• Nasae

Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères

Etape 2 : Partie 4 : Bourbiers et marécages d’Assva


Rien, toujours rien. Cela fait bientôt deux heures que nous marchons et vu que personne ne paraît d’humeur à discuter (sauf Edward et son ami), je me perds dans mes pensées, consultant mon lien de temps à autres. Avec la distance, je sens son intensité s’amoindrir et bientôt, il y a de fortes chances que je ne puisse capter qu’une vague présence lointaine, comme l’éclat d’un morceau de métal, égaré au milieu d’un champ de bataille. Le Quaer n’a pas pipé mot depuis le départ, ça le change de notre trajet depuis la Capitale Rocheuse. Malgré moi, je crois que je lui fais un peu peur depuis mon altercation avec le nordique, aussi, je n’essaie pas d’entamer la discussion, au risque de le gêner.


Une fois sortis d’Assva, nous avons d’abord longé la côte vers le nord-ouest. Après une heure et demie, les montagnes de craie sur notre droite étaient derrière nous et maintenant nous contemplons une immense plaine, battue par les vents, s’étendant à perte de vue vers le nord. Ici, l’odeur de sel n’est pas parfaitement estompée mais, au moins, elle est déjà moins forte qu'en ville. Nous menons nos pas vers une dépression, plus loin à l’ouest. D’après Edward, nous devrions l’atteindre pour onze heures à ce rythme. Là nous pourrons commencer à échantillonner, collecter, retourner, gratter, farfouiller tout ce qui lui paraîtra intéressant. Pour l’heure, nous ne faisons que marcher. Au départ, les chevaux étaient un peu nerveux en présence du Quaer et de moi-même, mais j’ai l’impression qu’ils se sont calmés, peut-être car ils sont en tête de notre petit groupe ? Je ne connais pas grand-chose de ces animaux.



Trois heures que nous marchons. Nous longeons à nouveau la côte. Ici, pas de falaise, juste une grande plage de sable noir, transpercée par d’immenses rochers à l’allure de cornes de quelques démons. Ils sont d’un noir si profond que je peine à distinguer les jeux de lumières dessus. Çà et là, nous observons des colonies d’oiseaux. Je ne suis pas expert en la matière – Nasae s’y connaît bien plus que moi – mais parviens à reconnaître quelques espèces : des macareux, des pingouins, quelques fous et des bernaches, perchées sur les plus hauts pitons rocheux du rivage. Dans le ciel, certains partent pêcher par nuées. Plus haut, j’arrive à percevoir quelques individus d’espèces imposantes, des prédateurs probablement : une dizaine de pétrels ainsi qu’un immense oiseau, d’un rouge si vif que, malgré le contre-jour, je peux le distinguer. Sa longue queue se termine par une sorte de boucle, dont la fonction m’échappe. Je ne parviens pas vraiment à repérer quoi que ce soit d’autres sur lui à cette distance.


Au bout de trente minutes, Edward nous propose une halte qui est rapidement approuvée par tout le groupe. Je m’éclipse rapidement pour me soulager et, en revenant, je remarque un détail peu ordinaire: un des rochers devants moi est strié. De profondes entailles viennent lézarder de sa base à son sommet. En m’approchant, je sens qu’il est légèrement magnétisé, peut-être de la magnétite, ou de l’hématite ? J’approche un des anneaux de mes cornes et ressens effectivement une légère attraction.


Pendant que j’examine la roche, un peu perplexe je l’avoue, un cri strident me parvient, pile au-dessus de moi. J’ai juste le temps de m’écarter avant qu’une masse écarlate ne viennent s’écraser près de moi, soulevant un brouillard de sable sombre. Un nouveau cri vient me vriller les tympans. Je m’empresse d’aplatir mes oreilles contre mon cou et bat vigoureusement des ailes pour disperser le sable, en vain, je ne fais qu’aggraver la situation en produisant un nouveau nuage, encore plus dense. Du coin de l’œil, j’ai juste le temps d’apercevoir une plume rouge que je me prends une gifle monumentale dans la mâchoire, suivit rapidement d’un cri. Cette fois, j’en ai ma claque, je rugis et lance mes griffes en avant, déchirant l’air avec violence, en espérant lacérer mon agresseur. Encore un cri, plus faible cette fois. Je lève mon cou et ma tête, les éloignant du sol pour essayer de voir quelque chose et pour me protéger. Je distingue une masse floue et tourbillonnante de plumes rubis et sang. Je ne laisse pas passer cette chance et abat ma patte droite pour plaquer au sol mon adversaire coloré. Le sable commence à retomber et je peux enfin apercevoir qu’est-ce qui m’a attaqué.


