© 2023 by Kaegor de Rion.

  • Nasae

Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères

Mis à jour : mars 8

Etape 2 : Partie 3 : Changement de rédacteur


Nasae est actuellement en convalescence et notre lien ne me permet ni de connaître son état, ni de l’améliorer. Aussi, je prends en charge la rédaction de ces rapports temporairement, le temps que son état lui permette à nouveau d’écrire. Je tâcherai de faire au mieux, même si l’exercice littéraire n’a jamais été mon fort. Je reprends donc leur écriture là où j’estime que mon amie sera incapable de le faire.


J’espère sincèrement que le Cercle nous pardonnera ce changement inopiné de scribe et nous en excusons platement.



Après le dîner, j’invective ma partenaire à se reposer et me porte volontaire pour empaqueter notre équipement en vue de demain. J’admets me débattre maladroitement avec nos multiloupes – hors de prix – alors que mes griffes ont une sale tendance à dérégler les mécanismes précis et railler les lentilles. Je finis de ranger le matériel de dessin lorsque j’entends un bruit de vaisselle qui se brise, suivie d’une vive odeur de sang. Une sensation désagréable explose dans ma patte droite, comme une démangeaison. Je me lève du tapis et me penche vers la cuisine avant d’héler ma partenaire, sans réponse aucune. Je m’approche. Elle gît au sol, deux assiettes brisées devant ses mains, la droite blessée par un éclat. Son esprit semble éteint, comme une flamme sur laquelle on aurait soufflé, qui ne laisse qu’une trainée de fumée. Même lorsqu’elle dort (ce qui est rare) ça n’arrive jamais. Je me précipite à ses côtés, alarmé, juste avant d’entendre un souffle, régulier. Je prends son pouls, qui lui aussi est parfaitement normal. Les blessures dans son dos se sont rouvertes, probablement à cause de la chute. Elle est inconsciente et je ne sais pas quoi faire, je n’ai aucune idée de comment gérer ce genre de cas chez les humains.


Je nettoie toutefois le sol autours d’elle et la retourne pour inspecter son visage. Heureusement, elle n’a rien, juste une griffure légère à la joue. Je me mets à réfléchir rapidement, passant en revue les différentes options qui sont à ma disposition :


- Attendre que la nuit passe, et espérer qu’elle se réveille demain. Trop risqué dans son état, je n’ai aucune idée de comment il pourrait évoluer et ce que je devrai faire s’il empire.


- Essayer de la réveiller, mais qui sait si mes tentatives ne risquent pas d’empirer la situation ?


- Demander de l’aide, mais à qui cependant ?


Il y a Virth, qui semble bien emprunté en ma présence et qui ne pourrait pas vraiment m’aider. Jissames…je ne veux plus le voir et Edward, qui n’est pas guérisseur et je pense que ça dérangerait Nasae d’être examinée par un homme. De plus, je ne connais l’emplacement d’aucun de leur appartement. Les dragons non plus ne pourraient pas m’aider. Je me rappelle alors de l’herboriste qu’elle a rencontré lors de notre premier jour ici. Je ne connais pas la localisation exacte de sa boutique, mais il me semble avoir lu dans les rapports qu’elle se trouvait non loin du réfectoire, que Virth m’avait indiqué où trouver.


Je m’élance en dehors de la cuisine et m’arrête net. Il serait sans doute plus judicieux de l’emmener avec moi, son état pourrait empirer durant mon absence. Je récupère un drap dans sa chambre et l’emmitoufle dedans pour éviter que sa température ne chute avant de la soulever soigneusement. Je me dirige vers la porte que j’ouvre d’une aile et pousse avec mon épaule. Dehors, de petites rafales de vents viennent soulever les embruns de l’océan jusqu’à notre niveau. Je plisse le museau et referme la porte comme je peux, sans la verrouiller, pas le temps. Je descends les marches du grand escalier quatre à quatre, frôlant le mur de l’aile dans le cas où je perdrais l’équilibre. Arrivé à un palier, l’odeur de plantes qui me parvenait depuis quelques étages s’intensifie. Je bifurque dans sa direction. Devant une porte ornée de tellement de végétaux qu’il en devient difficile de la distinguer, je pense être à la bonne enseigne et actionne la poignée maladroitement avant d’entrer. Mes naseaux sont rapidement envahis par les senteurs fortes et mes oreilles par un chien estropié m’aboyant avec colère. Je lui montre les crocs en soufflant et il redouble de vigueur dans sa tentative de m’intimider. J’appelle, par-dessus le vacarme qu’il produit, et ne reçoit aucune réponse, personne n’est là. Perdu, je recule jusqu’au dehors pour avoir un peu de répit et me remettre les idées au clair. La piste odorante que je suivais me semble alors continuer vers d’autres appartements, plus loin sur le palier. Je suis cette nouvelle trace jusqu’à un logement, lui aussi bordé de plantes, en moindre quantité cette fois. À deux doigts d’entrer, cette fois je me retiens et toque du bout de l’aile. J’entends à l’intérieur une conversation qui s’interrompt, suivit d’un bruit ressemblant à une chaise raclant le sol. La porte s’entrouvre dans un grincement sur une femme, dans la trentaine, s’adressant avec un sourire à une autre, assise à une table au centre de la pièce :


- Arrête je sais pas qui c’est ! Tu ne trouves pas que ça sent un peu le brûl…


Elle se tourne en ma direction avant de lever les yeux et de reculer, la surprise coupant court à sa phrase. Effectivement, je ne connais pas beaucoup de personnes habituées à voir un dragon, bipède, débarquant la nuit avec une jeune femme inconsciente.


