• Nasae

Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères

Etape 2 : Partie 2 : la Mer Assvenne


À mon réveil, Nuiraldem dort encore. Je le laisse se reposer et pars à la recherche de Virth et d’un petit déjeuner, voire déjeuner si l’heure tourne trop. En me renseignant auprès des villageois, je trouve facilement le premier, qui me rassure immédiatement avant même que j’aie pu m’excuser concernant hier soir :


- Ne vous inquiétez pas, vu la rapidité avec laquelle vous avez quitté le réfectoire, j’ai deviné que c’était urgent. Par la suite, j’ai entendu des rumeurs sur ce qui s’est passé. Comment va votre collègue ?


- Merci beaucoup, il se remet lentement. Heureusement, rien n’était vraiment grave, quelques hématomes en fait. Vous savez où je peux me fournir pour nos repas ? Vous vous doutez que je vais avoir besoin de plus de viande -ou de poisson- que la normale.


- Bien sûr ! Suivez-moi, je vais vous montrer.


Il m’emmène au plus grand pallier, situé quelques dizaines de mètres au-dessus de la mer. Là, l’odeur de sel et de poisson est plus intense que n’importe où en ville. Si, entre eux, les Assvins partagent toutes les ressources, les invités ne sont pas traités ainsi. On nous a effectivement accueilli avec un banquet, mais à présent (et en partie à cause des tensions d’hier soir), c’est différent. Me voilà donc devant un grand tableau d’argile, ou est inscrit des noms et des travaux. Une grille de cases vides permet à chacun de s’inscrire où il le souhaite. Virth m’explique que nous pouvons travailler ou payer pour gagner notre pain, littéralement. Il m’indique ensuite des boutiques dans le cas où je choisirais la deuxième option, qu’il estime plus contraignante.


Pour l’instant, j’ai le choix entre aider les anciens, les cuisiniers ou les pêcheurs en mer, cet après-midi. Pour moi, hors de question de rester cloitrée toute la journée, ma décision et donc rapidement prise. J’inscris alors nos noms, à Nuiraldem et moi, sachant qu’il se portera sans doute assez bien pour venir m’aider. À peine ai-je fini d’écrire que je reçois une image mentale, où je me vois balancée depuis le haut de la falaise. Visiblement ma décision ne fait pas que des heureux, et je mentirais en écrivant que je ne m’y attendais pas. Ça me donnera aussi une excuse pour essayer (une énième fois) de le guérir de sa phobie.


Je décide de sauter le petit déjeuner et d’acheter de quoi nous sustenter ce midi : majoritairement du poisson et des algues avec quelques légumineuses. En rentrant au logement, une imposante forme noire croisant les bras me barre le passage, visiblement très contrariée.


- Laisse-moi passer.


- Non.


- Si tu ne me laisses pas passer, tu n’as rien à manger.


- Je pourrai te manger toi pour te remercier.


- Et tu ne le feras pas, sinon tu auras une indigestion.


Il se pousse en grognant, réticent. Je me faufile jusqu’à l’intérieur et dépose les « courses » sur la table de la salle à manger avant de me retourner.


- Si on travaille pas, on mange pas, à toi de choisir. Personnellement je ne vais pas dépenser mon argent pour nourrir un gouffre à poissons tel que toi.


- Et tes recherches avec Edward aux marécages ?


- Mince ! J’ai totalement oublié !


- C’est pour ça que je suis allé le voir pour le prévenir. Il m’a dit qu’il ne partirait pas avant demain matin de toute façon.


- Ah. Merci c’est gentil. Mais si j’avais été toi, je n’aurais rien dit.


- Pourquoi donc ?


- Parce que ç’aurait été une merveilleuse excuse pour ne pas aller à la pêche cet après-midi.


- Mais je ne vais pas venir de toute façon !


- Je te donne pas vraiment le choix en fait, déjà un, tu supportes mieux le soleil que moi, ça fera au moins un de nous deux qui s’en sortira bien. Deux, tu pêches mieux, tout simplement. Trois, il faut qu’on règle ce problème que tu as avec l’eau.


