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  • Nasae

Rapport d’expédition : Dernier Cap Sud et Lacs aux Amphitères

Mis à jour : févr 10

Etape 2 : Partie 1 : Assva


En descendant, je ne cesse de regarder l’horizon par petits coups d’œil alors que notre hôte détaille les lieux et attribue certains appartements. Arrivés sur une place à moitié ouverte sur la mer grâce à des colonnades, notre guide interpelle un homme et lui indique de monter. Je suppose qu’il s’agît de l’ami d’Edward. Bien que cette partie soit plus grande, Nuiraldem doit se tenir à peine courbé pour éviter que ses cornes ne viennent griffer le plafond de granit. Au sol s’étale une mosaïque de céramique orange, bleue et or, illuminée par le soleil pénétrant les interstices. Tout autour, des portes s’incrustent dans la pierre, donnant probablement sur des habitations. Une véritable question de logique me vient alors en tête :


- Excusez-moi ? Pouvez-vous m’expliquer comment vous faites pour excaver un tel lieu ? Cela relève de l’impossible vu la dureté de la roche !


Un sourire léger vient aviver ses traits alors qu’il me regarde avec humour.


- C’est bien simple, nous ne le creusons pas, ou très peu. En fait, la plupart de la ville a été construite en profitant de l’érosion naturelle provoquée par l’eau et le sel, d’où le nom de Ville aux Falaises Salées. C’est aussi pour cela que les habitations ne sont jamais trop proches de l’extérieur, elles se détérioreraient et il serait dangereux d’y loger. Pour éviter que les différents quartiers ne soient altérés nous recouvrons aussi les piliers, sols et murs d’un mastic fait de calcaire moulu, que nous réappliquons régulièrement.


J’entends Nuiraldem siffler d’admiration tout en s’approchant du bord pour inspecter la roche avant de jeter un œil inquiet en contrebas de la falaise. Il revient ensuite, et bien que ce soit impossible, j’ai l’impression de le voir légèrement plus pâle qu’à l’accoutumée. Je lui laisse le temps de se ressaisir en posant de nouvelles questions, la première cachée derrière une simple remarque :


- Je ne crois pas que vous nous aillez donné votre nom.


- Décidément je manque à tous mes devoirs ! Excusez-moi, je suis Virth, pêcheur.


- Ne vous en faites pas, aucun problème, vous avez une hiérarchie ici ?


- Euh…pas exactement : nous avons des classes, des sortes de guildes si vous voulez. Chacune se spécialise dans un art, un métier, un talent ou regroupe des spécificités se servant les unes les autres. Nous attribuons donc les habitations selon la « guilde » de nos citoyens. Prenez, par exemple moi, je suis de la classe des pêcheurs, et pour des raisons pratiques nous logeons près du bas de la falaise, du rivage, pour éviter de devoir nous épuiser à descendre et monter les escaliers. Ce n’est pas très loin des cavités pour les dragons d’ailleurs. Les tailleurs et géologues sont au sommet pour plus facilement se fournir à l’extérieur, partir en expédition etc.


- Et s’il advient un problème à l’échelle de la ville ?


- Eh bien… s’il faut prendre une décision pour la collectivité, chacun est libre de participer à un grand conseil, de s’exprimer, de proposer des alternatives jusqu’à trouver un compromis qui satisfasse tout le monde ou, à défaut, la majorité. Heureusement, ce cas de figure n’arrive pas souvent.


- Mmh, intelligent.


Nous continuons de descendre jusqu’à une autre place et arrivons à ce que Nuiraldem estime comme un quart de la falaise en partant du haut, et bien trop proche de l’eau en partant du bas. Virth s’arrête alors et se tourne vers nous deux, qui sommes les seuls à demeurer sans logement avec le cartographe.

- Voici votre appartement, j’ai dû m’adapter à votre « collègue » et celui-là possède deux lits à part, dans des pièces distinctes et hautes de plafonds (il tente alors d’estimer la hauteur du dragon). J’espère qu’il vous conviendra.


