward aux appartements. Par chance, je n’ai pas besoin de me rendre à l’infirmerie, où j’ai laissé les clés : en passant devant la porte du logis, un petit mot de Sabar m’indiquant qu’elle les a laissés dans la fenêtre m’attend.


Je me sépare de mes compagnons en leur souhaitant bonne nuit et, une fois cela fait, je me retrouve avec deux derniers sacs et une flasque. Je fais rapidement un détour par notre logement pour me passer de l’eau sur la tête -j’aimerai être présentable- et file dehors avec les derniers paquetages. Pendant que je descends les escaliers, je réfléchis à comment je vais expliquer ce qu’il s’est passé. Les Quaer ne me voyaient déjà pas d’un très bon œil, mais maintenant…


Je n’ai aucune idée de ce qu’il va se passer, aussi je garde une dague que j’ai récupérée à l’appartement près de ma cuisse, sous un pan de ma tunique. En parvenant à la caverne, tout en bas de la falaise, je suis soulagé de n’y voir aucun Nordique, seulement l’autre Quaer. Il semble m’avoir entendu descendre les marches et se tourne en ma direction, un peu surpris visiblement -que ce soit par ma forme, ou de me voir arriver seul, je l’ignore. Lorsque je m’approche de lui, avec ma taille largement réduite en comparaison à d’habitude, je crois déceler un sourire amusé relever les écailles pâles pourtournant les coins de sa gueule. Il s’estompe bien vite quand il n’aperçoit pas son compagnon à mes côtés et ses sourcils se froncent lentement d’inquiétude. Je ne crois pas l’avoir vu un jour si silencieux.


Je dépose d’abord la flasque au sol et reprend mon apparence habituelle. Je baisse la tête et lui tends simplement la toile dans laquelle j’ai emmailloté les cornes de son partenaire. Je l’entends la défaire puis un long soupir peiné lui échappe. Je n’ose lever les yeux et appréhende sa réaction, quelle qu’elle soit. De pénibles secondes s’écoulent sans qu’aucun de nous ne fasse de mouvements, puis je sens une légère pression sur mon épaule. Je relève le cou et vois son regard posé sur le paquet dans ses pattes.


- Nous n’étions pas très proches en vérité. Juste de la même académie de cartographie. Il était jeune…


- Je suis désolé.


- Qu’est-ce qui s’est passé ?


- Et bien…Hier, nous nous sommes fait attaquer par des créatures des marécages. Il a succombé durant la nuit.


J’omet volontairement l’accident avec Vatz, je n’ai aucune raison de le fourrer dans des ennuis dont il se passerait bien. Un second soupir fait s’affaisser les épaules du Quaer et il s’assoit avant de rabattre la toile pour la fermer. Il contemple la flasque sur ma gauche et relève ses yeux couleur d’or vers moi.


- Vous l’avez brûlé ?


- Oui. Je suis désolée je ne savais pas comment vous faites alors j’ai fait ce qui me paraissait le plus juste et…


- Vous avez bien fait. Je disperserai ses cendres, une fois chez lui. Il me semble qu’il avait une sœur, je l’informerai.


À nouveau, un blanc nous sépare pendant que nous regardons le sol avec gêne.


- Pour être franc, je pensais que vous m’en voudriez.


- Pourquoi ? C’était dangereux et il le savait, ce n’est la faute de personne, si ce n’est la sienne. Mais j’appréciais sa compagnie, c’est vrai.


Je reste interdit quelques instants puis penche ma tête sur le côté. Je concentre mon pouvoir dans ma patte gauche et l’approche d’une de mes cornes pour y ouvrir magiquement un de mes anneaux, un d’argent. Je l’écarte d’avantage et il tombe au creux de ma paume. Je l’observe quelques instants en faisant jouer la lumière des braséros dessus puis le tends au Quaer.


- Qu’est-ce qui vous prend enfin !?


- Je sais que ça ne change rien, mais de là d’où je viens, lorsque quelque chose de grave arrive par notre faute, c’est ce que nous faisons. Nos anneaux représentent notre âge. Pour chacun, le métal ainsi que la façon dont il est serti indiquent un certain nombre d’années. Quand nous nous savons responsable d’un grand malheur, nous nous en enlevons symboliquement quelques-unes, en signe de pardon et d’immaturité. De plus, la corne garde la forme de l’anneau pour le restant de nos jours, aussi nous ne pouvons pas oublier nos erreurs et cela nous évite de les reproduire. Je n’ai pas su protéger votre compagnon, c’est donc là la moindre des choses que je puisse faire pour m’excuser.


