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Modèles des Anatomies

Nuiraldem et moi étions en train de ranger pour une énième fois son bureau à Farerio, durant le mois de Kaïdaar, au début du premier été de l’année, comme à notre habitude. Je suis alors tombée sur un ouvrage dont les pages menaçaient de se détacher. Il était enfoui sous quelques piles de paperasse et des cartons. Je le pris délicatement et soufflai sur la couverture pour en déloger l’épaisse couche de poussière. Après avoir toussé quelques fois et chassé le nuage qui me piquait les yeux, je me suis tournée vers mon compagnon pour lui montrer ma découverte. Il se tourna en émettant un son interrogatif et s’est arrêté lorsque ses yeux se sont posés sur la couverture. Il sourit légèrement et m’a invité à le lui donner. Une fois le livre dans sa patte il s’est exclamé :

- Alors ça ! Je ne pensais pas le revoir un jour…

- Qu’est-ce que c’est ?

- Un de mes ouvrages.

- Tu as écrit, toi ?

Il s’assit alors sur un des coffres, en écartant les ailes pour éviter de ne les écraser, et posa l’ouvrage sur ses genoux. Même assit, ma tête n’atteignais que son cou.

- Non, pas vraiment en fait. C’est le manuel que j’ai commandité pour mes élèves, lorsque j’enseignais chez les Quaers. Je pensais l’avoir perdu en revenant ici, où même avant. Je n’en reviens pas !

- Il est en piteux état.

- Oui je sais, je n’en ai pas vraiment pris soin comme tu le vois.

Il balaya la pièce du regard avec un air contrit puis contempla la couverture en la frottant de la paume.

- Malheureusement, je ne sais pas si tout ce qui est dedans a pu survivre aux mites.

Il souleva délicatement (autant qu’il en est capable) la couverture pour dévoiler une série de pages jaunies, trouées et rapiécées en certains coins. Je vis ses traits se tirer un peu en signe de contrariété et il souffla pour chasser à nouveau la poussière. Le texte s’était effacé avec le temps, soit à force de frottements, soit parce que l’encre avait été dévorée par des parasites. Certaines pages étaient donc illisibles, à mon plus grand regret. Nuiraldem en tourna quelques-unes jusqu’à une illustration plutôt bien conservée. Y figurait un Nordique à l’air fourbe, un Quaer fier et lui-même. Je regardai d’abord le Nordique puis un sourire me vint.

- Là, j’admets, il a vraiment un museau de vache.

Il rigola un peu avant de lâcher avec le plus grand flegme :

- Je pense que, lorsque j’ai créé les croquis pour l’illustrateur, j’ai dû m’inspirer de mon père, même inconsciemment.

- Une chance qu’il ne soit pas là, ou il t’aurait fait voler plusieurs jours d’affilés pour te faire taire. Il rit à nouveau un peu plus fort.

- Note, il ne devait pas être si petit que ça quand il avait un siècle. Il devait déjà être plutôt grand pour son âge, mais bon…J’ai fait un Nordique moyen pour que mes élèves aient de quoi comparer, alors ça colle plutôt bien. Vu que les Nordiques grandissent toute la vie, ça aurait été compliqué de mettre des adultes en fait, car un Nordique aurait pris toute la place.

Mon regard s’attarda ensuite sur le Quaer, plus petit et assez coloré pour un représentant de cette espèce.

- Il est assez bleu et jaune pour un Quaer non ? Ils ne sont pas un peu plus blancs ou pâles, d’habitude ?

- Elle. Oui c’est vrai et c’est normal. C’était une de mes élèves : j’avais eu besoin d’un modèle pour faire le croquis et elle avait le bon âge. Le problème, c’est qu’à cette période – plus ou moins un siècle – et surtout chez les Quaer, il y a plus de périodes de parades que chez les adultes. Du coup les « jeunes » ont plus souvent des mues et des couleurs vives. Celle-là venait de muer. Je ne sais même pas comment elle a fait pour rester en place deux heures sans être distraite par tout et n’importe quoi ! Bref, j’ai profité d’un congé que j’avais pris pour faire faire cet ouvrage ici, à Farerio. C’était assez risqué comme idée, à l’époque, mais ça en valait la chandelle !

- Hein hein. Ce que je comprends moins, c’est pourquoi toi et elle, sur cette image, vous tenez vos ailes comme ça, ce n’est pas très naturel.

- Dans les manuels, c’est assez courant, pour une vue générale et quand on n’a pas beaucoup de place. Ça donne quand même quelques infos sur les ailes et ça ne cache pas trop le corps. Enfin… c’est ce que l’illustrateur m’a dit.

Enfin, je regardais son portrait. Visiblement, il n’était pas beaucoup plus petit que maintenant, quoiqu’avec un peu moins de cicatrices sur le dos et le museau.

- Tu t’es fait plus imposant quand tu as fait le croquis ou… ?