- Je euh… bonsoir ? Désolée mais elle s’est évanouie et je ne sais pas à qui m’adresser à p…


- Bon dieu ! Et ça parle en plus ! Dehors espèce de connerie de reptile géant !


Je recule devant la véhémence de mon interlocutrice et l’autre intervient immédiatement.


- Bah oui il parle espèce de gourde ! Il faut vraiment que tu sortes un peu plus ! Aller fout lui la paix et laisse-moi passer !


Elle pousse de l’épaule l’autre femme pour s’interposer.


- Excusez ma sœur elle est un peu…limitée.


- Je suis profondément désolé mais c’est une urgence, vous êtes Sabar ?


- Oui, elle-même, qu’est-ce qui se passe ? Vous avez incendié une plante c’est ça ?!


- Non non, je vous assure que non ! C’est ma partenaire, elle s’est évanouie je ne sais pourquoi et vous êtes la seule personne que j’ai pensé capable de m’aider.


- Ah ? Bon suivez-moi, on va l’emmener à l’infirmerie pour commencer. Laissez-moi juste le temps de récupérer quelques plantes médicinales à ma boutique.


- Je vous suis.


Comme prévu, nous passons par la boutique, ce qui me permet de contrôler l’état de Nasae. Il ne semble pas empirer, bien qu’elle soit plus pâle que lorsque nous sommes sortis de l’appartement, mais ça doit être dû à l’air froid (c’est ce que j’espère en tout cas). En quelques secondes, l’herboriste a rassemblé tout ce qu’elle voulait prendre et nous remontons plusieurs étages pour arriver à l’infirmerie, qui n’est guère plus grande que les appartements que j’ai vus jusque-là. Il s’y trouve un médecin, ou ce qui s’en rapproche le plus, assoupi à un bureau, où trône une pile de paperasse désordonnée. Sabar le réveille d’une tape sur l’épaule et lui pointe ma partenaire, toujours dans mes pattes. Il soulève un sourcil somnolent en m’apercevant et me pointe une pièce sur ma droite.


- Je euh…oui bien sûr vous pouvez la déposer dans le lit de la chambre une s’il vous plaît ?


Je m’exécute et commence à avoir mal au dos à force de me baisser devant chaque porte. Dans la chambre indiquée, j’allonge Nasae comme je peux sur le lit et me retourne vers le médecin qui arrive avec du matériel, suivi par Sabar, qui s’adresse à lui :


- J’ai pris quelques-uns de mes anesthésiants et calmants Jahri.


- Tu as bien fait, ça va peut-être m’être utile plus tard. Quant à vous…


Il semble réfléchir un moment en me toisant, pensifs.


- C’est très gentil de l’avoir amenée, vous pouvez disposer. Ah ! Et si vous trouvez sa famille, pouvez-vous les faire venir ? Merci.


- Elle n’a pas de famille, je voyage avec elle, nous sommes des archivaires.


- Ah bon ? J’ai cru que vous étiez un soldat des patrouilles de Ravja. Ils m’amènent régulièrement des échoués inconscients lorsqu’ils sont trop loin de la capitale.


- J’ai été soldat, mais c’est loin désormais.


- Mmmh ? Bon, vous pouvez me décrire ce qui s’est passé alors ?


Je lui raconte notre journée, en essayant de n’omettre aucun détail. Je décris les différentes plaies de Nasae et leur origine. Quand je mentionne les palmigrades, le médecin fait un petit bond sur son siège et s’exclame :


- Fallait le dire plus tôt ! Ces oiseaux de malheurs causent souvent des infections graves lorsqu’ils blessent des gens. J’imagine que ça provient de la saleté sous leurs pattes. C’est vrai que les symptômes arrivent très vite, en général dans les six heures. On n’a pas vraiment de traitement pour ce genre de cas, ça dépend des patients. On peut juste donner des calmants en attendant que le système immunitaire fasse le travail, les antibiotiques sont inefficaces. De plus, nous n’en avons qu’en quantités très limitées ici, il ne nous en parvient qu’une fois par an de la Capitale Rocheuse.


- Et elle a des chances de s’en sortir au moins ?


- Normalement oui, je n’ai eu que de rares cas de décès, seulement chez des gens déjà faibles, comme des personnes âgées ou des nouveau-nés.


- Et combien de temps va-t-elle rester ici ?