Je vois son regard s’envoler vers le haut de ma tête, probablement pour compter le nombre de marques striant déjà mes cornes. À chaque fois que je sens le regard d’autres dragons dessus, je subis toujours un mélange de honte, d’humilité et de fierté. J’ai commis beaucoup d’erreurs, parfois volontairement, mais c’est aussi elles qui définissent qui je suis devenu et qui je deviendrai. Cela explique aussi pourquoi les gens qui ne me connaissent pas bien ont souvent de la peine à estimer mon âge.


Le Quaer finit par prendre l’anneau avec précaution et l’inspecte avant de le déposer dans la toile avec les cornes.


- J’ai aussi ses sacs.


- Merci, je vais m’en charger. Je m’assurerai que tout arrive auprès de sa sœur une fois que j’aurais rempli mes devoirs à Ravja. Ne vous torturez pas avec ça, vous avez fait de votre mieux j’en suis certain. De ce que j’en ai vu l’autre jour, vous n’êtes pas un piètre combattant.


Un fin sourire compatissant apparaît sur ses traits puis il se détourne pour ranger les affaires de son compagnon. Ne savant pas trop quoi faire, je préfère prendre congé et lui souhaite sobrement une bonne soirée avant de remonter, par la falaise cette fois. J’en profite pour regarder les étoiles, enfin seules dans le ciel, accompagnée de leur astre. Je ne saurais jamais vraiment l’expliquer, mais le ciel nocturne m’a toujours apaisé. Nasae m’en a parlé quelques fois : peut-être un rapport avec ma condition de chasseur nocturne, enfin habituellement.


Je remonte jusqu’à l’infirmerie et toque avant de me rendre compte que la porte est entrouverte. Je la pousse légèrement et aperçois Jahri – le « médecin » - assoupi, encore une fois, à son bureau. Je n’y prête pas plus attention, me baisse pour pouvoir entrer et me dirige vers la chambre une. Je n’ai pas le temps de m’approcher de la porte que Sabar l’ouvre devant moi. Ses traits son tirés et ses cheveux semblent avoir pris conscience pour former une masse à l’architecture incompréhensible.


- Vous êtes là, superbe. Aller, entrez.


Je la suis, plus vraiment étonné de ses tours de passe-passe divinatoires mais plus contrarié qu’autre chose d’être épié. Elle s’assoit sur un tabouret installé près du lit.


- Bon comment ça s’est passé là-bas ?


- Vous le savez déjà.


- Eh oh, pas la peine de m’accuser avec ce regard hein ! Mes oreilles ont des limites et les arbres des marécages ne sont pas venu jusqu’ici me commérer vos petites aventures ! Alors ?


- Mal, très mal.


- Vous avez brûlé le marécage ?


- Non, nous avons brûlé un des nôtres, après nous être fait attaquer par des créatures.


- Oh, ceci explique cela, je pensais qu’il était rentré chez lui. Désolée ?


- Mmmmh. Dites-moi plutôt comment elle va. J’ai l’impression que son esprit retrouve de la vigueur, mais je ne vois aucune différence physique depuis hier.


- Vous venez de le dire, ça ne fait qu’une journée que vous êtes partis, elle ne va pas guérir comme ça.

Elle claque des doigts juste devant mon museau et je relève la tête par habitude. Je n’aime pas avoir quoi que ce soit là, dans mon angle mort.


- Ne vous inquiétez pas, de ce que vous me dites, son état s’améliore de jours en jours. Vous n’avez pas d’autres expéditions de prévues ?


- Non, du moins je ne l’espère pas. J’imagine qu’Edward va éviter de se rendre à nouveau dans ces marécages, pas sans un meilleur équipement en tout cas – et une meilleure garde. Je pense passer le plus clair de mon temps à bouquiner en vérité. Vous avez une bibliothèque ?


- Pas exactement, mais nous avons quelques ouvrages répartis entre les habitants. J’en ai moi-même quelques-uns sur les plantes. Que cherchez-vous ?


- Un peu de tout pour faire passer le temps et en apprendre un maximum. Je suis plutôt porté sur l’histoire, c’était mon sujet principal à l’académie et celui que j’ai enseigné. J’avoue ne pas connaître celle de vos terres.


- Vous avez été professeur ? Vous ? Pauvres enfants… Jahri doit avoir quelques documents sur l’histoire d’Assva, peut-être même un ou deux sur Ravja et les populations indigènes qui se trouvaient là auparavant.