- Mais je m’en fiche moi ! Je suis blessé !


- Même d’ici je vois que ça cicatrise bien, ne fais pas ton dramatique ! En plus si tu ne m’aides pas, tu ne manges pas.


Une lueur d’hésitation passe alors dans ses yeux et visiblement mon dernier argument fini de le décider.


- Bon, je viens.


Il me dépasse en me fauchant les mollets par un coup de queue. Puis il ajoute :


- Laisse-moi cuisiner au moins, sinon on ne verra jamais cet après-midi.


- Ce n’est pas précisément ce que tu veux ?


Il me lance un regard dur avant de se mettre aux fourneaux.


- Sale gosse.



En début d’après-midi, nous nous trouvons donc sur les docks, non loin des cavernes des dragons. Ici s’entassent des caisses et marchandises dans des cavités protégées du vent et de l’eau. Elles sont percées de quelques ouvertures, donnant sur des pontons s’avançant au-dessus de l’eau vers les embarcations. Je sens Nuiraldem excessivement nerveux alors que l’eau vient doucement s’échouer sur les rochers en dessous de nous et battre un rythme régulier contre la coque des petits bateaux de pêches amarrés là. Pas un nuage n’est visible à l’horizon et la pêche risque d’être moins bonne, mais au moins nous ne serons pas surpris par une tempête.


- Ça va aller, arrête de stresser.


- Non. Non ça ne va pas aller. En plus tu m’as tiré ici de force.


- Si tu ne voulais vraiment pas venir, tu n’avais qu’à t’agripper plus fort à la porte de l’appartement.


- Je l’aurais brisée.


Un homme fini enfin par s’approcher de nous, visiblement un peu contrarié et surpris par la présence d’un dragon sur l’embarcadère. Il se présente rapidement sous le nom de Jissames et nous invite à le suivre jusqu’à son voilier de pêche. Heureusement pour nous, il n’est pas aussi petit que certains qui atteignent presque la taille d’une barque. J’embarque tranquillement et l’aide à préparer le départ lorsque je me rends compte que mon compagnon est resté sur le ponton.


- Eh bien ?


- Je vais vous suivre en volant je pense, comme ça je n’imposerai pas trop de poids au bateau et je pourrai mieux repérer les poissons…et…


Notre « employeur » se lève alors, très contrarié, et s’exclame que c’est hors de question car il effrayerait le poisson, en plus de faire un boucan du tonnerre. Dans mon esprit, je sens comme une sensation de honte et j’émet un petit rire en faisant non de la tête.


- Apparemment tu ne vas pas t’en tirer comme ça.


Il décide enfin de monter à bord, après lui avoir assuré qu’il ne glisserait pas dans l’eau. Lorsqu’il grimpe, le pont tangue légèrement et s’enfonce un peu plus alors que ma main est presque broyée par son appréhension. À peine sûr de ses appuis, il part immédiatement se recroqueviller le plus au centre de l’embarcation, dont le pont incurvé vers le haut n’offre pas beaucoup de protections contre les éclaboussures. Je me masse la main et regarde l’horizon où de petites vagues se forment, probablement à cause des courants aériens. Pour l’instant, les falaises nous protègent du soleil et le vent ne vient soulever que quelques embruns, fortement affaibli par les reliefs lui aussi. Jissames, toujours contrarié, me tend alors une paguaie en contemplant avec dédain mon ami tétanisé, puis m’invite à nous diriger, avec son aide, jusqu’au large.