- Ça dépend, en général c’est d’une à deux semaines pour s’en remettre, mais quand Sabar a la gentillesse de m’aider, on est plutôt autours de 6 à 8 jours.


- Je vois. Nous partageons aussi un lien mental. Lorsqu’elle s’est évanouie, c’est comme si son esprit s’était…éteint. Je ne parle pas de mort mais plutôt comme une bougie qu’on souffle pour la nuit. Même quand elle dort ça n’arrive pas. Actuellement, c’est effroyablement vide.


- Ah ? Je ne connais rien de ces liens, je sais que chez les dragons ils sont un peu plus étudiés vu que c’est quelque chose de courant mais ici…


- C’est surtout que tu es le pire médecin du pays oui ! Ne vous inquiétez pas, elle est entre de bonnes mains, les miennes en tout cas. En plus, cette jeune fille m’a rendu un joli service, alors je lui dois bien ça !


- Si vous le dites. Qu’est-ce que je peux faire en attendant ?


Les deux humains se concertent du regard, visiblement sans réponses. Après quelques secondes suspendues dans le silence, Sabar s’adresse à moi.


- Je ne pense pas que vous puissiez nous aider. Si même votre lien ne fonctionne pas et que vous n’êtes pas guérisseur, alors le mieux que vous puissiez faire et d’attendre son retour, je le crains. Sérieusement, soyez sans peur, nous nous occuperons bien d’elle, je vous le promets !


Je fais légèrement la moue avant de me souvenir d’un détail problématique :


- Nous avions une expédition de prévue pour demain, dans les marécages…


- Eh bien parfait ! Allez-y, ça vous changera les idées et vous dissuadera de revenir ici toutes les cinq minutes !


- Mais enfin, je dois être là si…


- Si rien du tout ! En plus vous êtes immense et vous nous gênez ! Aller prendre l’air et n’y pensez plus !


- Bah justement, c’est le fait que je n’y pense pas qui m’inquiète, ou qu’elle ne pense pas plutôt.


- Exactement ! Profitez-en ! Pour une fois que vous êtes seul dans votre caboche.


Ce dernier argument me prend au dépourvu. Voilà une facette à laquelle je n’avais pas pensée. Cela fait plus de deux ans que je partage plus ou moins une partie de mes pensées avec Nasae et vice-versa, aussi je m’y suis habitué. Et Même si je peux les réguler, cela peut parfois s’avérer gênant, voire handicapant.


En raison de ma nature de dragon, qui m’impose de l’utiliser plus souvent, je suis plus sensible à notre lien qu’elle : ses pensées sont plus claires pour moi que les miennes pour elle. En général elle ne capte que les intentions ou émotions, pas les idées précises. Pour ma part, je sens parfois lorsqu’elle se blesse physiquement ou qu’elle est malade. Bien que la distance physique semble atténuer le lien, nous ne nous séparons pour de longues durées que rarement, par soucis de praticité vis-à-vis de notre travail. Concernant les soucis de vie privée que cela peut engendrer, nous avons donc décidé d’un commun accord de ne pas vraiment nous mêler des affaires de l’un et de l’autre sur cet aspect-là, et ça a l’air de fonctionner – jusqu’à présent tout du moins.


Je dois donc admettre que perdre ce « bruit de fond » constant me perturbe fortement (et en particulier le flot de pensées volatiles qui s’y rattache). Comme le souligne Sabar, je suis, pour une fois, seul avec moi-même. Ça fait suffisamment longtemps depuis la dernière fois où cela s’est produit pour que je trouve ça étrange, malgré les nombreuses années que j’ai passé ainsi avant de connaître ma partenaire. Aussi, par réflexe, je risque de chercher ce lien pendant les prochains jours, jusqu’à avoir une réponse.



Sous l’insistance de Sabar, je plie et m’éclipse par la porte de la chambre en soupirant de fatigue et de désespoir, puis m’assoit en m’appuyant au mur. Il serait effectivement bon que je me rende aux marécages avec Edward demain, ne serait-ce que par politesse. Je vérifie une dernière fois l’état de ma partenaire : sans surprise, rien n’en émane, à part des souffles réguliers. Je finis par la quitter elle et ses protecteurs lorsqu’ils procèdent à son examination. Une fois le seuil de l’infirmerie passé, je suis accueilli par l’odeur de sel, à laquelle je commence à m’habituer. Le vent est tombé, remplacé par une légère brise et, mise à part quelques nuages, le ciel nocturne projette son plus bel éclat dans l’océan en contrebas. La lune, qui s’est faite nouvelle il y a quatre jours, miroite discrètement alors qu’elle a commencé à se lever entre-temps. Je rejoints notre logement, par les escaliers, trop épuisé pour envisager d’escalader la falaise maintenant. Une fois entré, je m’étire pour profiter de l’agréable hauteur de plafond et heurte l’éclairage, duquel se décrochent quelques cristaux cireux, qui éclatent avec fracas sur le tapis – trop mince pour amortir quoi que ce soit.


- Par mes écailles…Mais quel abruti.