Je souffle bruyamment par mes naseaux pour attirer son attention sur mon air vexé. Elle se tourne mais ne semble pas le moins du monde désolée.


- Vous pourriez au moins me remercier non ? Je prends soin de votre amie et je vous aide à ne pas vous ennuyer !


Je soupire un petit remerciement extenué et examine Nasae, toujours profondément endormie, quoique moins pâle que lorsque je l’ai amenée. C’est intriguant l’air qu’elle a quand elle dort : elle a toujours les sourcils froncés et les traits presque tendus, comme si elle était contrariée, ou tourmentée.


- Pourquoi vous la fixez comme ça ? Vous n’allez pas lui bouffer les oreilles au moins ? Aller du vent, elle a besoin de repos !


- Je vous hais…


- C’est cela moi aussi aller zou !


Elle se lève de son tabouret et tente de me pousser au travers du cadre de la porte, sans grand succès. Je soupire à nouveau et décide de mon propre chef de sortir pour qu’elle se taise enfin. Elle referme la porte sur moi avec un petit sourire mi rassurant mi malicieux. En me retournant, Jahir me fixe, l’air désolé et un peu perdu. Je m’approche de lui et évite au dernier moment le lustre, que j’ai bien failli heurter, à nouveau.


- Merci de vous occupez d’elle. Sabar m’a dit que vous aviez peut-être des livres d’histoires ?


- J’en possède quelques-uns en effet. Ils vous intéressent ?


- Oui. Cela m’occupera le temps de sa convalescence. Je vous les rendrais d’ici quelques jours, je vous le promets.


- Mmmh, pas de soucis, ils sont à vous. Ni moi ni personne ne les lit de toutes façons.


Il se lève et se rend dans une pièce voisine avant de revenir avec une petite pile de livres à la reliure similaire. Ils les déposent sur le bureau en poussant les entassements de papier s’y trouvant déjà.


- Toutefois, avant de vous les prêter, j’ai quelques petites questions à vous poser.


- Ah bon ?


- Oui, et la première concerne ceci.


Il pointe le pourtour de ses yeux, là où l’os dessine la joue. Je porte mes doigts à ma pommette droite et sens des petites craquelures et du vernis se détacher.


- Vous faites partie des proches du Flamboyeur n’est-ce pas ?


- Pas exactement. Je n’ai pas vraiment choisi en fait. J’ignorai que vous connaissiez la politique de Farerio.


- J’ai étudié un temps là-bas. Pourquoi essayez-vous de cacher vos relations avec la famille dirigeante?


- Ça, ça ne regarde que moi, désolé.


- Mmmh, je comprends. Inutile d’insister j’imagine ? Et votre expédition d’hier ?


- Mal, l’un des nôtres est mort.


- Ah, excusez-moi, je ne savais pas. Enfin…ce n’est pas vraiment une question mais je dois vous parler de son état.


Il pointe la porte derrière moi. Je me tourne pour suivre son geste puis le regarde, légèrement inquiet.

- Comment ça ? Quelque chose ne va pas ?


- Non, ce n’est pas exactement ça. Elle ne réagit pas correctement au traitement habituel. Elle guérit oui, mais pas grâce à mes soins.


- J’ai peur de ne pas bien comprendre. Vous ne lui donnez pas de médicaments ?


- J’ai essayé. Mais elle a réagi…fortement disons. Je crois qu’elle est allergique à beaucoup de mes comprimés, ou, en tout cas, elle ne les supporte pas. Je vous demande pardon, si Sabar n’avait pas été là, peut-être qu’elle serait morte à l’heure qu’il est.


Cette fois je le regarde franchement en face, le regard dur. Je ne peux m’empêcher de serrer les poings.


- Sa vie a été mise en danger par une simple erreur de protocole ! Normalement, vous testez les substances non ?


- C’était une grave présomption de ma part je l’accorde.


- Vous n’avez pas de soigneurs magiques ici !?


- Non, malheureusement. Il n’y a que moi et notre chère herboriste. Nous n’avons pas les moyens d’avoir des mages, ni les ressources nécessaires.


- Précédemment, Nasae a souvent été soignée par magie. Peut-être que le problème vient de là ?


- Que voulez-vous dire ?


- On a découvert récemment que les sorts qui concernent les guérisons des fractures et de cicatrisations réagissent assez mal avec les médicaments communs. Peut-être provoquent-ils aussi des intolérances à force ?