Lorsque nous partons, la voile est rabattue, inutile pour l’instant. Nous dépassons lentement des bandes de coraux chatoyants, habités par quelques poissons. Une fois la péninsule derrière nous, nous sommes immédiatement accueillis par un vent chaud et chargé de sel, accompagné d’un soleil brûlant. Comme à mon arrivée, j’entrevois des formes blanchâtres, perçant les vagues dans le lointain. Notre « guide » me demande alors de libérer la voile. Bien que totalement étrangère au monde naval, je trouve rapidement une corde nouée qui est reliée au sommet du mât. Je la défais et tente d’hisser la voile. À mi-chemin, elle se gonfle violement sous le vent et je manque de me faire assommer par la baume qui tourne vivement sur son axe. Nuiraldem, toujours accroupi, évite de justesse le coup qui aurait pu lui briser une corne et siffle à mon attention, nerveux et irrité. Jissames vient alors à mon aide en soupirant, exaspéré. Il hisse la voile et la maintien grâce à un de ces nœuds dont j’ignore le secret.


Lentement, le fond sableux disparaît, puis les coraux, puis les colonnes d’algues qui, jusque-là, montaient des profondeurs. Nuiraldem se penche vers moi, puis semble inspecter le bord, peu sûr de lui.


- C’est ça que je n’aime pas. On ne voit plus le fond, il peut nous arriver n’importe quoi ici, on ne le verrait même pas arriver.


Jissames, concentré sur l’horizon, ne se retourne même pas pour lui répondre.


- Ici, rien n’est plus gros que les Drojus et la plupart du temps, ils sont pacifiques.


- Comment ça la plupart du temps !?


- Quand ils ont des jeunes, parfois, ils attaquent.


Un grondement sourd et anxieux émane de mon ami et ce qui ressemblait déjà à une vague masse informe et noire sur le pont se ramasse encore plus, ne se réduisant plus qu’à une boule d’écailles stressée.


- Ça va aller Nui, pense aux poissons !


- Je te déteste…


Nous voguons une bonne demi-heure vers le large avant que Jissames ne rabatte la voile, dont l’ombre m’offrait une fraîcheur bienvenue sous ce soleil de plomb.


- Bon, on va rester là un moment, alors prenez ça.


Il me tend une canne et je le regarde, un peu surprise.


- Vous n’utilisez pas de filets ?


- Ah bah bien sûr ! Mais il est hors de question que l’un d’entre vous essaie de le lancer ! Faut de l’expérience pour ça ! Non vous, vous êtes là pour les poissons de fond : les soles, les murènes, les rascasses etc. Vous allez aussi m’aider à remonter le filet s’il est un peu lourd. Un faible grognement provient de ma gauche :


- Et moi ?


- Toi ? Tu me suis, on va faire autrement pour toi.


Nuiraldem se lève difficilement, cramponné au mât, puis se déplace à petits pas prudents vers la proue. La canne à pêche que j’ai reçue n’est pas très différente de celle qu’un ami m’avait prêté par le passé : un ingénieux système de cordelettes et de fils reliés à un moulinet qui se déroule lorsqu’on lance et, si on le bascule, ne peut que se rembobiner. Aussi je me mets immédiatement à la tâche sous un soleil brûlant.


Quelques secondes s’écoulent, ponctuées des conversations de mes compagnons, où l’inquiétude perce clairement dans la voix de l’un d’entre eux. Un rugissement bref brise soudain le calme, suivit du bruit d’un objet massif qui chute dans l’eau. Jissames revient alors vers moi, se tapotant les mains avec un air satisfait. De derrière monte une série impressionnante d’injures paniquées alors que l’embarcation se penche dangereusement sur ma droite, manquant me faire basculer par-dessus bord.


- Peut-être qu’en le bousculant un peu, il va enfin se bouger le reptile !


Bien qu’inquiète, j’éclate de rire. En me retournant, j’aperçois Nuiraldem, s’accrochant comme il peut à la coque avec les griffes de ses ailes et ses serres. Les yeux exorbités et le souffle court, il jette un regard noir à notre « formateur » avant d’essayer de remonter. Il est aussitôt remis sans ménagement à l’eau.


- On m’a dit que les dragons sont d’excellent pêcheurs, alors maintenant tu bosses ou je trouve un Droju pour t’emmener par le fond !