J’ai beau agripper fermement ce qui ressemble à un cou, l’oiseaux écarlate s’échine à essayer de fuir mon emprise et me hurle dessus avec vigueur. Je rugis de nouveau, plus proche de lui, et pour une fois il semble se taire. De faibles gémissements à peine audibles sortent de son bec. Je ne rechigne jamais devant une proie facile, d’autant plus quand elle se jette directement sur moi pour essayer de me bequeter le cuir. À l’instant où j’ouvre les mâchoires pour briser le cou de mon futur repas, un autre cri se fait entendre sur ma droite, près de la pierre. Je referme la gueule et déploie mes oreilles vers l’avant avant de lever la tête. À nouveau, un petit cri, un second, un troisième, puis une fanfare de sons aigus. L’oiseau que je détiens essaie alors de me donner des coups de bec dans la patte, sans grande réussite, il ne fait que se blesser contre mes écailles. En tendant le cou, j’aperçois cette fois de grosses boules duveteuses s’agiter sur la roche, de la même couleur que celle-ci. Des petits. Ses petits j’imagine. Le parent - je présume - continue de se débattre et sa queue vient me gifler le flanc. Je sursaute, lâchant ma prise. Mon adversaire se lance en avant et se retourne pour me faire face, toujours prêt à en découdre. Il déploie les ailes pour se grossir et lance encore un cri strident. Je m’affaisse, vexé par ma propre inattention et souffle bruyamment par les naseaux, fatigué par cet oiseau récalcitrant. Je fais mine de m’éloigner du nid, en allant sur ma gauche, et la masse rouge décrit un cercle dans le même sens tout en poussant de petits cris et en se rapprochant de ses petits. Je rejoins les autres en traînant les pattes et vient m’allonger pour le reste de notre halte. Edward m’interroge du regard et je lève une épaule en faisant mine que rien ne s’est passé.


Nous repartons après une petite demi-heure, toujours vers la dépression que j’ai aperçue auparavant. Pendant le trajet, je gamberge sur ma curieuse rencontre. À l’évidence, l’oiseau était de la même espèce que celui que j’ai aperçu volant avec les pétrels, haut dans le ciel. Mais outre cela, sa situation de parent me met moi-même face à l’évidence : je vieillis -bien que je ne sois pas encore décrépi et aigri comme certains de ma lignée- et jamais je n’aurais de jeunes de mon sang. Personne pour poursuivre mes traces une fois qu’elles s’arrêteront. Pour beaucoup de famille du nord, c’est là une des plus grandes hontes, mais dans la mienne…je pense que personne n’est en droit de me donner de leçons à ce sujet. Au vu de ma situation, il est probablement plus honorable de m’atteler à faire prospérer les autres familles, même si ce n’est pas de l’avis de tous. C’est là la meilleure chose que je puisse faire de mon vivant. C’est peut-être pour cela que j’ai enseigné un temps d’ailleurs.


Je suis soudainement tiré de mes réflexions par le colocataire d’Edward, hélant mon nom avec entrain. Je trottine pour le rejoindre et m’arrête à son niveau. Son cheval se cabre et rechigne quelques instants à obéir. Je m’immobilise pour lui laisser le temps de se calmer et reprend ma marche une fois qu’il semble à nouveau « rassuré ».


- Désolé.


- Ce n’est rien, ce bourrin est plus peureux que tous les poissons du récif réunis. Bon bref, je voulais vous demander quelque chose : on m’a soufflé que vous étiez soldat non ?


- Il y a de nombreuses saisons oui. C’est à présent bien loin derrière moi. Pourquoi ?


- Ces marécages, ces bourbiers… J’ai beau avoir tenté de persuader Edward de ne pas y aller, impossible de le faire changer d’avis. Tout là-bas empeste la mort et jamais rien n’en revient vivant. Nous ne sommes pas pleutres, hein ! Nous savons comment éviter un groupe de crocodiles ou nous défendre des maladies et des moustiques, mais là-dedans… Il y a quelque chose de pas nette, pleins de choses pas nettes en vérité. Et même si vous n’êtes pas mage…


- J’ai des bases de magie.