Nuiraldem souffle un « merci beaucoup » poli et j’ouvre la porte alors qu’il jette un œil par-dessus mon épaule pour voir ce qu’il en est. Une pièce ronde et large s’offre à moi, un tapis bleu cyan couvre le sol de granit poli et un bureau épouse le mur sur ma gauche. Derrière et à côté, des étagères sont creusées dans les murs, vides, prêtes à stocker nos équipements j’imagine. Près du bureau, des chaises de bois sont empilées pour gagner de la place. À droite et en face, trois portes et une ouverture, nos deux chambres, la salle d’eau et une salle à tout faire (du peu que j’en vois, une cuisine, la « réception », la salle à manger et le salon). Nuiraldem me souffle dessus pour que je m’écarte et il pénètre dans la pièce en s’étirant vivement, faisant craquer son dos endolori accompagné d’un grognement de satisfaction. Ses cornes frôlent alors un objet accroché au plafond, orange et à l’aspect cireux que je n’identifie pas immédiatement. Je m’approche pour l’examiner : il ressemble à un minerai fait de longs tubes hexagonaux et fins, plusieurs dizaines, agglomérés en une masse suspendue au plafond par de petits câbles. Au centre semble rayonner une sphère et je comprends enfin qu’il s’agit de la source de lumière de la pièce ainsi que de la cuisine. Grâce à la gaine de cire qui l’entoure, la luminosité est assez proche de celle de l’extérieur.


- Oh, laissez-moi vous expliquez ! J’ai oublié de le faire aux autres ! Se sont en fait des algues phosphorescentes qui produisent la lumière. Si vous voulez les éteindre il suffit de décrocher la sphère grâce à la perche qui se trouve derrière la porte et de la couvrir avec le tissu prévu à cet effet, voilà ! Euh…À part ça, ça vous convient ?


- C’est merveilleux, merci infiniment !


- Oh, superbe alors ! Je vous laisse prendre possession des lieux, rendez-vous au réfectoire, quatre étages plus bas, lorsque le soleil frappera la cuisine.


Je me retourne vers l’ouverture de la cuisine sans comprendre, puis aperçois près de la porte d’entrée un hublot avec une vitre incurvée. Il laisse passer la lumière du soleil qui dessine un disque clair se déplaçant dans la pièce au fur et à mesure de la journée. D’après l’angle actuelle de la lumière, j’imagine qu’il doit être à peu près 15h et que notre chambre fait face au sud. J’ai à peine le temps de souffler et voir Virth fermer la porte que Nuiraldem me prend par les épaules avec un air pressé.


- Je prends la chambre sans fenêtre !


- Ok, ok ! Mais arrête de me serrer comme ça, tu vas me déboîter l’épaule !


Il se recule sans s’excuser et file dans sa chambre, probablement pour s’affaler sur son lit et siester. J’entends ses affaires tomber avec fracas puis rapidement le bruit des lattes de son lit, visiblement contrariées par le poids anormal de l’occupant de celui-ci.


Je peux enfin respirer et m’assoit au bureau. J’aperçois alors, posé dessus, une fleur des falaises en pot. Au moins elle égaye un peu la pièce. Je décide d’aller inspecter ma chambre : j’ouvre la porte et ne trouve rien de surprenant pour une fois, un lit (bien fait, ça ne va pas durer), un guéridon à côté, une commode appuyée contre le mur de gauche pour ranger des vêtements et, comme me l’a sous-entendu Nuiraldem, une fenêtre, donnant sur le sud. Je l’ouvre et sens l’air marin me fouetter le visage. Du lointain, des cris d’oiseaux me parviennent, des Fous de Bassan, à nouveau. Je laisse la pièce s’aérer et retourne visiter notre logement. La salle « polyvalente » est assez spacieuse en comparaison à ce à quoi je m’attendais et doit pouvoir accueillir 6 à 7 personnes. Je préviens Nuiraldem mentalement que je sors un moment. Inutile, il dort déjà.


Mes jambes courbaturées par le voyage en tailleur ainsi que la descente des escaliers me hurlent de ne pas essayer de monter, me vient alors l’idée de rejoindre le réfectoire donc Virth a fait mention. En chemin, je croise quelques citoyens, des pêcheurs, des tailleurs, des agriculteurs (bien que je n’aie vu aucun champ nulle part), et quelques enfants. Ils s’arrêtent de jouer à mon passage pour me demander qui je suis et me dire que mes vêtements sont bizarres. Effectivement, ma tunique de voyage sombre, ici, dans une zone très exposée au soleil et chaude, n’est pas très adaptée.