- Mais bon sang Nasae aide-moi !


Presque de dos par rapport à lui, je lui fais un petit sourire accompagné d’un haussement d’épaules impuissant.


- Désolée, mais moi j’ai faim !


- Traîtresse !


Entre panique et colère, à nouveau cramponné à la coque, il fixe d’un air à maudire tous les diables notre employeur, qui lui indique qu’il est prêt à le remettre encore à l’eau, autant de fois qu’il sera nécessaire. Il se laisse alors glisser très lentement, toujours nerveux.


- Ah ! Et ne t’approche pas de l’avant du bateau, ou tu vas effrayer les poissons et ils n’iront jamais dans le filet !

Un grondement presque inaudible parvient de ma droite alors que je suis à deux doigts de rire. J’entends un bruit de plongeon puis vois une ombre massive passer sous la coque. Heureusement que lui ne portait aucun chargement, contrairement à moi. J’avoue être assez surprise de le voir se mettre au travail sans plus rechigner. Un choc vient percuter le bateau depuis le dessous et manque – à nouveau – de me faire chuter mais une de mes mains agrippe les planches de l’embarcation. Jissames n’a pas cette chance et bascule. Il remonte immédiatement en adjurant à voix basse.


Nous passons quelques heures là, remontant le filet, ma ligne et quelques fois Nuiraldem, les serres chargées de poissons. Dès qu’il se retrouve sur le pont, il jette un petit regard à Jissames, surpris un peu plus à chaque fois qu’il revient par son efficacité. Bien que je sois un peu inquiète, force est de constater que la méthode forte fonctionne sur mon ami, qui semble de plus en plus sûr de lui mais toujours hésitant avant de se remettre à l’eau. Je me mets à sa place : sans-doute souhaiterait il passer un moment à dormir, étalé sur le pont, dos au ciel et ailes écartées. Pour ma part je ne supporte que difficilement le soleil, brûlant ma nuque ainsi que mes bras.


J’avoue être moins efficace que Nuiraldem, qui ne manque pas de me railler lorsqu’il s’aperçoit de ma défaite cuisante dans le pari que nous nous sommes lancés mentalement, avant d’embarquer. Enfin, Jissames semble satisfait de la pêche et m’indique de ne plus rejeter ma ligne après la prochaine capture. Quand je la remonte, sans butin au bout, il me tend un bol rempli d’un onguent transparent et gras.


- C’est pas grave, vous avez quand même fait du bon boulot. C’est de l’Aloe Vera, pour les coups de soleil.


Je souffle un merci avant d’appliquer l’enduit, gémissant de douleur lorsque j’effleure les craquelures de ma peau pelée, peu habituée à de telles expositions. Le baume m’apporte un soulagement bref mais bienvenu. Nuiraldem remonte sur l’embarcation, manquant une fois encore de nous faire chuter et nous éclaboussant vivement lorsqu’il s’ébroue. Jissames le retient alors d’à nouveau plonger en lui tapotant l’épaule avec un sourire.


- T’y a pris goût tu vois !


Un coup de queue bien senti me fait passer pour la première fois par-dessus bord. Je regagne immédiatement la surface en crachotant de l’eau, une main tendue m’aide à remonter et j’entends un petit rire guttural sur le pont.


Un grondement soudain monte de l’horizon, sur ma droite, alors que je ne suis pas encore remontée à bord. Toujours cramponnée à la main de Jissames, je commence à distinguer des formes pâles s’approchant à vive allure. Je grimpe rapidement sur le pont alors que notre employeur lance une injure à demi-mot et se précipite vers la voile pour la tendre. Nuiraldem et moi le contemplons, perdus et n’ayant aucune idée de ce qui se passe. Il beugle alors à notre attention :


- Aidez-moi à dégager d’ici nom d’un chien !