Je ramasse les fragments pour les rassembler sur les étagères dans l’optique de les étudier plus tard et tâte ma corne droite pour m’assurer qu’elle n’est pas abimée. J’inspecte ensuite la cuisine, où les éclats des assiettes demeurent au sol. Je jette les morceaux dans ce qui semble servir de poubelle. Je m’aperçois alors que Nasae n’a pas eu le temps de faire la vaisselle, je m’en charge donc sans trop réfléchir, trop absorbé par mon lien tari. Je finis ensuite de ranger notre matériel, que j’avais laissé en plan et dispersé.


Je prépare finalement mon seul équipement pour demain. J’arrange avec soin mes fioles de métaux sur quelques tissus pour éviter qu’elles ne se brisent et passe une dernière fois en revue les multiloupes – je prêterai celui de Nasae à Edward, il doit savoir s’en servir. Pour terminer, j’ajoute encore à mon sac notre matériel de mesure ainsi qu’un sifflet à charognards. Je n’emporte pas notre fusil, je ne sais pas m’en servir et je serai sans doute plus efficace avec mes crocs et mes flammes.


J’estime finir les préparatifs vers minuit et vais prendre une douche bien méritée, après cette journée compliquée. Compte tenu des autres logements que nous avons occupés cette dernière année, c’est un miracle que cet appartement en possède une. Les autochtones ont dû rendre cela possible grâce à l’eau douce circulant dans la falaise. En sortant, je constate que mon uniforme a souffert lors de notre sortie, aussi je le laisse de côté et en prépare un autre en vue de demain, plus léger et adapté pour crapahuter dans les marécages.


Depuis que j’ai quitté l’infirmerie, je sens parfois des bribes de consciences me parvenir furtivement, comme le scintillement d’une luciole, éphémère et vacillant, presque imperceptible. Ça ne représente pas vraiment une amélioration en soi, mais je me raccroche à l’idée que, si je peux sentir cela, l’état de Nasae n’empire pas. Je vais finalement me coucher, peu sûr de trouver le sommeil.


Au bout de quelques heures à me retourner dans mon lit, gêné par mes ailes s’accrochant aux draps et mes cornes griffant le sommier, je me lève, frustré et fatigué. Je décide d’aller prendre l’air quelques instants, la fraîcheur dehors m’aidera à me détendre. Je couvre mon dos d’un manteau et sors. La lune est encore haute, pourtant l’horizon commence déjà à s’éclaircir et les étoiles à disparaître. J’entends alors un vrombissement et suis surpris par ma propre faim. Je n’ose pas entamer nos réserves – durement gagnées – de peur de les voir diminuer trop vite et par paresse de cuisiner à une telle heure. Dans la légère lueur du matin naissant, je distingue de vagues silhouettes à l’horizon. À cette heure-ci, où ne demeure que la lune pour éclairer le monde, l’océan est plus noir que jamais, aussi je me décide à les rejoindre depuis les hauteurs des courants aériens.


Je rallier d’abord le sommet des falaises pour prendre ma forme habituelle, la seule apte à un vol correct sur la distance. Je range le manteau dans ma sacoche et m’approche du bord. Sur le point culminant de l’à-pic rocheux, le vent butte contre celui-ci et remonte vers moi, offrant un superbe courant ascendant. Un décollage depuis le sol est une dépense d’énergie considérable et dans le froid du début de journée, j’ai tendance à être encore somnolent. Je suis donc bienheureux de me laisser porter en altitude, presque sans effort et loin de la surface de l’eau. Pour un dragon comme moi – relativement massif – ces flux d’airs sont une bénédiction.


Je me demande s’il existe certains de mes cousins qui vivraient ici, aux ailes longues et effilées, comme celles des albatros, survolant l’écume sans aucun battement ou presque. Si les branches de ma famille sont étudiées, elle n’en demeure pas moins mystérieuse ; retracer la généalogie des différentes espèces de dragons est un travail fastidieux et pénible en raison du métissage et des nombreuses hybridations (faisant moi-même parti de ces derniers). À tel point que certains de nos scientifiques ont abandonné le sujet, voire dénoncé son coût en chercheurs, en temps et en argent. Si certaines lignées sont bien connues et même couronnées comme «complexes» ou «évoluées», il en demeure beaucoup qui sont oubliées dans les pages jaunies de quelques documents miteux et erronés. Il en existe sans doute qui nous sont parfaitement inconnues, se terrant aux confins du monde.


En survolant l’océan, j’aperçois les vagues se fendre de carapaces et d’ailerons mouchetés de noir. De là où je me trouve, cela ressemble à un groupe de Drojus pourchassant des requins. J’admire ces créatures, mais je ne peux m’empêcher de mettre de la distance entre elles et moi, je l’admets. Elles possèdent une force que je ne soupçonnais pas la première fois où je les ai aperçues, lorsque Virth nous donnait nos appartements et que j’ai guetté le large.