Je ne me presse pas, observant l’architecture de cette ville atypique : le granit est très clair ici, donnant une impression de surface blanche uniforme, quoique teintée légèrement de gris. Les autochtones se plaisent à incruster les tours de porte, les piliers et les sols de tesselles colorés de bleu ou d’orange, parfois des plantes des falaises viennent même habiller le tout. De nombreuses fontaines jaillissent des murs, sans doute y a-t-il un écoulement d’eau douce plus profondément dans la falaise. Bien que mon nez n’ait pas eu de repos depuis notre arrivée, je distingue une odeur agréable en arrivant à un pallier qui doit se situer non loin du réfectoire : des fleurs et feuilles odorantes. En tournant la tête, je comprends quelle en est l’origine. Je ne pensais pas en trouver dans un climat si aride pour les plantes, mais ici loge un (ou une) herboriste.


J’entre immédiatement, sans hésitation. L’air floral de l’intérieur octroie un répit bienvenu à mon nez. Je suis immédiatement accueillie par un jeune chien m’aboyant avec ferveur. Ce n’est pas que je n’aime pas ces animaux, juste qu’ils ont tendances à me surprendre trop facilement. Je remarque qui lui manque une patte avant lorsqu’une voix s’élève du fond de la pièce, derrière un petit comptoir, envahi par les fleurs.


- Salut ! Qu’est-ce que je peux faire pour vous ?


- Je euh…bonjour ? Excusez-moi je venais juste voir.


Le chien continue d’aboyer avec entrain, rendant la communication difficile.


- Physallis ! Chut !


Le chien s’arrête immédiatement et se contente de me fixer, battant joyeusement de la queue. Une femme (j’estime d’une dizaine d’année mon ainée) aux cheveux sombres et tressés émerge du comptoir. Elle me toise avec curiosité.


- Vous disiez ?


- Non rien je ne faisais que regarder. (Je détecte alors une odeur que je connais bien) Vous avez de l’aspérule odorante ?


- Ah ! Vous avez un fin nez, quoiqu’on la reconnaît vite ! Oui j’en possède, mais elle n’est pas donnée, on ne la trouve pas facilement ici, malheureusement. Mais je suis sûre qu’une jeune fille comme vous a les moyens d’en acheter, je me trompe ?


Mon regard dérive sur la gauche alors que je grimace légèrement, n’aimant pas être percée à jour. Effectivement, ma tunique noire avec ses dorures ainsi que mon collier auquel est serti un rubis ne peuvent pas mentir. J’effleure mon pendentif, pensive, avant d’acquiescer.


- Bien, tenez, c’est tout ce qui me reste !


- Pardon ? Mais je n’ai jamais dit que j’en voulais !


- Juste. Mais votre regard ne trompe personne.


- Mmh.


Elle s’approche de moi avec un petit sourire et un sachet dans la main droite. Elle le pose dans ma paume et semble réfléchir un instant, en tenant mon poignet de sa main libre.


- Vous, vous possédez quelque chose qui m’intéresse !


- Et si vous me dites quoi, je pourrai peut-être même vous le donner comme monnaie d’échange c’est ça ?


- Exactement ! Et ça se trouve dans votre poche droite, celle à l’intérieur.


Devant mon air ahuri, elle s’explique immédiatement en riant à moitié.


- Ne me regardez pas comme ça ! Je suis herboriste, j’ai un lien magique (aussi faible soit-il) avec tous les végétaux. Et je sens aussi que vous détenez quelque chose de très très très précieux dans cette poche !


- Excusez-moi madame, mais je n’ai rien, je vous assure.


- Vous vous trompez ! Vous avez quelque chose d’extraordinaire ! Regardez !


Je plonge alors la main dans ma poche, ne rencontrant rien à part de la poussière. J’essaie de récupérer ce que je peux et présente ma main, sale et couverte de petits débris. Je sursaute lorsque la femme s’exclame :


- Vous voyez ! Je vous l’avais dit !


Elle me prend délicatement la poussière de mes doigts et semble la trier minutieusement, avant d’en sortir un minuscule grain grisâtre.


- Ça ! C’est une des plus belles merveilles de ce monde ! Une graine ! Et je peux vous assurer qu’elle donnera une magnifique plante ici.


Devant mon air perdu, elle s’interrompt avant de me regarder intensément.


- Vous, vous venez du Nord c’est ça ?


- Effectivement, à quoi vous pouvez le déduire ?


- Votre voix. Elle sonne comme les grandes plaines.