Mon ami est le premier à réagir et se précipite vers le mât pour aider à libérer la voile. Je réagis peu après et cours vers la proue pour prendre la barre du gouvernail. Quelques instants plus tard, alors que nous nous débattons encore pour nous éloigner, une marée de pattes palmées fond sur notre embarcation, suivie de caquètements sonores et d’ombres blanchâtres au-dessus de nous. Nuiraldem rugit aussi fort qu’il peut, dans une tentative d’effrayer les créatures, et se fait rapidement jeter par-dessus bord lorsque l’embarcation est violemment secouée par les vagues s’écrasant contre la coque. J’essaie de me cramponner à mon tour à quelque chose mais le pont ruisselant d’eau glisse sous mes doigts et je chute moi aussi. À peine entrée dans l’eau, j’essaie de nager vers la surface mais une série de remous violents me repoussent vers le fond. Lorsque je tente à nouveau de regagner le bateau, des griffes viennent entailler ma peau et des palmes gigantesques me gifler, me renvoyant de nouveau. Je me sens manquer d’air et par réflexe, je tente de respirer, en vain. Mes poumons se remplissent d’eau alors que je suis encore malmenée par les courants. Je sens la pression appuyer douloureusement sur mes tympans quand je suis poussée à nouveau vers les profondeurs.


Ma vision se trouble et une vague forme bleue vient cogner mon flanc, me poussant vers la surface. Je sens des mains me tirer sur du bois alors que je crache de l’eau et que mes cheveux trempés viennent m’empêcher de respirer correctement. Je tousse vivement en me massant la gorge d’une main alors qu’elle me semble être de feu. À côté de moi, j’entends quelqu’un faire de même, probablement Nuiraldem vu les sons de grattements qui me parviennent aussi. Ce que j’identifie comme un droju me pousse encore pour m’aider à grimper sur notre embarcation, qui a chaviré dans la cohue. Jissames fini de me tirer et s’enquiert de mon état en me tapotant dans le dos, visiblement un peu gêné par la situation. Nuiraldem reste cramponné au bord, sans monter et continuant de tousser avant de se laisser reposer contre la coque. Il m’informe mentalement qu’il va bien et qu’il a vu assez d’eau pour les 3 prochains mois. Je me remets lentement et m’assois au sommet de la coque avant de m’adresser à Jissames :


- C’était quoi ça !?


- Des palmigrades. Ils doivent régulièrement changer de territoire et là, on était sur leur chemin.


- Hein hein, et ils savent pas faire attention !?


- S’ils dévient de leur trajectoire, ils risquent de perdre trop de vitesse et de couler, ils ont besoin d’aller parfaitement droit pour conserver leur élan, et nous, on était pile là où il fallait pas être.


- Attendez, comment ça « couler » ? Ils marchent sur l’eau ?


- Oui, grâce à leurs palmes immenses, ils peuvent « courir » sur l’eau en quelque sorte, en s’appuyant dessus.


- Mmmmmh, comme des basilics en fait.


- Des basilics !? Mais ça vit dans les campagnes et ça bouffe le bétail ça !


- Laissez tomber.


Un grognement vexé attire à nouveau mon attention sur mon compagnon, qui semble requérir mon aide pour remonter. Je viens le tirer comme je peux pour qu’il puisse s’étaler dans la largeur de la coque en grognant vivement. Il m’observe un instant en notant mes blessures.


- M’en fout de ce que c’est, mais si j’en recroise un, je le bouffe.


- Vous en avez sans-doute déjà eu à Assva, c’est la principale source de volaille ici.


Nuiraldem acquiesce d’un petit mouvement de tête puis se relève sur la coque en inspectant les environs. Je suis son regard et vois la cohorte blanche s’éloigner dans le lointain. Jissames grommèle en inspectant le bateau et la cargaison.


- Bon sang ! On a perdu un filet et ils m’ont arraché des lattes cette bande de sauvages de piafs surdimensionnés ! Le prend pas mal reptile…


- EH !


Prise d’une petite panique j’inspecte rapidement mon sac, qui a survécu à la chute mais son contenu beaucoup moins.