Du coin de l’œil, je vois les falaises se teinter d’or et l’écume à leur pied exploser en gerbes claires. Le vent se lève avec force à la surface de l’eau, roulant vers l’ouest, il suit le sens inverse du courant qui me porte depuis tout à l’heure. À présent, les silhouettes que je percevais depuis la ville se clarifient : de grandes pattes, une masse informe et blanchâtre à leur sommet. Exactement ce que je cherchais. Je n’aperçois pas leur tête immédiatement. Lorsque je les survole, je remarque qu’ils la logent sous une aile, pour dormir probablement. La plupart ne se tiennent que sur une patte d’ailleurs. Leur sommeil ressemble beaucoup à celui des flamands roses et paraît bien profond. C’est parfait. J’observe leur disposition : ils forment une bande allongée perchée sur un haut fond dont je distingue vaguement les bords grâce au soleil levant. J’en compte une petite quinzaine se dispersant sur l’axe liant le nord au sud, ce qui les place à la perfection vis-à-vis de moi. Bien que j’appréhende ma proximité avec l’océan, je calcule ma trajectoire pour venir me poser moi aussi sur le haut fond, une fois ma cible abattue.


Une embuscade ne fonctionnerait pas ici, enfin pas depuis le sol. Je n’ai nulle part où me cacher et bien qu’ils soient bêtes, je doute que ces volatiles ne me confondent avec une grosse pierre qui brille. De plus, ils ont l’avantage de la hauteur. Il va donc falloir agir vite et depuis en haut. Certains faucons fondent sur leur proie et les assomment – voire les tuent – avec la vitesse. C’est une technique particulièrement risquée (surtout concernant la gestion de la vitesse, la trajectoire et ensuite l’atterrissage) mais efficace. Heureusement pour moi, il s’avère que j’y ai eu suffisamment recours durant ma jeunesse pour ne pas m’en sortir trop mal – théoriquement. Toutefois cela requiert quatre choses :


1. Ne pas se faire repérer, sans quoi je ne pourrai rien faire. Je suis incapable, en raison de mon poids et de ma musculature (et de mon âge aussi), de virer de bord efficacement pour poursuivre une proie à grande vitesse. Au sol peut-être, mais pas dans le cas présent.


2. Evitez de faire le moindre bruit durant la chute, sinon remplir la condition 1 deviendra difficile.


3. Frapper au bon moment, au bon endroit et la bonne cible. En général cela revient à viser la nuque ou la tête et ne pas faire n’importe quoi dans la trajectoire.


4. Le plus dur : ne pas se briser l’entièreté des os en gérant mal sa vitesse et en s’écrasant. Contrairement à ce que certains pensent, l’eau n’amortirait en rien, à cette vitesse, ce serait comme heurter la falaise d’Assva et j’en mourrai sur le coup, assurément.


Je finis donc de me placer, bat une dernière fois pour me stabiliser et vire sur mon aile gauche, pour que mon dos soit exposé à l’océan. À partir de là je commence à chuter et à gagner de la vitesse en prenant la meilleure position : cou droit, aigrettes fermées, museau dans l’axe, ailes plaquées au corps. Je rectifie parfois la trajectoire d’un infime mouvement de la queue et vois l’eau s’approcher à une vitesse folle. En levant les yeux - que je protège du vent avec ma troisième paupière - j’aperçois les palmigrades à une centaine de mètres de moi. C’est le moment de virer. J’ouvre légèrement les ailes, très peu pour éviter qu’elles ne s’arrachent sous la pression de l’air les gonflant, et commence à redresser. Je dois alors choisir ma proie, maintenant que je peux clairement les distinguer, j’ai moins de deux secondes pour me décider. Je sélectionne un individu décrépit, probablement vieux, proche de la mort, il ne sera pas une grande perte et j’aurai de quoi manger.


Il me reste environ trente mètres me séparant de l’eau et soixante jusqu’à ma cible. Il faut que je frappe en remontant, contrairement aux faucons, ou je m’écraserai dans l’eau.


Quarante mètres : certains palmigrades relèvent la tête, mais pas ma cible, je m’approche encore de l’eau en ouvrant d’avantage les ailes.


Vingt-cinq mètres : j’entends de petits caquètements bêtes émaner du groupe et commence à raser l’océan. Un poil trop, une de mes serres frôle le sommet d’une vague, m’arrachant quelques écailles au passage, je redresse très légèrement et fixe ma trajectoire.


Quinze mètres : j’ouvre ma serre avant gauche, griffes sorties et prépare un battement pour remonter et éviter que mes ailes ne heurtent les autres individus.


Cinq mètres : Je tire imperceptiblement sur ma gauche et me penche en visant là où doit se situer le cou de ma proie, qui commence à peine à le relever.


L’impact est puissant, net. Mon poignet absorbe le choc en se pliant et je sens la chair se tordre puis se déchirer. Une fraction de seconde plus tard, je reprends de l’altitude dans un vigoureux battement. Mon poignet me fait mal et j’aperçois quelques plumes accrochées à mes griffes, m’assurant avoir fait mouche.