- Ah euh…bien alors. Je voulais dire, je suis sûre qu’il y a des revenants, ou au moins des monstres qui nous attendent.


- Je n’ai pas beaucoup parlé avec votre peuple, mais de ce que j’en ai compris, je n’ai moi-même pas l’allure très civilisée.


Mon interlocuteur reste un peu surpris et ne répond pas de suite. Il semble réfléchir intensément à comment il va formuler sa prochaine phrase.


- C’est que…nous n’avons pas souvent de dragons, et seuls de vieux récits en parlent dans notre région, de lointaines rencontres mystérieuses entre nos caravanes marchandes et quelques groupes. Alors oui, nous ne sommes pas habitués, et cela rend les échanges difficiles. Mais je fais de mon mieux pour améliorer cette situation en ville.


- Quel est votre nom ?


- Hein ?


- Comment vous appelez-vous ? J’estime que si quelqu’un s’efforce à redorer le blason de mon espèce - qui en a bien besoin – c’est qu’il mérite au moins que je puisse m’adresser à lui autrement que comme à un étranger.


- Je suis Vatz. C’est…cordial de votre part.


- Concernant ces bestioles, j’ai déjà rencontré quelques spectres, et bien des créatures que d’autres appellent monstres. Toutefois, je suis persuadé qu’il n’y a rien là-bas contre lequel je ne pourrai rien faire s’il s’avère dangereux, alors soyez rassuré. Je ne suis peut-être plus qu’un archivaire à présent, mais croyez-le ou non, aucune créature de cette terre ne supporte un coup de queue de dragon en colère au travers de la mâchoire, pas même les vouivres pénibles de la Capitale Rocheuse.


Vatz éclate d’un rire chaud et se reprend quand son cheval manque de faire un écart à cause de ses tressauts.


- D’accord, si vous le dîtes. Merci en tout cas, je suis presque rassuré à présent.


- Bien, je retourne à l’arrière, je crois que votre monture ne va pas supporter plus longtemps ma présence. Nous nous verrons à la prochaine pause.


Il me salue amicalement et je reviens me placer près du Quaer, qui semble assez contrarié depuis notre dernier arrêt.



Enfin, nous arrivons dans les marécages. D’abord nous traversons une épaisse forêt de pins puis parvenons en terrain boueux peu après. Rapidement, Edward laisse les chevaux près d’un pâturage car ils sont bien mal adaptés à évoluer en milieux humides, voire inondés. Il ne les attache pas, les laissant fuir si un prédateur se montre.


En premier lieu, nos membres humains se munissent de grands bâtons, grossièrement taillés des branches alentours. Ils leurs éviteront d’avancer à l’aveugle dans les bourbiers. Pour ma part, je compte sur mes trois pattes restantes si l’une venait à me faire défaut. Le Quaer ne semble clairement pas enchanté mais nous suis après quelques secondes d’hésitations. Je remonte la file jusqu’à Edward.


- Qu’essayons-nous d’atteindre au juste ?


- Le centre du marécage. Pour l’instant, je dois admettre que patauger dans l’eau stagnante et se battre contre les moustiques n’a rien de rocambolesque, mais d’ici une demi-heure, nous nous trouverons sur une butte, plus sèche et où nous aurons un bon point de vue sur la région. Là, on commencera vraiment à travailler.


J’acquiesce et retourne en fin de file. Parfois, l’eau arrive jusqu’à la taille des bipèdes et jusqu’à mon ventre et les humains portent leur matériel au-dessus de leur tête ou haut sur leurs épaules. Je cale soigneusement le nôtre entre mes omoplates, bien loin de la boue dans laquelle je me débats. Je me surprends à prier pour ne pas trébucher malencontreusement et tomber dans la fange.