- Hein hein…


- Peu importe ! Merci infiniment ! Vous ne vous doutez pas de la valeur d’une telle chose pour moi !


- Si ça peut vous faire plaisir…Au fait, quel est votre nom ?


- Lequel ?


- Comment ça lequel !? Celui par lequel les gens vous appelle !


- Sabar. Et vous…je parie qu’il commence par un V.


- Non, par un N, et c’est Nasae.


- V et N c’est pareil ! Un V c’est un N qui a perdu une patte et s’est rééquilibré ! De plus votre nom ne fait pas vraiment d’ici, ni du Nord.


- C’est parce que je n’en suis pas originaire.


- Ah je vois ! Bon, avec cette nouvelle petite, je vais avoir beaucoup de travail ! Repassez me voir à l’occasion !


- M…Merci j’imagine ? À une prochaine !


- Ah ! Et dites à votre ami dragon de ne pas s’approcher des plantes, sinon je lui fourre des chardons dans les naseaux pour le restant de ses jours !


- Je n’y manquerai pas !


Un sourire entre l’inquiétude et l’hilarité apparaît sur mes traits alors que je quitte la pièce, un peu perturbée. Je reprends mon exploration de la ville, mon sachet en main et de la poussière en moins. Je finis par trouver une terrasse, surplombant la mer et me permettant de mieux observer la ville, incrustée dans la falaise.


Elle semble se structurer comme un arbre : il y a un axe central qui assure tous les transports verticaux, du haut de la falaise vers le rivage, approximativement 400 mètres plus bas et vice-versa. Sur les côtés s’étendent des branches qui colonisent le reste de la falaise mais en longueur. Elles ont tendances à être plus longues quand elles sont plus basses, probablement car il y a plus de gens qui vivent de la mer que de ce qui se trouve sur les sommets des falaises.


Je décide enfin de rejoindre mes appartements, et y trouve Nuiraldem, en train de ranger minutieusement le matériel scientifique sur les étagères. Je le préviens de ne pas trop le mettre au bord, auquel cas il risque de tomber si lui tombe de son lit (ce qui est déjà arrivé). Je me prends un petit coup d’aile vexé juste avant qu’il ne finisse de tout ranger et lui transmet le message de Sabar.


- Depuis quand on se fait espionner ? Et par une herboriste folle en plus ?!


- Je pense qu’elle ne veut juste pas qu’on abîme les plantes, alors fait attention. Bref c’est l’heure du rendez-vous, tu manges avec qui ?


- J’ai besoin de viande, je vais avec les autres tout en bas. Je ne pense pas qu’il y en aura assez à votre réfectoire.


Il m’ébouriffe les cheveux et sort, suivi rapidement par moi qui me recoiffe. À peine sortie, je ne le vois plus, probablement est-il descendu par voie des airs, bien plus rapides. Je préfère utiliser les escaliers pour rejoindre le réfectoire.


En descendant, je trouve facilement ma destination grâce à la taille de la porte. J’entre et suis immédiatement invitée à la table attribuée à notre expédition ainsi qu’à Virth. La pièce est immense, tapissée de céramique bleue du sol au plafond, avec plusieurs lustres semblables au nôtre. Des tables en arc de cercle font face au centre où brûle un grand foyer, surmonté d’une plaque de pierre sombre et d’un trou béant plus haut, probablement une cheminée. Je remarque un siège vide sur ma gauche, peut-être prévu pour Nuiraldem.


L’heure est actuellement aux discussions. Edward se situe à ma droite et parle à voix basse avec un autre homme, son colocataire je suppose. Les habitants bavardent joyeusement à d’autres tables lorsque j’en aperçois une où les gens se rassoient, prêts à manger, assiettes pleines en main. Virth s’adresse alors à moi :


- Je vous explique : le service se fait par tables, on commence par celles de droite en rentrant, puis on finit par les plus à gauche. Dès qu’une table est appelée, chacun passe au buffet, au fond, et vient cuire ce qu’il veut au foyer, avant de s’assoir pour manger.


- Ah d’accord ! C’est vraiment une communauté où vous partagez tout !


- Oui effectivement, chacun offre un service à la ville et la ville le lui rend.