J’incline sur la gauche pour amorcer un virage et avoir une meilleure vue de ce qu’il se passe. Le vieux palmigrade s’effondre et rapidement les autres sont pris par un mouvement de panique et fuient vers la pointe nord du haut fond. Trois d’entre eux semblent hésiter et lance de grands cris à mon attention. Je fais mine de foncer sur le petit groupe en rugissant le plus fort possible et déploie mes ailes vers l’avant pour ralentir et atterrir. Je continue d’imiter le dragon furieux jusqu’à les mettre en déroute. Quelques secondes s’écoulent et je vois tout le groupe partir de sa démarche particulière vers l’ouest. Fier de moi, je m’approche de mon repas en caracolant gaiement.


Par égard pour mes collègues du Cercle dont la description du carnage qui s’ensuivit ferait frémir les écailles, je m’abstiendrai de rentrer dans le détail. Toutefois, je tiens à noter que le palmigrade est probablement la volaille la plus récalcitrante qu’il m’ait été de chasser. Le plumer est une torture et j’ai surestimé la proportion de viande que je pourrais en tirer. Heureusement, je repars deux heures plus tard, rassasié, quoique que la mâchoire maculée de sang et les pattes frigorifiées. Le soleil commence doucement à se détacher de la ligne d’horizon et j’entreprends de retourner à Assva, juste avant de partir avec Edward. Si le temps me le permet, je ferai un détour par l’infirmerie avant de partir. Avant de regagner les hauteurs, je me lave rapidement dans l'eau de mer au goût détestable de sel et d'iode.



De retour à Assva, je prends grand soin d’éviter la caverne de mes semblables. Je ne sais pas si le nordique agressif m’en veux encore et je ne tiens pas vraiment à le savoir, aussi je choisis d’atterrir au sommet des falaises, près du phare. Je consulte mon lien, rempli d’espoir, et me heurte à de vagues lambeaux ponctués de pensées délirantes et sans aucun sens. Cette situation me préoccupe, mais Sabar m’a prévenu que ça risquait de prendre un peu de temps, je dois me montrer patient. Pendant ma descente vers le logement, la ville commence à s’éveiller : les gens sortent de leur “grotte”, se frottant les yeux dans la lueur matinale et souvent une seconde fois à mon passage. Les oiseaux de mers commencent leur boucan quotidien, les cris des enfants jouant sur les paliers retentissent, les bateaux commencent à partir pour le large. Quelques chats qui batifolent entre les passants s’arrêtent à mon passage. Ils me dévisagent curieusement et se mettent à me suivre. Lorsque je me retourne pour les observer, ils miaulent vivement, l’un d’eux essaie même de me mordiller le mollet, sans grande conviction. Je comprends alors que l’odeur de sang et de volaille sur moi doit les attirer. Je soupire et m’accroupi pour détacher le félin accroché à moi en lui grattant le menton. Il ronronne puis renifle mes griffes avant de repartir vers ses compagnons, visiblement déçu. J’ai toujours apprécié la compagnie des chats : ils ne sont pas bruyants, beaucoup son affectueux, ils ne sentent pas fort et savent se tenir la plupart du temps sans qu’on ait besoin d’être derrière eux.


Je continue de descendre jusqu’à atteindre la porte de notre appartement, légèrement entrouverte. Il me semblait pourtant l’avoir fermée, peut-être pas à clé toutefois. Je fini de l’ouvrir d’une griffe, un léger grincement en émane et j’entends un petit glapissement à l’intérieur. Je grogne et une femme surgit devant moi en levant les bras et fermant les yeux avant de crier :


- Ne me mangez pas je vous en supplie ! Je viens m’excuser !


J’arrête de la menacer et examine la personne en face de moi. Une robe, des cheveux noirs, une vague odeur de plante. Après quelques instants je reconnais la sœur de Sabar, celle qui m’a ouvert la porte cette nuit. Je croise moi-même les bras et me redresse en soupirant.


- Je ne mange pas les gens, enfin pas quand tout va bien. Que faites-vous ici ?


En ouvrant les yeux, elle n’ose pas vraiment me regarder et se confond en excuses.


- Je...je...je suis venue m’excuser pour tout à l’heure. Vous...vous étiez en détresse et j’ai été odieuse !


- Et pourquoi êtes-vous dans mon appartement ?


- Ma...ma sœur m’a indiqué votre habitation et vous n’y étiez pas, alors j’ai attendu.


- Bon cessez de paniquer et entrez, je ne vais pas partir tout de suite.


Je la dépasse et entre dans la pièce centrale en m’étirant, comme d’habitude. Je vérifie tout de même nos affaires d’un coup d’œil, tout semble être là, à sa place. Je passe rapidement une serre sur ma tunique pour en défaire les plis et me retourne avant de m’asseoir au sol. À cause de mes ailes et de ma queue, il m’est quasiment impossible d’utiliser une chaise de manière confortable. Mon invitée ferme doucement la porte et je lui présente la chaise en face de moi, elle s’y installe prudemment et regarde nerveusement la pièce et notre matériel.