- Si ce que vous dites est vrai, alors on va au-devant de graves problèmes de santé public. Les hautes sphères, qui usent plus souvent de magie, deviendront intolérantes et ne pourront être aidées que par des mages, ce qui risque de surcharger ceux-ci. Si les médicaments ne se vendent plus assez, leur production sera arrêtée et les régions démunies, comme ici, sans mage, ne pourront pas le supporter. C’est préoccupant.


- Bien qu’ils soient très pratiques, peut-être qu’il va falloir arrêter les soins magiques si on veut éviter ça.


- Je ne pense pas que les plus aisés se soucient vraiment de ce qui pourrait nous arriver. Au moins ici, nous avons une solution. Les remèdes à base de plantes de Sabar ne semblent pas causer dégâts. Mais elle ne sera pas éternellement là.


- Et tous les villages ne possèdent pas une superbe herboriste comme la vôtre.


- Vous parlez toujours de ses talents n’est-ce pas ?


- Je n’attarde mon regard que sur les miens si c’est là ce que vous insinuez.


J’avoue sourire légèrement à sa question puis lève un sourcil intrigué et demande :


- Et vous ?


- Comment ça et moi !? Sabar est…enfin nous travaillons ensemble voyons, c’est une collègue bien évidemment !


- Bien évidemment…


Jahir se met à rougir vivement et replace ses lunettes sur son nez. Une vague odeur de stress mélangé à de la honte me parvient. J’émet un petit rire amusé puis prend la pile de livres du bureau.


- Ça m’a fait du bien de parler, merci. Au revoir, Messager.


- Je n’ai rien d’un Messager !


- Excusez-moi ? Vous dormez la majorité du temps et les rares fois où vous vous réveillez c’est pour donner des nouvelles -et pas des bonnes en plus. Vous êtes un Messager !


Il me regarde un instant, presque vexé puis se met à pouffer en contemplant son bureau chaotique.


- Vous n’êtes pas aussi coincé et orgueilleux que la plupart des dragons de Farerio, c’est curieux.


- Je n’ai pas grandi là-bas, c’est pour ça. Je pense même que si j’avais été élevé auprès du Flamboyeur, j’aurais pu avoir son museau de vache !


Cette fois, Jahir rit franchement puis me dévisage.


- Bon, je ne vous dérange pas plus longtemps, j’ai de la lecture en perspective ! Bonne nuit et merci !


- C’est cela, merci à vous !


En entrant dans l’appartement, je suis rassuré de voir tout notre matériel à sa place et dépose les livres sur le bureau près de l’entrée. Je passe la soirée à défaire mon chargement et à prendre soin de mes blessures. Je suis trop épuisé pour aller chasser ou lire et je m’effondre sur mon lit en grognant de soulagement.



Au lendemain, je peux, pour la première fois, me réveiller calmement depuis que je suis dans cette ville. Ne pas avoir Nasae dans mes pattes a quand même quelques avantages. Je profite du soleil levant pour aller chasser et reviens en fin de matinée pour commencer mon travail de recherche sur l’histoire du Gisswana.


J’en apprend plus sur les populations venues de l’ouest et qui ont jadis conquis ces terres à double facette. Le Gisswana est une terre de jungles et de marécages, où la faune et la flore cherchent activement la mort de quiconque pénètrent ses confins. Mais on y trouve aussi un vaste désert aride dans le sud, séparant la péninsule de Ravja du reste de Kehvir. Les seules régions propices au développement de populations se trouvent dans le nord, proche des chaînes des vouivres, des massifs de l’Aube ou sur les côtes, où les climats tempérés ainsi que l’océan permettent de vivre hors de danger des créatures des forêts. Des massifs de l’Aube se décroche une chaîne peu élevée de montagnes, riches en fer, divisant le pays en deux sur l’axe nord-sud. On dit aussi qu’elles sont les labours ancestraux des dieux, en raison de leurs couleurs ocres. Les deux fleuves alimentant le pays prennent leur source dans les massifs eux aussi. Le plus grand des deux, l’Izrin, forme même un lac ainsi que les marécages protégeant Ravja, la capitale. Malheureusement, je me dois d’examiner ces détails géographiques pour mieux comprendre les déplacements des peuples à l’intérieur de ces régions hétéroclites. Je finis ma journée sur les chapitres concernant les caravanes nomades qui se seraient peu à peu établies dans les différentes régions pour former les ébauches d’une civilisation.


J’occupe le reste de ma semaine ainsi, entre le bureau, le lit, les chasses et les pensées de Nasae qui se font de plus en plus claires et insistantes, ce qui me rassurent et m’ennuie en même temps.