Mes sens sont de plus en plus sollicités et mon moral en pâti. Une odeur puissante de sphaigne et de décomposition flotte en une couche nauséabonde près de l’eau. Partout résonnent des cris d’oiseaux effrayés par notre passage. Je peine à différencier mes serres de la tourbe qui s’y accroche et, à force d’humer l’air, j’ai l’impression que la pestilence des environs atteint jusqu’à ma bouche, mes poumons et mes entrailles. Vatz jette souvent des regards nerveux aux branchages, le Quaer rythme notre marche de longs soupirs exaspérés et Edward s’arrête parfois pour s’émerveiller d’une mousse, d’un lichen ou de quelques lentilles d’eau. Nous le sollicitons alors à continuer, avant de prendre racine et de perdre patience.


Alors que je m’applique à franchir un tronc particulièrement imposant, une série de gloussements et de ricanements retentissent sur ma gauche. Je tourne vivement la tête et ne vois rien, sinon les feuillages des saules et bouleaux. Le Quaer aussi tend l’oreille et Edward semble au mieux perturbé, au pire franchement effrayé. Il fixe un point sur le tronc d’un des saules. Un craquement derrière moi, près de l’autre dragon, suivit d’une onde discrète parcourant l’eau devant Vatz.


Je me précipite dessus et referme mes mâchoires là où je m’attends à voir surgir un crocodile. Je ne retire de l’eau que des algues et de la vase immonde. Un instant plus tard, un rugissement étranglé me parvient de derrière, là où j’ai laissé le Quaer. En me retournant, j’ai juste le temps de le voir s’effondrer avant qu’une membrane verdâtre ne vienne me frapper à la tempe. Une griffe me déchire l’oreille puis un bec pointu rate de peu mon œil alors que je m’ébroue vivement pour déloger deux poids nouveaux sur mon dos. En une fraction de seconde, les hurlements d’Edward et Vatz rejoignent nos grognements et les gloussements de nos ennemis. Le chaos général m’empêche de réfléchir proprement et je me tourne en tous sens, tentant de mordre un assaillant ou d’en griffer un autre. Bien plus alertes et agiles que moi, ils échappent souvent à mes assauts et repartent à la charge immédiatement. À la limite de mon champ de vision, j’aperçois Vatz se débattre d’une créature le trainant par le poignet dans la fange. Son épaule est couverte de sang. Ça ne peut pas continuer ainsi.


Après avoir repoussé trois adversaires – au moins pour quelques secondes – je déploie mes pouvoirs et appelle le métal contenu dans les fioles de mon chargement. Un bruit d’éclatement, les fioles se brisent et une fine couche de fer et d’acier ruisselle sur les écailles de mon dos. J’en dirige une partie dans les yeux d’une des créatures qui recule et se met à brailler de surprise et de confusion. J’en immobilise une autre en lui ferrant la patte à un tronc voisin, elle redouble alors de cris perçants. Deux sont encore accrochées à mon aile et tentent d’atteindre mon cou. Je parviens à broyer un mollet entre mes crocs et mon adversaire lâche prise dans un glapissement furieux. Le second griffe mon aile et en déchire la membrane, près de l’articulation. Bien qu’elle ne soit pas innervée, je rugis et m’écrase contre un rocher pour broyer mon assaillant. Des os se brisent, un souffle agonisant, puis la créature sombre dans l’eau trouble.


Je peux enfin examiner ce qui se passe : Edward se bat à grand renfort de bâton et s’est réfugié dans les racines labyrinthiques d’un saule. Deux bêtes tentent de le déloger, sans succès. Vatz a pu se libérer de celle qui le traînait et lui a infligé un coup de poignard dans le poitrail. À présent, Les deux opposants se fixent en chien de faïence. Mon attention est rapidement monopolisée par les hurlements de douleur et de terreur du Quaer. Je me tourne et une vision d’horreur me fait face : plus léger que moi, mon compagnon d’infortune a été renversé et cinq de nos ennemis le surplombe. Ils arrachent les fins voiles surmontant sa colonne et le cuir de ses ailes malingres ne se résume plus qu’à quelques lambeaux. Une des créatures essaie même d’attaquer ses babines et sa gueule dépourvues d’écailles. Il tente de se débattre mais sa tête et son cou sont à moitié immergés et pris dans les racines environnantes.