- Merde ! Deux de mes carnets tous neufs et un mètre…foutus.


Ma colère se décharge en un vif coup de poing dans la latte en dessous de moi, qui n’émet qu’un léger craquement alors que je secoue la main en raison de la douleur qui irradie mes articulations.


- Le reste ?


- Ça va. Mon couteau, certains charbons et les outils en métal devraient s’en sortir, une fois séchés.


- Bon les deux peignettes, on va pas rester là tout l’aprèm’. Aidez-moi à redresser ça.


D’un commun accord, nous nous exécutons rapidement, amarrons à nouveau les cargaisons en essayant de sauver ce qui peut l’être et repartons vers Assva. Durant le retour, je me rends compte que la chute m’a aussi enlevée une majorité de l’onguent que Jissames m’avait généreusement donné. Je ne tarde pas à en faire les frais et à nouveau, je sens ma peau se craqueler et devenir sensible au soleil. Nuiraldem passe juste une aile au-dessus de moi, tentant de faire de l’ombre comme il peut, alors que ses écailles sombres rayonnent d’une chaleur quasi insupportable. Au moins, je sèche rapidement.


En nous rapprochant d’Assva, nous rabattons la voile et Jissames m’indique de descendre dans l’eau pour l’aider à tirer l’embarcation sur la berge de galets et à l’amarrer, pour éviter que la marée haute ne l’emporte. Je m’écorche quelques fois sur les coraux et en brise quelques-uns par mégarde (à ma plus grande tristesse).

Pour nous faciliter la tâche, Nuiraldem débarque dès que le ponton est en vue et nous attend au bout de l’embarcadère, prêt pour le déchargement.


Une fois nos captures et le matériel déchargés, Jissames nous remercie, un peu amèrement auprès de Nuiraldem et plus chaleureusement me concernant. Après listage des captures, il accepte de nous laisser environ 10% de ce que nous avons attrapé, prétextant qu’avec un dragon, la pèche a effectivement été plus que bonne. Mon ami à écaille me jette un regard impatient et se précipite sur les murènes dont il raffole, car tendres et dépourvues d’arêtes, les rendant plus simple à déchiqueter. Je me penche plutôt sur les quelques crabes et maquereaux.



Après quelques échanges de courtoisies, nous remontons à nos appartements, les bras chargés de murènes pour Nuiraldem, qui semble aux anges et siffle un peu, fier de lui. En montant, je perds parfois mon souffle et dois me tenir à la rambarde alors que je vois la masse sombre de mon compagnon gravir sans difficulté les marches. Arrivée à notre appartement, le soleil se couche sur l’océan et je tombe à genoux alors que Nuiraldem déverrouille la porte du bout de l’aile. Il me regarde sans comprendre et se dépêche d’aller déposer le butin dans la cuisine avant de m’aider à me relever. Il en profite aussi pour récupérer ce que j’ai laissé tomber d’une patte et me tend la seconde. Au contact de ma paume, il semble gratter précautionneusement celle-ci avec une griffe, puis il tourne la tête légèrement, soucieux.


- Tu n’as pas désinfecté tes plaies.


- Je le ferai une fois à l’intérieur.


- Dépêche-toi d’entrer alors.


Je le suis en marchant doucement et m’affale dans la chaise face au bureau dès que je m’en approche. Une vive douleur dans ma nuque et mes omoplates se réveille dès que le bois frotte contre ma peau.

- C’est juste la fatigue, trop de soleil, trop de sel et…


- Et trop d’air pur oui, tu n’as juste pas l’habitude, toi qui te terre dans un bureau des heures durant.


- Mmmmh, peut-être. Au moins, nous mangerons à notre faim et toi, ça à l’air de t’avoir fait du bien. Ça rime en plus.


- Arrête avec ça, ce n’est pas l’eau qui me fait peur, c’est l’idée de ne pas savoir ce qui se cache dedans et qu’est-ce qui pourrait en surgir pour me boulotter le cuir. Ça ne fait que deux jours qu’on est là et je me suis battu deux fois je te ferais remarquer.