- Voilà, je m’excuse pour cette nuit. Votre amie était en danger, vous ne saviez pas quoi faire dans l’urgence et je vous ai accueillie de la manière la plus indécente qui soit. Je suis profondément désolée de mon ignorance, aussi je tenais à vous offrir quelque chose pour me faire pardonner.


Elle me tend une petite boîte de métal qu’elle dissimulait dans une poche de sa robe. Je la prends aussi délicatement que je le peux et la sous-pèse. Je l’ouvre avec prudence et aperçois un léger éclat bleu pâle. Sous mes yeux, une petite pierre, presque transparente, repose sur un écrin de velours rouge. Elle n’est pas plus large que ma pupille mais elle a une belle couleur bleue-verte, quasi invisible, de la teinte que l’océan prend près des plages, en bas de la falaise.


- C’est une…


- Aigue-marine ?


- Euh…oui.


- C’est la couleur qui m’a mis sur la piste. Qu’est-ce qui vous pousse à vous en séparer ? Vous pensez que, lorsque je ne me ballade pas à travers le monde, je passe mon temps endormi sur un tas de pierre précieuses en les dévorant quand l’envie m’en prends ?


- C’est que...je croyais que…


Je prends la pierre entre deux de mes griffes et l’expose au soleil matinal pénétrant la pièce par la fenêtre de l’entrée. Je la tourne lentement pour l’examiner sous tous les angles.


- La croyance populaire dit effectivement que les dragons sont des amateurs de pierres, cristaux et autres richesses. En vérité, elle n’est pas totalement infondée : mes ancêtres paradaient en collectionnant puis déployant leurs trouvailles colorées et scintillantes. Certains préféraient les fleurs exotiques, d’autres les pièces à l’éclat métallique, ou d’autres encore se spécialisaient dans les cristaux aux reflets chatoyants, qu’ils extrayaient avec leurs griffes. Certains oiseaux font de même d’ailleurs. Ces “démonstrations amoureuses” sont désuètes et tombées dans l’oubli aujourd’hui, plus personne ne les pratique. Pourtant nous avons gardé un certain goût et une attirance particulière pour les objets colorés ou brillants. C’est un peu comme le sucre en fait, c’est une sorte d'instinct qui nous pousse à les apprécier. Quoi qu’il en soit je vous remercie, c’est un beau cadeau, mais je ne crois pas pouvoir accepter, c’est trop précieux.


- Oh non non non, nous en trouvons souvent lorsque nous excavons la falaise, presque tout le monde en possède au moins une ici, on en offre toujours aux nouveau-nés. J’en possède moi-même plusieurs. On dit qu’elles protègent les marins, j’espère qu’elle vous portera chance dans vos expéditions.


Je ris - ce qui surprend mon invitée – et acquiesce gentiment.


- C’est très aimable à vous, merci. Je ne suis pas souvent en mer mais j’en prendrai grand soin, je vous le promets.


Je referme la boîte et la dépose sur l’étagère, derrière moi, entre le paquetage de la tente et la longue-vue de Nasae.


- Bon, je ne vous ai même pas offert quelque chose, je suis vraiment le pire hôte du continent. Je ne connais pas votre nom non plus par ailleurs.


- Oh pardonnez-moi je ne l’ai pas donné ! Je m’appelle Deva. Je prendrai volontiers du thé, si vous en avez.


Je me lève et entends mes genoux grincer comme deux charnières rouillées. Je me dirige ensuite vers la cuisine.


- Je ne connais pas votre nom non plus.


- Nuiraldem.


Être un dragon est assez utile pour faire bouillir de l’eau rapidement. Je pioche dans les réserves de thé noir de Nasae et sert Deva alors que je me rassois avec un simple verre d’eau. En prenant sa tasse, elle rit nerveusement et je lève les yeux de mon verre pour la regarder avec curiosité.


- Je n’aurais jamais pensé faire un jour la discussion avec un dragon, un thé à la main qui plus est.


- Vous ne devez pas en voir beaucoup par ici.


- Non effectivement. C’est aussi pour ça qu’on est assez mal équipés de ce point de vue.


- Et pourtant, vous constatez que je ne me porte pas si mal.


- Vous, peut-être. Vos collègues en bas ont dû dormir les pattes dans l’eau à cause du vent de cette nuit. À ce qui paraît, même les gardes ne voulaient pas descendre, de peur de se faire tancer.


- Voilà précisément pourquoi j’ai préféré prendre un appartement, à cause de l’eau ET des autres !


Nous continuons de discuter quelque temps de tout et de rien. Souvent je réponds à ses questions et parfois elle aux miennes. Au bout d’une petite demi-heure, j’aperçois le soleil dehors, m’indiquant qu’Edward devrait partir d’ici peu. Deva semble s’aperçevoir que je fixe la fenêtre avec inquiétude.


- Je pense que vous pouvez partir sans crainte.


- Mmmh ?


- Si votre amie est entre les mains du médecin et de ma sœur, alors tout va bien se passer.


- Je devrais leur faire confiance, c’est vrai. Je vous remercie en tout cas, pour l’aigue-marine, la discussion et pour m’avoir ouvert cette nuit.