Je crache un jet de flamme sur la bête que j’avais aveuglée et elle se met à battre des ailes en émettant des stridulations douloureuses pour mes oreilles. La voyant occupée, je fonce vers mon collègue pour essayer d’exterminer ces nuisibles. J’en décroche d’abord un en le mordant à l’aile pour le balancer contre un rocher. Pendant ce temps, un autre se jette sous moi puis me lacère le ventre et les flancs de ses griffes. Je recule en rugissant et me place de côté en attendant qu’il m’attaque à nouveau. Il saute en ma direction et, une fois à portée, j’assène une taille avec les lames de ma queue. La créature titube, le sang s’écoulant abondamment de son cou. Elle s’effondre, inconsciente, bientôt morte.


Le Quaer, de son côté, parvient à mettre deux bêtes en déroute et une dernière, plus imposante, lui fait face en poussant des cris perçants et saccadés. D’un coup, une détonation sur ma gauche, le Quaer recule en hurlant et j’essaie de me couvrir les oreilles en me tournant. Une seconde, et la dernière créature s’effondre dans un gargouillis sanglant. Elle agonise, convulse quelques instants, puis s’arrête, enfin.


Je fini de me tourner et vois Vatz avec un fusil dans les mains, encore vaguement pointé en ma direction. Le canon fume et lui est comme paralysé : il est couvert de sang, ses mains tremblent et ses yeux sont écarquillés de terreur. Je m’approche prudemment en faisant une large courbe sur sa droite et, arrivé à son niveau, je baisse l’arme avec précaution. Il manque de s’effondrer dans la vase et je le rattrape de justesse avec une de mes ailes en l’aidant à se relever.


Derrière moi, j’aperçois le Quaer gémir pitoyablement en couvrant de sa patte une zone juste en dessus de son épaule, près de l’échine. Si Vatz l’a blessé d’une balle, il est bien possible qu’à cet endroit, elle ait touché un poumon. Je le laisse à la poigne d’Edward, qui finit de s’approcher. Au moment où j’arrive à portée d’aile, le Quaer s’affaisse lourdement dans une plainte à peine dissimulée. Durant le combat, son chargement s’est fait malmener, comme le mien, et certains de nos sacs se sont décrochés pour gésir maintenant dans la boue. J’essaie de l’aider en le soulevant légèrement et il se remet à saigner abondamment, teintant les lentilles d’eau et la végétation alentours de bordeau. Edward arrive à ma hauteur en soutenant Vatz de son épaule.


- Qu’est-ce qu’on fait ? Il peut marcher ?


- Je ne sais pas.


Vatz chuchote :


- Il va mourir ?


- …Je ne sais pas.


Le Quaer émet des sifflements étranglés et je lui relève un peu la tête pour lui faciliter la respiration juste avant de m’adresser à lui :


- Tu te sens capable de marcher ?


- Ne…me touche pas.


- Ce n’est pas l’heure d’être pénible, est-ce que tu peux marcher ?


Il hésite un instant puis acquiesce, comme à contrecœur. Il tente de se lever et une fois sur ses pattes, il chancèle dangereusement. Je le rattrape au dernier moment. Appuyé contre moi, il émet un grognement en se tournant vers Vatz, visiblement prêt à lui arracher la tête.


- C’est bon, on se calme ! Personne ne tue personne ! Pour l’instant nous devons rester soudés. Si Vatz n’avait pas tiré, peut-être que tu serais mort maintenant.


- Eh bien à cause de lui, je vais mourir mais…


Sa phrase est interrompue par une violente quinte de toux grasse et sanguinolente. Je regarde Edward avec désespoir. Je n’ai aucune idée de s’il va survivre. Je récupère nos sacs et il s’essuie le visage avec un tissu avant de s’adresser à tout le groupe :


- Bon, la butte n’est plus très loin, là nous pourrons soigner tout le monde, nous rassasier et nous reposer. Je pense que personne ne sera contre l’idée de bivouaquer ici pour la nuit.


Vatz s’exclame :


- Et s’ils revenaient !?


- On leur a donné une sacrée leçon, tu ne crois pas ? Regarde autours de toi, il y a des cadavres partout. Même les autres groupes ne vont pas vouloir s’approcher. En plus, ils vivent dans les zones humides, nous serons en sécurité là-bas.