Au fil des jours, j’en apprend un peu plus sur les différents événements qui ont jalonnés l’histoire du Gisswana : le pays se démarque par son nombre de conflits historiques surprenamment faible. S’il n’est pas fourni d’explications à ce sujet, j’imagine que cela provient de plusieurs phénomènes. Si, comme nous l’a expliqué Virth, les villes et villages sont relativement autonomes et séparés d’une puissance centralisée (à Ravja), c’est peut-être là une raison de cette relative paix, car les différentes cités et communes n’échangeraient pas assez pour créer des tensions. Les reliefs et régions hostiles du royaume pourraient aussi jouer un rôle, empêchant l’organisation de regroupement en vues de potentielles attaques. Seules Ravja a essuyé quelques escarmouches, venant souvent de l’autre côté du désert, au nord-ouest, ou de l’océan.


Parcourir un pays qui ne connaît pas la guerre, voilà une perspective qui me plaît. Ça me changera des batailles incessantes dans lesquels j’étais engagé il y a quelques décennies.


Voilà cinq jours que je suis plongé dans mon travail d’Archivaire. Je commence à épuiser le stock de livre que Jahir m’a généreusement prêtés. Hier, Edward est passé me voir pour me rendre une lentille nous appartenant. Je le soupçonne d’avoir utilisé cela comme prétexte pour avoir l’occasion de s’excuser pour son inconscience.


- On m’avait prévenu que c’était dangereux, et j’ai quand même foncé tête baissée comme le dernier des imbéciles. Notre collègue est mort par ma faute, et je vous ai mis en danger vous et Vatz. Je suis profondément désolé.


- J’aurais effectivement été heureux d’être mieux informé sur ces marais avant de m’y rendre, mais ce n’est nullement de votre faute si nous avons été attaqués. J’avais ici des ouvrages que j’aurais dû consulter avant de partir. J’aurais dû mieux me préparer. J’aurais pu savoir ce qui allait se passer si j’avais été plus attentif. J’aurais pu le sauver si j’avais agi autrement etc. Tout ceci est vrai. Mais je ne bâtis pas ma vie sur des « si » et des conditionnels, mais sur ce que j’ai effectivement fait. Oui, vous avez été peut-être emporté par votre désir de savoir jusqu’à l’inconscience, mais c’est peut-être là un peu la marque des scientifiques non ? Je ne peux pas vous en vouloir vraiment, au vu de ce que moi j’ai pu faire pour des raisons similaires. Vous êtes déjà pardonné depuis bien longtemps.


- Mmmh…Si ce n’est pas trop indiscret, qu’est-ce que vous avez fait exactement ?


Je n’ai rien dit pendant quelques instants, le temps de chercher la formulation correcte.


- J’ai tué des dizaines des miens en croyant répandre la connaissance et la paix au nom d’une pseudo-supériorité culturelle. J’ai, en vérité, fait l’exact inverse. Si nous voyions nos adversaires comme des sauvages, il en était de même de leur côté. Pour les uns comme les autres, une seule chose était vraie : nous étions tous des assassins. Pas des soldats, pas des héros, pas même de pauvres bougres, juste des tueurs.


J’ai fixé distraitement mon livre à l’instant où j’ai prononcé ces mots et entendu Edward souffler de gêne avant de le voir observer maladroitement l’appartement.


- Vous comprenez maintenant pourquoi, à mes yeux, vous n’avez rien fait de mal ? Vous, vous n’avez même pas fait exprès, et votre but était louable.


- Effectivement, de ce point de vue…


Je me suis enfin levé de mon siège en me rendant compte que nous avions discuté sans même que je ne lui propose de s’asseoir. Il était resté là, bras ballants, dans le cadre de la porte, sans trop oser s’avancer. Je l’ai alors invité à entrer, ce qu’il a décliné poliment en se contentant de déposer la lentille sur le bureau. Au moment de sortir, il m’indiqua qu’il avait beaucoup de travail concernant ses nouveaux échantillons et me salua.


Voilà donc où j’en suis, après une semaine sans Nasae, coincé dans cette ville en attendant son réveil, que j’espère imminent. La vue fréquente de l’eau ainsi que l’odeur omniprésente de fruits de mer commencent sérieusement à m’irriter et nous avons déjà pris un retard conséquent sur l’horaire que nous nous étions donnés.