J’entrevois à une des prochaines tables servies Sabar, qui m’adresse un grand sourire lorsqu’elle se rend compte que je l’observe. Je lui adresse un simple signe de tête en réponse. Notre table est plutôt sur la gauche, nous discutons donc en attendant notre tour. Une fois arrivé, nous nous levons, comme on me l’a expliqué, pour nous servir au buffet. J’y vois beaucoup de poisson, évidemment, mais aussi de la volaille, des caviars, des algues en quantités et des salades de plantes des falaises, trop salées à mon goût. J’ai toujours été plus portée sur les végétaux que sur la viande - une qualité appréciable lorsqu’on voyage dans des régions plus pauvres que celle-ci - toutefois je ne me prive pas de poisson par peur de faire mauvaise impression auprès de nos hôtes.


Le repas se déroule en silence, à notre table tout du moins. Alors que je viens juste de terminer mon assiette, un sentiment de terreur, teintée de colère m’envahit. Je crois d’abord à une crise de panique puis en quelques secondes je trouve l’origine du problème, Nuiraldem. Sans même aider ma table à débarrasser, je me précipite au dehors de la salle et me penche par-dessus les balustrades de granit pour apercevoir le bas de la falaise. Là, il me semble distinguer des formes se mouvant avec violence dans les eaux en contrebas. En plissant les yeux je distingue des éclats bronze, bleus et noirâtres. Je me précipite dans les escaliers au risque de me briser le cou et j’entends un concert de rugissements me parvenir. Soudain, un son de cor retentit et les cris redoublent de puissance, ainsi que mon impression de peur, à laquelle se mêle la mienne cette fois.


En arrivant en bas, j’entends à présent des cris d’hommes, s’organisant autour de masses bleues et lisses, à moitié immergées. Elles semblent retenir les deux silhouettes écailleuses qui se débattent avec force cris et claquements de mâchoires, de colère pour l’un et de panique pour l’autre. Les formes retenant les deux dragons s’approchent du bord pour les déposer sur le rivage sans pour autant les relâcher et produisent des grondements profonds, peut-être contrariées. Du coin de l’œil, j’aperçois les deux Quaer, en retrait, qui observent la scène sans un mot, effrayés par les créatures. Je m’élance sur la gauche pour rejoindre mon ami. Je suis stoppée net dans mon élan par un des hommes sur place qui m’attrape le bras et me garde en arrière le temps que ça se tasse. Au bout de quelques instants, les tentacules rouges retenant les deux opposants commencent à se relâcher, alors qu’ils semblent se calmer, enfin. Nuiraldem, qui a dû repasser sous sa forme habituelle pour se battre, en profite pour se dégager complètement et s’éloigne le plus vite possible de l’eau et de son rival, haletant et couvert de sang. Le Nordique - que j’identifie comme le plus petit des deux - semble encore prêt à se battre, mais la forme bleue ne le relâche pas. Il s’adresse alors à grands renforts de cris à mon partenaire :


- Tu n’es qu’un meurtrier ! Un chien de guerre sans morale, sans loi ! Une ombre dans le dos des gens, prête à les poignarder à la première occasion ! Tu ne mérites pas de vivre, cornes brûlées !


Aucun mot ne semble passer les mâchoires serrées de mon ami, je me libère alors de la poigne de celui qui me retenait et le rejoins à grandes enjambées, encore essoufflée par ma descente effrénée dans les escaliers. Après quelques battements de cœur, il s’adresse enfin au Nordique, toujours retenu.


- Je n’ai jamais aimé tuer les miens. Mais je n’ai pas eu le choix, personne ne l’a face à la peur de mourir. Oui je me suis battu, et les morts aussi se sont battus. Personne ne le voulait, mais nous étions tous les mêmes, tous des chiens de guerres comme tu dis, la mort était partout, dans « notre » camp, comme dans celui d’en face. Si nous reculions, nous étions abattus, devant nos amis et compagnons d’infortune. Si nous demeurions immobiles, soit nos supérieurs nous assassinaient pour faire de la place, soit nous nous faisions tués par nos semblables, en face. Enfin, si nous avancions, peut-être avions nous une chance de survivre, de revoir nos proches, de ne plus voir cette horreur mais aussi de la nourrir. Je suis désolé, tellement désolé de ceux que ton peuple a perdu, que j’ai perdu dans ces combats inutiles. Mais je ne peux pas changer le passé, et encore moins changer le cœur de ceux qui ont décidé de le façonner ainsi. Je sais qu’on ne me pardonnera pas, mais j’espère au moins que tu essayeras de comprendre.