Les deux humains continuent de discuter et j’entends un couinement, presque inaudible, quelque part sur ma droite, vers l’arrière. Je laisse le Quaer, plus ou moins stable sur quatre pattes et me dirige vers la source du bruit. Je la trouve rapidement : la créature que j’avais enchainée à un tronc avec de l’acier. En m’apercevant, elle baisse le cou jusqu’à toucher la vase et se fait toute petite, comme pour se soumettre. Son groupe est mort, elle est blessée et à ma merci. Je m’approche encore et me met à son niveau en grognant. Maintenant qu’elle est seule, elle paraît encore plus insignifiante, plus insolente. Elle couine à nouveau faiblement, m’implorant visiblement. Je m’arrête un moment et la toise avec mépris.


D’un mouvement rapide, je place mes mâchoires de part et autre de sa tête, mes secondes canines sur ses tempes. Elle se met à se débattre en criant et essaie de m’ouvrir la gueule avec ses pattes avant, mais glisse sur mes écailles. Ses cornes me gênent un peu. J’appuie de toutes mes forces pour ne pas la faire souffrir inutilement. Un craquement sinistre, puis un goût de sang légèrement sucré glisse dans ma gueule. Elle tressaute quelques fois, puis se fige.


Je lâche sa tête et avec mes griffes, je déchire le cou, juste derrière le crâne. Je récupère ma « menotte » qui entoure toujours une de ces pattes arrières et la range dans une fiole vide que j’ai emportée. Je place ensuite le corps décapité sur mon dos et rejoins les autres. En chemin, je trouve aussi la dépouille de celle que j’avais aveuglée et en récolte le métal, à nouveau. Il serait mal avisé de le laisser là, il polluerait les alentours et il coûte assez cher sur les marchés de la capitale.


J’arrive vers le reste du groupe, le Quaer observe mon chargement en soulevant un sourcil, Edward semble désapprouvé et Vatz a un sursaut de peur avant de se rendre compte qu’il est mort. Mon congénère m’interroge :


- On peut savoir pourquoi tu as ramené une de ces horreurs ?


- Comme l’a dit Edward, on va passer la nuit ici, et je ne vais pas me nourrir de mousses. Alors peut-être que ça se mange et celui-ci n’a pas traîné dans l’eau stagnante.


- Hors de question que je ne pose ne serait-ce qu’un croc sur cette bestiole, peu importe ce qu’en dit l’humain qui nous a tiré dans cette histoire !


- Tu es celui qui a le plus besoin d’énergie, tu es blessé, et pas qu’un peu. Ne fait pas le difficile.


Il baisse la tête en signe d’abandon et émet un petit grognement contrarié. Peu après, nous reprenons notre route. Tout le monde semble tendu et jette des regards nerveux sur tout ce qui pourrait abriter une menace. Personnellement, je me concentre à ne pas faire tomber mon chargement, récemment alourdi, et j’aide le Quaer à marcher. J’en profite pour sonder mon esprit, et au-delà : rien du tout, la distance est vraiment trop importante pour prendre des nouvelles de Nasae, et mon inquiétude grandit avec les mètres qui nous séparent.


Nous arrivons enfin sur la butte, puis à son sommet. Nous sommes tous heureux de nous arrêter et de pouvoir souffler. Je m’enquiers de l’état du Quaer, qui continue de perdre du sang et de marmonner. Je dépose aussi la carcasse que je transporte depuis un moment et fais rouler les muscles de mes épaules et de mes lombaires pour en chasser les courbatures. Les deux humains discutent, et je suis pour ma part perdu dans mes pensées. Nous montons le campement rapidement, principalement composé d’un feu et des tentes pour protéger Vatz et Edward des moustiques. Le cuir des dragons est trop épais pour eux, alors nous pouvons dormir à la belle étoile.


L’après-midi est marqué par l’absence de problème, et pourtant nous sommes tous sur le qui-vive après ce matin. Vatz et le Quaer sont restés au camp pour se reposer et se soigner. Moi, je suis parti avec Edward : quitte à se faire attaquer, autant que ça ait servi à quelque chose. Notre matériel à tout de même été endommagé durant le combat et une lentille d’un des multiloupes s’est brisée. Je n’ose imaginer la tête de Nasae quand elle l’apprendra, et qu’est-ce qu’elle me fera subir comme sermons.