- Non, je n’ai juste pas beaucoup grandi depuis le temps, pas comme les autres Nordiques, ça c’est sûr!

Il sembla avoir une petite moue contrariée et se reprit rapidement pour continuer.

- En vérité, je n’étais pas des masses plus âgé que mes élèves, à peine une vingtaine d’années de plus. À l’époque, il y avait tellement peu d’écoles…un enfant aurait pu donner cours à tout un village, et pour plusieurs années ! Je n’ai donc pas trop changé depuis.

- Ça fait déjà vingt ans ! …à peu près, de ce que tu m’as dit.

- C’est sûr, toi tu as à peine vingt ans. Ça doit être long de ton point de vue.

Je fis mine d’être vexée et il sembla ne pas s’en préoccuper. Un détail vint alors m’interroger :

- Tu cachais déjà tes marques.

- Oui, et heureusement, sinon je me serais vite fait attraper en allant faire illustrer et copier le manuel ! J’ai eu un réel coup de chance, l’artisan n’avait jamais entendu parler de moi.

- Tu prenais plus de risques apparemment. Tu es devenu peureux ?

- Redis ça, et je te lance par la fenêtre. On dit que les vents sont très agréables en début d’été, assurément de merveilleuses dernières sensations.

- D’accord d’accord !

Il replongea son museau sur les pages et n’ajouta rien. Il fixa quelques instants l’illustrations et les quelques lignes sur la page adjacente. Enfin, je brisai le silence, plus pour parler qu’autre chose :

- Le museau, le tien, est un peu fin au bout non ?

Il tourna la tête, de sorte à avoir une meilleure vue de ce dont je parlais.

- C’est possible, je n’y avais jamais prêté attention je t’avoues.

- Ça te donne des airs de crocodiles à corne.

- Foutaises !

- C’est peut-être à cause de ça que tu ne chantes pas trop mal…

- Ça te vient comme ça ces réflexions ?!

- Bah je ne sais pas, je me disais que c’était possible. C’est peut-être pour ça que les Quaer et les espèces aquatiques chantent mieux de manière générale. Parce que leur museau est moins plat et cours que celui des Nordiques ?

- Si l’idée est bonne, je pense plutôt que ça vient du cou et des poumons. À part les nordiques, la plupart des dragons ont de plus grands poumons et leur cou est arqué au repos. Les cordes vocales sont aussi plus loin dans la gorge, donc on a une plus grande zone de résonance. Bref…c’est un peu technique en fait. Peut-être aussi que les Nordiques vocalisent moins, tout simplement : vu qu’ils sont plus aptes à la télépathie. Du coup les autres races gèrent mieux les sons qu’ils produisent, car ils les utilisent plus souvent.

- Pas faux. Tout ça pour me dire que ce n’est pas de ton père que tu tiens ce talent.

- C’est l’idée, oui. Bon ! Fini les réflexions stupides, y a du boulot ! On a encore beaucoup de choses à ranger.

Il déposa le livre sur son bureau (parmi une myriade de feuilles volantes) et se leva prestement, visiblement revigoré par cette courte pause. Je le suivis et continuai de ranger son office pour le reste de la journée.


Quelques jours plus tard, je me suis rendue dans le quartier des artisans, discrètement. Aussi, je pu lui offrir pour son anniversaire, au milieu de l’été, son manuel restauré : les pages avaient été sauvées ou recopiées à la main. Les illustrations avaient repris de leurs couleurs et les textes redevenaient lisibles. Je le soupçonne d’avoir deviné la nature de son cadeau avant même d’ouvrir le paquet, l’odeur de papier neuf étant assez forte. Pourtant, lorsqu’il l’eu ouvert et qu’il tint l’ouvrage devant lui, il sembla vraiment ému. En tournant les pages, il tomba à nouveau sur l’illustrations dont nous avions discuté auparavant et écarquilla les yeux de surprise. Il ne prononça d’abord aucun mot, puis finit par faire une simple remarque, presque anodine :

- C’est bien, tu as même fait dessiner ton incapacité flagrante à ne pas savoir correctement porter ton uniforme.

Bien que sur le moment, je fis semblant d’être vexée, je savais qu’il voulait dire merci, aussi je ne lui en tins pas rigueur et (il me l’avoua plus tard dans la journée) , c’était là un cadeau qu’il chérirait longtemps.



Modèles des Anatomies

A. N. Croc-de-foudre

(15ème segment d’Idaar, 176 du Flamboyeur Faremal)

Illustrations 1 :


Représentation de trois dragons:


- Nordique mâle 107 ans

- Quaer femelle (mue de PP*) 94 ans

- Hybride – A. N. Croc-de-foudre 104 ans


*PP - période de parade

Ajouts secondaires (à échelle, 3ème segment de Siraad, 195 du Flamboyeur Faremal):


- Forme bipède - A. N. Croc-de-foudre

- Humaine As. N. Syvrin




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