- C’est pas de ma faute si t’attires les ennuis comme la peste. Et tu ne t’es battu qu’une fois, la seconde tu t’es juste fait piétiner.


- Comme toi.


- Oui, comme moi.


- En parlant de ça, il faudra que je raccommode ta tunique. Ces oiseaux ne t’ont pas raté.


- Tu sais coudre ?


- J’ai appris pendant mon service, on ne répare pas les tuniques de combats à grands renforts de crocs. Apparemment je fais ça bien.


- Mieux que moi à n’en pas douter, je couds plus facilement mes doigts que deux morceaux de tissus ensembles.


- C’est drôle, ta mère est assez douée pourtant.


- C’est vrai. Elle ne m’a pas transmis beaucoup de ses qualités malheureusement.


Un profond soupir de fatigue me vient et je m’affale d’autant plus sur ma chaise. Au même instant j’entends Nuiraldem vider nos prises et les stocker dans le compartiment à glace, sous le plan de travail. Une vive odeur d’entrailles me prend les narines et je me concentre sur notre éclairage atypique pour ne pas y penser. À peine ai-je levé les yeux que la tête me tourne. Je m’attèle alors à la désinfection de mes griffures et à l’écriture de ces rapports pour m’occuper l’esprit. Entre deux pages, j’effectue aussi des recherches supplémentaires sur les palmigrades. Quelques minutes s’écoulent avant qu’une tasse n’envahisse mon champ de vision, suivie d’une des odeurs que je préfère : l’aspérule odorante.


- C’est gentil merci.


- J’espère juste que je n’ai pas trop laissé tirer. Par contre je n’ai aucune idée de ce que ça a comme bienfaits.


- De ce que j’en sais, ça calme et je digère mieux, j’en utilisais pas mal un temps.


- Ça peut te faire que du bien alors.


- Exact, merci.


- De rien, je retourne préparer le dîner.


Je soupire, vaincue et repars dans mes rapports, relaxée par l’odeur de la tisane. Nous dinons peu après, lorsque j’ai fini d’écrire.


- Demain je vais aux marécages avec Edward, tu viens ?


- Je n’ai rien de mieux à faire, à part chasser ces piafs obèses. De plus, un petit mammifère fragile comme toi pourrait attirer des prédateurs en se tordant la cheville.


- Si tu continues, JE te balance du haut de la falaise !


- Chiche.


Je me frotte les tempes de mes majeurs, tentant de soulager une migraine qui traine déjà depuis une petite heure. Mon ami lève le museau un instant de sa murène et hume l’air.


- Pas de sang.


- Normal, ça n’a rien à voir. Je ne devrais pas m’en soucier avant 2 semaines.


- La fatigue, ou une insolation ?


- J’espère que ce n’est que ça. Bon, je débarrasse.


- Soit. Je fais un lavage ce soir, pense à me laisser ta tunique avant d’aller te coucher.


- Tu ne vas pas dormir ?


- Non, je vais tout empaqueter pour demain, comme ça toi tu vas pouvoir dormir plus longtemps, que tu puisses récupérer un peu.


- Je ne suis pas une pauvre chose fragile !


- De mon point de vue, si. Aller, ne me fend pas les écailles et va te coucher tôt, s’il te plaît.


Je grommèle un peu, vexée. Toutefois, il a raison, le sommeil ne peut m’être que bénéfique. Il se lève en premier de table, et va près des étagères pour préparer l’escapade de demain. Je me lève à mon tour, entasse les assiettes et services (pour moi en tout cas, qui suis la seule de nous deux qui s’en sert vraiment) et me dirige vers l’évier. En déposant le tout, je suis prise d’une violente quinte de toux qui me plie en deux. Un acouphène soudain vient feutrer les sons autours de moi et ma vision se voile de noir.


À partir de ce moment, je me souviens avoir chuté, puis entendu une question dont je n’ai pu discerner les mots.

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