- C’est rien, c’est normal. J’espère que votre escapade se passera bien. Bon je ne vous gêne pas plus longtemps, je file. Merci pour le thé !


Je lui adresse un petit signe de tête en la voyant sortir et amène nos verres à la cuisine. Je contrôle mon paquetage pour être bien sûr de n’avoir rien oublié. Une fois cela fait, je prends les clés et sors avec ma sacoche et mon gros sac de transport, ficelé entre mes omoplates. Je ferme notre appartement à clé et descend quelques étages, jusqu’à l’infirmerie. Je toque et entre en faisant signe de la patte à Jahri, le médecin. Je me dirige vers la chambre de Nasae. Elle est toujours allongée dans son lit, Sabar à ses côtés, en train de préparer une mixture à l’odeur de sureau.


- Ah vous revoilà vous ! Dites, vous n’avez pas pris quelques mousses sur ce palmigrade que vous avez dévoré ? J’en aurais bien besoin !


- Je euh...non. Et de quoi je me mêle !? Arrêtez de m’espionner !


- Eh oh ça va ne criez pas, c’est moi qui m’occupe d’elle je vous signale et c’est pas bon pour son état le chahut. C’est pas grave de toute façon, je demanderai aux chasseurs de m’en trouver. Bref, qu’est-ce que vous faîtes ici ?


- Je viens la voir, je pars dans quelques minutes.


- Ah déjà ? Vous voulez que je garde vos clés ? Pour éviter de les égarer dans les marécages ?


- Avec plaisir, me connaissant, je pourrai y perdre bien plus que des clés.


- Par contre, la consigne c’est pas gratuit.


Je soupire vivement.


- Quoi encore ?


- Vous voulez bien me ramener des orchidées ?


- Une petite tisane avec ? Et un sucre ?


- Ah bah ce serait super ça !


Je secoue la tête et lève les yeux au ciel. J’abandonne.


- Bon, je tâcherai d’y penser.


- Ah ! Vous voyez que vous pouvez être aimable quand vous voulez ! Bon, son état n’empire pas. Je vais rester ici pour l’instant, là je lui fais une pâte contre les fièvres.


- Et votre boutique ?


- Ma sœur s’en chargera aujourd’hui. Les premiers jours de convalescence, il vaut mieux que je ne sois pas loin - surtout si c’est Jahri qui s’en occupe. Toujours rien dans la tête ?


Je crois d’abord qu’elle m’insulte puis je comprends ce qu’elle veut dire au moment de répliquer.


- Non, rien. Quelques bribes parfois, comme des lueurs au loin. Et des pensées sans queue ni tête qui s’effacent vite.


- D’accord, je vois. Ne vous en faîtes pas, je m’occupe d’elle.


- C’est sensé me rassurer ?


- Oui, bon, déguerpissez maintenant, avant que je ne vous fasse manger ça !


Elle me montre la mixture qu’elle étale sur les avant-bras de Nasae.


- D’accord d’accord, je repasserai sans doute à mon retour, dans la soirée, ou demain, ça dépendra d’Edward. “Bonne journée” ?


- Oui oui c’est ça, et n’attrapez pas de maladies dans ces marécages ! Une inconsciente c’est déjà amplement suffisant !


- J’y veillerai.


Je dépose les clés sur le guéridon, près du lit et observe Nasae. Elle semble dormir, la respiration régulière et le visage serein. Toutefois, son front, ses joues et son cou sont un peu rouge. Je soupire légèrement et replace son pendentif, qui a glissé, entre ses clavicules, Le rubis en son centre attire mon œil quelques secondes puis je me détourne pour sortir. J’adresse un petit signe de la main aux deux soigneurs et ferme la porte.


Je remonte jusqu’à l’entrée de la ville. En gravissant les dernières marches, je jette un petit coup d’œil vers l’océan, bien heureux de ne plus le voir pendant quelque temps. Une fois en haut, je prends ma forme quadrupède et rejoins les autres. Edward, son ami et un Quaer m’attendent. Le dragon me jette un petit regard nerveux quand je m’approche mais je n’y fais guère attention. Edward me salue chaleureusement puis semble chercher quelque chose du regard.


- Où est votre partenaire ?


- Elle est en convalescence, rien d’alarmant mais elle ne pourra pas venir aujourd’hui.


- Oh je vois, c’est regrettable. Vous venez avec nous du coup ?


- Exact, elle avait promis de venir et je ne voulais pas paraître impoli.


- C’est honorable, merci beaucoup ! Bon, on va tout de suite se mettre en route. Mon ami ne supporte pas les hauteurs, j’ai donc loué des chevaux et nous nous rendrons là-bas à pattes. Nous serons plus discrets que si nous prenons la voie des airs. J’espère que ça ne vous dérange pas.


Le Quaer se balance un peu d’une patte sur l’autre, contrarié, mais acquiesce. Je l’imite rapidement.


- Si on se dépêche, on sera dans le marécage avant midi. Allez, en route !

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