Je finis la lecture d’un graphe particulièrement compliqué lorsque je sens comme une lueur s’éveiller au fin fond de mon esprit. Je bondis de mon siège et fonce à l’extérieur. Quelques instants plus tard, me voilà devant l’infirmerie. J’ouvre la porte avec tant de force qu’elle tourne vivement dans ses gonds avant de s’écraser violemment contre le mur, délogeant plusieurs tesselles colorées en émettant un grincement sonore. Jahir se réveille en sursaut et jette des regards en tout sens, tentant visiblement de comprendre ce qu’il se passe. J’avance à pas rapide vers la chambre de Nasae en me baissant pour passer la porte. En entrant, Sabar semble pour une fois surprise et me regarde avec un air intrigué.


- Elle s’est réveillée !?


- Euh…non ? Enfin, elle va mieux et elle bouge un peu mais non, elle continue de dormir pour l’instant.


- Vous en êtes sûre ?


- Regardez par vous-même si vous ne me croyez pas !


Je me penche au-dessus de son épaule pour apercevoir mon amie, toujours profondément endormie dans son lit, quoique parfois un peu agitée.


- Excusez-moi j’ai cru…j’ai cru qu’elle se réveillait enfin.


- Bah ! C’est bon signe j’imagine ! ça ne devrait plus tarder je pense. Toutes ses blessures ont bien guéries et sa respiration s’est améliorée depuis la semaine dernière. Si vous avez senti quelque chose, ça ne présage que du bon.


- Mmmmh...


Je reconsulte mon lien pour m’apercevoir qu’il s’est à nouveau calmé, quoique s’il devait avoir une couleur, elle serait plus vive d’heures en heures.


- Je pense que je vais rester là, comme vous l’avez dit, elle ne tardera pas à se réveiller et ça vous permettra de prendre un peu de repos. Merci beaucoup pour ce que vous avez fait.


- Oui bon c’est super de vouloir aider mais si vous voulez vraiment le faire, amenez-lui d’abord des vêtements de rechange, ça, ça lui sera utile. Je m’occupe de lui récupérer quelque chose de consistant à manger d’accord ?


- Je fais ça immédiatement, je vous garde au courant si je sens autre chose.


Je file, cette fois dans la direction opposée, devant un Jahir toujours un peu plus perdu. En revenant, j’en profite pour ramener ses ouvrages. Sabar est déjà là avec plusieurs de ses plantes et un bol, d’après mes naseaux, de bouillon. Je passe quelque temps à discuter avec elle, qui ne cesse de me poser des questions au sujet de Nasae et des plantes de nos précédents voyages. Rapidement, elle s’endort et je demeure seul pour surveiller mon amie. Je manque tomber de sommeil à mon tour en début de soirée. Je suis en train de me battre contre mes paupières bien trop lourdes lorsque j’entends Nasae s’agiter. Je me lève et l’observe attentivement.


Elle semble troublée et se tourne quelques fois dans son lit avant de se calmer à nouveau. J’essaie de secouer l’épaule de Sabar pour la réveiller mais mes doigts ne se referment que sur du vide. Elle est déjà de l’autre côté du lit et me lance un regard rassurant. Elle relève Nasae pour l’asseoir et place quelques coussins dans son dos pour l’aider à se maintenir. Elle tousse à plusieurs reprises et finit par ouvrir les yeux. En pur réflexe, elle les protège de la lumière d’une lampe à algues que nous avons amenée plus tôt. Je la cache prestement avec un tissu et elle peut enfin nous observer en ouvrant à peine ses paupières. La première chose que ses yeux accrochent est la tunique jaune vif de Sabar, évidemment. Mes écailles ainsi que mon uniforme sombres ne sont pas des plus voyants. Elle tente de prononcer des mots mais ne sort de sa bouche qu’un faible souffle haché de hoquets. Sabar s’adresse immédiatement à elle.


- Ne vous inquiétez pas, tout va bien. Vous êtes restée ici quelques jours après votre sortie en mer et vous n’avez pas parlé et que peu bu depuis tout ce temps, c’est normal. Vous devez avoir la gorge sèche ! Je savais que j’avais oublié quelque chose…Je vais vite vous chercher de l’eau !


Elle me laisse donc seul avec mon amie qui tourne mécaniquement son regard vers moi, probablement en ayant senti ma présence plus qu’en ne m’ayant vu. Ses yeux semblent emplis de questions mais comme de sa bouche, rien d’intelligible n’émane de son esprit. Ça ressemble plus à un enchainement d’idées confuses et incomplètes qu’à une question claire. Je décèle tout de même des concepts comme « combien ? » ou « comment ? ».