Au final, le bilan de nos recherches n’est pas si mauvais, enfin pas pour tout le monde… Edward continue de m’assurer qu’avec toutes les mousses et plantes étranges que j’ai arrachées, excavées ou broyées, il aura de merveilleuses études à mener. Il est évident que nous ne partageons pas les mêmes centres d’intérêts. Il passe des heures, assis sur une pierre à examiner sous tous les angles nos trouvailles, pendant que je fais le guet, au cas où. Souvent, il se lève avec enthousiasme et s’exclame en jargon incompréhensible à quel point la nature est exceptionnelle et époustouflante. Je lui réponds alors d’un simple regard circonspect.


En fin d’après-midi, j’attire son attention sur le soleil descendant à l’horizon. Il semble arrêter ses divagations scientifiques et ses épaules s’affaissent, comme celles d’un enfant à qui on annonce l’heure du coucher. Il se résigne et m’emboîte le pas en direction du campement. Pendant que nous marchons, je remarque son dos voûté par l’effort et ses jambes aux appuis peu sûrs. Je lui propose de le transporter, ce qu’il refuse poliment, avant de s’encoubler dans un branchage et de s’affaler dans la boue en jurant. Je l’aide à se relever et nous rions de bon cœur, d’une part de fatigue et d’autre part de relâchement. Sous ses airs de savant calme, je sais que ni Edward ni moi ne sommes à l’aise avec ce qui s’est passé plus tôt dans la journée. Je lui soupçonne de ne pas s’être battu très souvent, et encore moins d’avoir vu tant de morts.


En arrivant au campement, Vatz nous attend en nettoyant le canon de son fusil et le Quaer en léchant ses plaies. Nous déposons notre matériel et Edward file dans sa tente, probablement pour continuer ses mesures et observations. En passant près de lui, le Quaer m’agrippe une patte et y place un bol à l’odeur fétide.


- Qu’est-ce que...


- C’est Ehnris, va te désinfecter.


- Pardon ? Tu en as plus besoin que moi !


- Il m’en reste de trop. Alors tu la boucles et tu le mets, toi aussi tu es blessé.


Je me résigne et le remercie d’un mouvement de tête. Je ne m’attendais plus vraiment à ce qu’il me donne son nom un jour, aussi j’ai été plus surpris que contrarié par son attitude. La soirée s’écoule calmement, l’odeur de pourriture est plus faible ici et la créature que j’ai récupérée offre un repas presque correct à mon compagnon et moi.



Le lendemain, en me réveillant, je suis le premier à savoir qu’il nous a quitté. La première chose qui me frappe est l’absence de respiration, puis cette affreuse sensation de froid lorsque je m’approche. Je réveille nos membres humains, qui ont tôt fait de sortir en catastrophe. Je m’assois, et pour la première fois de notre voyage, je ne sais vraiment pas quoi faire. Les derniers événements me rattrapent avec tant de force qu’aucun mot ne parvient à me venir pour réconforter les autres. Il est peut-être mort des suites de ses blessures ? Probablement. À vrai dire, ce n’est pas la première fois que je vois ça chez les Quaer. Nasae m’avait décrit quelque chose de similaire chez les oiseaux qui subissent des attaques de chats. Même s’ils ne paraissent pas blessés gravement et reçoivent de bons soins, beaucoup meurent tout de même dans les jours suivants. Elle-même ne savait pas trop pourquoi : le choc psychologique ? Des maladies provenant de la salive des prédateurs ? Sans doute un peu des deux. Et chez les Quaer, cela arriverait plus souvent que chez d’autres races de dragons. Toujours est-il qu’à présent, je suis parfaitement perdu. Edward à l’air choqué : il reste assis par terre en fixant notre compagnon, sans rien dire ou paraître. Vatz, lui, s’est éloigné, prétextant une envie pressante, mais, de là où je me trouve, j’entends ses pleurs étouffés.


Après quelques dizaines de minutes, Edward se lève et s’approche de moi alors que je rumine.


- Que faisons-nous ?


- Je ne sais pas.


Quelques instants s’écoulent sans qu’aucun d’entre nous ne prennent la parole, Vatz nous rejoint alors et s’adresse à moi.


- On doit le ramener.


- Impossible, il est peut-être léger, mais je ne peux pas transporter notre matériel et lui.


- Comment on va faire alors ?


- On ne le ramène pas. De toute façon, nous ne pourrons rien en faire. Le temps de renvoyer sa dépouille chez lui, il sera déjà...Enfin vous voyez.