- Je me fous de tes excuses ! Tu n’es qu’un tueur !


Le Nordique se débat de nouveau, alors que la créature le tenant resserre son éreinte. Un homme portant une armure de cuir et armé arrive en s’adressant aux deux dragons.


- Je ne sais pas ce qu’il y a entre vous deux et je m’en fiche ! Je veux juste le calme dans cette ville ! Si cela venait à se reproduire, il y aurait de graves conséquences, je vous le garanti ! Heureusement, il n’y a pas eu d’autres blessés, sinon vous seriez de suite jugés !


Nuiraldem ne dit rien et se contente de baisser la tête, honteux. Alors que je m’alarme au sujet de ses blessures, des cris attirent de nouveau mon attention vers son opposant, qui s’est mis à mordre et griffer les tentacules le retenant. Des bêtes arrivent en renfort et le maîtrisent. Le garde reprend alors la parole, s’adressant uniquement à lui.


- Ça suffit ! Cette fois s’en est trop ! Qu’on me l’emmène aux criques pour la nuit, le temps qu’il se calme et que l’eau froide lui remette les idées en place !


Des hommes grimpent alors sur les animaux à carapaces bleues et semblent les guider vers le large, en emportant leur captif, rugissant de rage. Nuiraldem s’effondre alors, exténué et perdant encore du sang. Cette fois, je m’approche vraiment pour m’enquérir de son état. Le garde vient vers nous et me toise un instant avant de me prévenir.


- Vous êtes avec lui ? Je vous le dis tout de suite, nous n’avons rien dans nos infirmeries pour traiter un dragon blessé. (Il regarde Nuiraldem) Vous avez raison sur UN point, vous êtes tous les mêmes les dragons, des reptiles agressifs qui ne font que de se battre lorsqu’ils le peuvent.


Aucun de nous deux ne dis quoi que ce soit, bien que je fixe avec désapprobation le garde qui commence à s’éloigner. J’examine alors les blessures, une vaste majorité sont superficielles, probablement des coups de griffes perdus sur des écailles, ne provoquant que de petits hématomes en dessous. J’aperçois cependant quelques morsures sur le cou qui m’inquiètent tout de même et qui saignent toujours. Heureusement rien ne m’alarme vraiment dans l’immédiat, je le connais assez bien pour savoir qu’il peut endurer ça, aussi je lui demande :


- Tu penses pouvoir monter à l’appartement ?


- Oui, mais il est hors de question que je monte tous ces escaliers, je vais escalader la paroi, je suis un peu taillé pour la grimpe après tout. Ne me regarde pas comme ça ! Le granit offre de bonnes prises je ne risque rien.


Je n’essaie même pas de le retenir mais lui offre ma plus belle mine de réprimandes que je connaisse. Je refuse tout de même de le laisser seul.


- Je te suis depuis les escaliers alors. Tu es quand même blessé, et si tu tombes, je veux voir ça.


Il émet alors un petit grognement lassé et se tourne pour rejoindre le bas de la paroi. Nous nous retrouvons près de notre logement, alors qu’il arrive avant moi, complétement épuisée par la montée et me tenant à la main courante pour ne pas tomber. Il prend sa forme bipède en passant la rambarde, s’approche avec une patte sur ses blessures au cou et me sourit légèrement.


- Je t’ai connu plus sportive.


- Ah la ferme, on va te soigner et après tu pourras dire autant de bêtises que tu voudras.


Un début de rire lui arrache un petit gémissement de douleur et je souris un peu, malgré moi, en rentrant dans le logement avec lui. Je passe une partie de la soirée à panser ses blessures, alors qu'il broie du noir, perdu dans ses pensées. Heureusement, au début de la nuit, il arrête de saigner et chaque blessure est correctement désinfectée (à grands coups d’alcool, faute de mieux, ce qui n’est pas vraiment au goût de mon ami).


Incapable de dormir, je profite de mon insomnie pour consulter mes ouvrages de zoologie concernant le Gisswana, à la recherche des créatures que j’ai aperçue lors du combat. Je finis par les trouver, on les appelle Drojus. Après consultation de leur fiche technique, je retourne me coucher pour sombrer rapidement dans les bras de morphée, bercée par les ronflements bruyants provenant de la pièce voisine. J’irai m’excuser demain auprès de Virth pour mon départ précipité du réfectoire.

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