- Tu as dormi une petite semaine. Entre-temps je suis parti en expédition avec Edward à ta place. Tu es restée ici tout ce temps avec Sabar et un médecin. Tu es à l’infirmerie. Tu t’es évanouie le soir où nous sommes rentrés de la pêche, probablement à cause des griffures des poulets géants que nous avons croisés. Tu te souviens ?


Elle fronce les sourcils avec un air désapprobateur quand j’évoque l’expédition. Elle sent probablement une partie de l’émotion que j’ai à en parler. Elle hoche aussi tristement de la tête à ma dernière question. Elle réajuste les coussins dans son dos pour pouvoir se rallonger alors que sa tête semble la faire souffrir un peu. Sabar revient rapidement avec un pichet et un verre en terre cuite. Après s’être hydratée, Nasae essaie à nouveau de parler, avec un peu plus de succès : elle arrive à chuchoter quelques mots.


- Se réveiller, entourée d’un tas d’écailles stupides et d’une herboriste folle, qui peut rêver de mieux ?


Sabar semble profondément vexée et prête à la secouer pour lui remettre les idées en place. Je m’interpose calmement avant de fixer Nasae d’un regard dur. Une fois Sabar rassise, je me penche au-dessus du lit et prend Nasae par les épaules pour la secouer moi-même.


- Tu pourrais au moins me remercier pour avoir fait ton travail pendant une semaine et Sabar pour avoir pris soin de toi sale gosse !


- Nui ! Arrête ça tout de suite ! Je ne me sens pas bien…


Je m’interromps, très contrarié et me rassoit en croisant les bras.


- Ok, ok d’accord j’ai pas été sympa…Merci de m’avoir soignée et merci d’avoir assuré pendant que j’étais pas là. Et maintenant ? Qu’est-ce qui est prévu ?


- Vous, jeune fille, vous allez rester ici pour la nuit, ça c’est sûr ! Vous avez encore besoin de repos !


- Mais je…


- Rien à fiche ! D’après ce que votre ami dit, vous allez probablement partir dès demain matin donc vous allez dormir calmement et ne pas poser de problèmes !


- Je n’ai jamais dit qu’on partait dem…


Sabar me jette un regard noir et j’ai tôt fait de me taire.


- Bon d’accord on part demain matin, de toute façon nous avons déjà assez de retard. Je vais préparer le matériel et prévenir les autres. Passe une bonne nuit Nasae. On se retrouve demain au sommet de la ville d’accord ?


Elle hoche vigoureusement de la tête et m’adresse un signe de la main.


Effectivement, plusieurs autres membres de l’expédition nous suivent jusqu’à Ravja et ne peuvent partir sans moi et Nasae : je suis « officieusement » le garde de l’expédition. Ils ont donc tous patientés pendant le temps de convalescence de ma partenaire. Il est temps de les prévenir et, heureusement pour moi, il n’est pas trop tard dans la nuit. Je me rends à l’appartement du cartographe, qui semble bien surpris de me voir, puis chez les dragons, dont le dernier Quaer et un des Nordiques (heureusement le moins belliqueux) nous accompagnent. Ne me reste à prévenir que les deux gisswanins et les trois inconnus qui nous ont accompagnés depuis la Capitale Rocheuse. Malheureusement, je ne connais pas l’emplacement de leur logement, je dois donc passer par Virth, qui, lui, sait précisément où nous logeons tous. Il m’assure qu’il va les prévenir et m’enjoins à aller me reposer et à préparer notre matériel en vue du départ, ce que je fais en le remerciant chaleureusement.

Je passe donc une bonne partie de la nuit à ranger et empaqueter tout le matériel, m’assurant à plusieurs reprises de n’avoir rien oublié -ce qui m’arrive, je dois l’admettre, beaucoup trop souvent.


Je profite de cette tâche qui ne me demande pas une trop grande concentration pour essayer de contacter Nasae, maintenant qu’elle est réveillée. Ses pensées semblent encore bien floues et brumeuses mais il s’en dégage un sens général s’articulant autour de sentiments et d’images qu’elle parvient à me transmettre. Elle commencer par me fustiger concernant ma « promenade » dans les marécages, pour laquelle je ne l’ai pas attendue. J’en profite pour lui expliquer ce qu’il s’y est produit. Elle n’est alors plus vexée et m’écoute attentivement avant de sembler peinée, puis désolée. Un peu plus tard, elle sombre dans un sommeil réparateur juste après m’avoir promis de ne pas dormir une nouvelle semaine. Je finis de tout préparer et range le coffret contenant l’aigue-marine de Deva - la sœur de Sabar – dans une poche fermée de mon uniforme. J’inspecte toutes les pièces de l’appartement à la recherche d’un oublié, sans succès, heureusement. Je peux enfin aller me coucher, impatient de partir de cette ville trop aquatique à mon goût.