- C’est de ma faute…


- Non. Je pense qu’il aurait succombé de ses blessures, même en les soignants. Vous lui avez peut-être évité une mort lente et douloureuse à agoniser pendant plusieurs semaines.


Après encore quelques secondes où nous réfléchissons, je reprends la parole :


- Tâchons de lui faire une sépulture décente. Je ne sais pas comment les Quaer s’occupent de leurs morts, mais je vais faire de mon mieux.


Je sais les Quaer proches de l’air et des vents, aussi je propose une crémation. Je récupèrerai les cendres et les donnerai à l’autre Quaer, resté à Assva, qui les dispersera probablement aux vents. Les autres approuvent et m’aide à monter le bûcher. Juste avant de l’allumer, je sectionne les deux plus grandes cornes d’Ehnris et les emballe dans l’une des tentes que nous avons démonté durant la matinée. C’est la seule chose que je pourrai renvoyer à son foyer.


Nous restons assis là, en silence, patientant jusqu’à ce que les flammes se meurent et ne demeurent que les cendres. Heureusement, rien ne vient perturber nos heures de deuil, pas même les oiseaux des marécages, dont les cris ne parviennent pas jusque sur la butte. En ces instants, on se croirait sur un tertre isolé et solennel. La dure vérité, c’est que nous sommes au beau milieu de bourbiers à l’odeur putride et que les moustiques rendent le recueil pour le moins pénible, enfin…pour les humains.


En début d’après-midi, le feu commence enfin à faiblir. Une fois parfaitement éteins, je récupère les cendres dans une des plus grandes flasques à métal que je possède. Je n’arrive pas à tout récolter malheureusement, mais je ne pense pas que son esprit en sera tourmenté pour autant. Je scelle correctement l’« urne » et l’accroche avec le reste de mon chargement, qui s’est alourdi de quelques sacs depuis hier. Vatz et Edward m’attendent déjà, prêts au départ, en contrebas.


Les dieux semblent nous sourirent car, au retour, rien dans les marécages n’a visiblement envie de nous agresser. L’effort de se débattre dans la vase ainsi que de ne pas être déséquilibré par ma nouvelle cargaison rend la communication difficile, voire inexistante. Cependant, une fois sorti des marécages, l’humeur générale semble se détendre et les deux humains se mettent à discuter. Nous retrouvons les chevaux non loin de là où nous les avions laissés. Je me tiens à bonne distance car, apparemment, ils ne se sont toujours pas faits à ma présence. Rapidement, Edward les détache et les prépare au départ en les équipant des selles et brides qu’il avait enlevées à l’aller.


Juste avant de quitter les lieux, je lance en arrière un dernier regard emplis de chagrin, au travers de la lisière de pins qui nous sépare des créatures étranges et cruelles des marécages. J’ai vu beaucoup de dragons mourir, mais ce n’est pas un spectacle auquel on s’habitue, pas pour moi en tout cas.


Le retour est rythmé par les discussions de mes compagnons. Pendant ce temps, je reste un peu en retrait, souvent perdu dans mes pensées, contemplant parfois le ciel en quête de réponses qui, je le sais, ne vont pas en tomber. Pourtant, vers le début de soirée, je subis un élan d’énergie qui me pousse à devancer mes collègues. Effectivement, à l’approche d’Assva, je suis encore un peu morose, presque mélancolique, puis je crois d’abord entendre comme une mélodie, puis des voix lointaines, une sorte de cohue de sons entremêlés et indistincts. Je consulte plusieurs fois mes camarades, sans succès, ils n’entendent rien. Il me faut plusieurs minutes avant de comprendre qu’il s’agit de l’esprit de Nasae, qui se rapproche à nouveau de moi. Même si elle ne semble pas vraiment communiquer -plutôt rêver de concepts abstraits et décousus- je me raccroche à cet espoir pour abreuver mes pattes endolories d’une vigueur nouvelle. Mes pas me mènent enfin vers la promesse d’un réconfort mérité.



Je dispose ici, en une sorte de post scriptum destiné aux membres du Cercle Savant, les pages du Fauna Encyclopedia : South of Kehvir and Gisswana concernant les créatures qui nous ont attaqués dans les marécâges, que j'ai réussi à dénicher lorsque j'étais de retour à Assva.

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