Je me fais réveiller par de vifs coups donnés dans la porte de notre appartement, ébranlant le sol jusqu’à ma chambre. J’enfile rapidement un de mes uniformes propres et me dépêche. En ouvrant je suis surpris de voir Nasae, bras croisés, me fixer durement et accompagnée de Sabar. Mon amie attire mon attention en tapotant son poignet avec un doigts. Je ne comprends pas immédiatement puis me retourne vers le mur de la cuisine pour juger de l’heure qu’il est.


- Dix heures !? Et me…


- Je…


- Elle voulait absolument venir vous chercher et visiblement elle a eu raison, si on vous avait laissé faire, vous auriez peut-être dormi encore plus qu’elle !


- Je peux parler vous savez…


Malgré ce qu’elle affirme, sa voix reste plus faible et se casse plus qu’à l’accoutumée.


- Bon je vais porter tout ce que je peux jusqu’en haut ! Nasae, tu peux t’assurer que je n’ai rien oublié ? Tu me connais… Quant à vous…


Je fixe Sabar, décidément perturbé par cette femme et lui fais signe d’entrer.


- Moi ? Je pense que je vais essayer de porter quelques petites choses jusqu’en haut si ça peut aider. De toute façon je vais vous dire adieux là-haut.


Je commence par me diriger vers la salle de bain avec un petit coffret que j’ai pris dans mes affaires. Je me place juste devant le miroir en tentant de ne rien briser lorsque je baisse la tête et j’applique soigneusement le verni sur les écailles pourtournant mes yeux, là où l’os ressort le plus. Il est hors de question qu’un Nordique, un autre dragon ou un humain ne m’ennuie avec des considérations hiérarchiques dont je me fiche royalement et qui ne font que retarder mon travail. Nasae ouvre la porte pour prendre de l’eau et émet un petit rire en me regardant peiner.


- J’espère que sa majesté ne va pas mettre cinq heures ! On risque de manquer de temps !


- Sa majesté te prie de te taire et d’aller prendre tes affaires, j’arrive tout de suite.


Elle continue de rire et après une petite heure, tout notre chargement est en haut de la falaise, avec nos compagnons et quelques-uns des citoyens, dont Virth, Sabar, Deva Vatz et Edward, qui a décidé de rester un peu plus longtemps. Nasae s’adresse à moi une fois que nous avons dépassé les dernières marches :


- Tu penses encore savoir voler après tout ce temps à terre ?


- Ah ah très drôle, tu aurais l’air bête si on s’écrasait pas vrai ? Je pourrais te demander la même chose avec tes jambes après avoir dormi aussi longtemps !


- Mmmph…Tais-toi et avance.


Je souris franchement et dépose les derniers chargements au sol avant de prendre ma forme habituelle pour arrimer le tout.


- Rien de nouveau depuis que tu t’es éveillée ?


- Pas vraiment. Ah si ! Je n’ai jamais été aussi heureuse de prendre une douche !


- Tu m’étonnes…


Bien qu’elle cache cela sous de l’humour, je sens clairement que, depuis son réveil, quelque chose la perturbe profondément, mais je n’ose pas vraiment lui demander quoi. La connaissant, il est sans-doute bon de ne pas savoir. Quelques minutes plus tard, tout le monde a embarqué sur les dragons : Nasae et le cartographe sur moi, les deux gisswanins sur le Quaer et enfin les trois derniers humains sur le Nordique robuste et narcoleptique. D’après les rapports de Nasae, son nom est Djhav. L’autre Nordique, le plus petit (et mon agresseur) est aussi là, en retrait, probablement pour saluer le reste du groupe. En passant, il me jette un regard furieux mais, à mon plus grand soulagement et celui de mes passagers, n’attaque pas.


Nous nous adressons (presque) tous de derniers adieux. Sabar remet à Nasae quelques onguents pour faciliter son rétablissement et lorsqu’elle lui propose de la payer, elle refuse catégoriquement en souriant avant de rejoindre les autres nous saluant depuis le phare, plus loin. Nous décollons, enfin, pour nous diriger cette fois au sud, en direction de la capitale du Gisswana. Peu après notre départ, je sens Nasae moins plongée dans ses pensées et plus sereine, probablement absorbée par un dessin. La grande cité de Ravja n’attend que nous et je dois avouer n’attendre qu’elle, après avoir vu toute cette eau.



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