Le Rêve de Soma - Chapitre 1

Chapitre 1 : Le Souffle Noir


Dressé devant la statue d’Azel, le prêtre, imperturbable, écarta lentement les mains vers les fidèles en signe de miséricorde. Sous la lumière des torches, sa chasuble rouge lui donnait l’allure d’un oiseau de proie. Les genoux des femmes ployèrent vers le sol tandis que les hommes, debout sur l’estrade, restèrent stoïques devant lui.


Loïne s’agenouilla maladroitement sur la pierre froide de la chapelle en serrant ses doigts gelés sur la tunique blanche et légère. Le froid humide de Centaurée lui mordait les pieds et s’infiltrait dans ses veines comme du venin glacé. Le prêche des vespérales était pénible à cette période de l’année, mais à moins d’être moribond, il n’était pas dispensable, quelle que soit la saison. Malgré cela, la toge cérémonielle couvrait à peine le corps frileux de la jeune femme ; tout juste ce qu’il fallait pour cacher ses attributs tentateurs susceptibles d’ébranler la droiture des hommes. Loïne courba le dos face au dieu et appuya ses coudes sur le sol en se mordant la lèvre. Ses genoux saillants roulaient douloureusement contre les dalles de pierre. Sa mère lui avait souvent dit qu’elle était bien trop maigrelette pour endurer le frimas du nord. Le visage caché dans sa chevelure noire, Loïne écoutait distraitement l’invocation lente du prêtre. Elle n’était pas seule à souffrir. Tous les souffles autour d’elle se faisaient difficiles et tremblants. Les hivers étaient rudes dans la région nord du Royaume de Sendre et maltraitait la peau brune des sendrins, venus des terres chaudes de Cavasior. Loïne se souvenait des récits de sa grand-mère qui avait bien connu ce vieux pays, berceau de son peuple avant l’époque de la Grande Conquête du nord qui avait donné naissance au nouveau Royaume de Sendre. Elle se souvenait surtout de son teint dorée par le soleil, ses cheveux grisonnant, durcis par la sécheresse des vents brûlants. Loïne, elle, n’avait connu que les étés fades et les hivers rigoureux des terres de Centaurée. Elle y était née et n’avait jamais eu l’opportunité ni le courage de repartir seule vers Cavasior. Elle aurait aimé, elle aussi, sentir au moins une fois la piqure du sable chaud sur son visage. Elle aurait tant voulu ne plus affronter ce froid pénétrant toutes les semaines lors des vespérales. Azel était bien cruel d’exiger d’eux ces rituels sacrés dans les mêmes conditions que les sendrins de Cavasior. Aussi avait-elle la chance de n’être qu’une femme. Par essence, elle ne méritait pas d’ôter tous ses vêtements pour présenter son corps vicié au regard du Grand Dieu. Elle devait rester en arrière, prostrée dans l’anonymat avec ses semblables pour implorer la clémence divine. Les hommes, eux, devaient endurer bien plus de tourments qu’elle. Montés sur l’estrade face à la statue d’Azel, ils avaient l’honneur de s’offrir entièrement nus dans le froid de l’hiver. Au moins ces prêches avaient l’avantage de leur offrir une solide constitution qui faisait la réputation des centauréens sur les champs de bataille.


Timidement, Loïne leva la tête vers l’estrade et fouilla du regard parmi les corps dénudés. Elle reconnut la silhouette cambrée de Malo, l’apprenti forgeron du village et ne put contenir un petit sourire. Elle aimait bien ce garçon discret et laconique, avec sa voix éraillée et son regard vif. Elle aimait sa démarche assurée et l’évidente gentillesse dont il faisait montre à son égard. L’imperceptible sourire qu’il lui offrait chaque jour en la croisant sur le chemin du marché suffisait à réchauffer les entrailles de Loïne pour quelques heures. Ainsi, malgré la souffrance éprouvée lors des vespérales, elle nourrissait chaque fois l’espoir coupable d’apercevoir le jeune homme parmi la foule de fidèles dévêtus. Et ce soir, il était juste devant elle, immobile et fier sous la lumière des torches, les poings serrés dans l’air glacial. Ses muscles tendus par le froid sublimaient sa silhouette déjà taillée par l’effort quotidien et le rendaient beau comme un prince. Mais alors que ses yeux effleurèrent les fesses du jeune homme dressé face au prédicant, Loïne sentit une rougeur fautive lui chauffer les joues et rabaissa vivement la tête vers le sol. Comment osait-elle avoir de telles pensées dans un moment si sacré ? Comment osait-elle souiller du regard la pureté d’un corps d’homme, entièrement offert au jugement d’Azel ? Une œillade inquiète lui fit croiser des yeux courroucés braqués sur elle. Elle reconnut aussitôt la figure froissée de la Revêche agenouillée non loin d’elle, cette pie baratineuse à qui nulle imprudence n’échappait. Elle avait surpris le regard de Loïne et s’apprêtait à répandre son venin dans tout le village. Les pommettes de la jeune femme s’enflammèrent de honte et de crainte.


Soudain, un coup sourd contre la porte de la chapelle fit sursauter de nombreux fidèles comme un seul homme. Le prêtre interrompit ses litanies, le geste suspendu par la surprise tandis que l’écho du choc rebondissait encore sur les murs de pierre. Alors que les murmures interrogatifs commençaient à rouler dans l’air glacé, un nouveau coup retentit et la porte s’ouvrit brutalement sur une silhouette malingre et nerveuse. Les yeux des Sendrins s’arrondirent de surprise. Une biche affolée venait d’entrer dans la chapelle et bondissait éperdument entre les bancs de prière. Frénétique, elle glissait sur les pierres lisses et se cognait contre les murs avec violence. Avec les autres, Loïne se redressa vivement sur ses pieds, les yeux rivés sur l’animal exalté. Les pattes tremblantes de la biche étaient tordues comme des branches et sa mâchoire écumante, bordée de crocs longs comme des doigts d’enfant, semblait fendre la tête jusqu’au cou.



Blottie dans la foule anxieuse, la jeune femme grelotta d’angoisse à cette vision d’horreur. Elle n’aurait jamais cru voir un jour une Aberration dans son village natal, jusqu’à lors préservé des abominations qui rongeaient le Royaume de Sendre depuis des mois.


Tandis que la majorité des fidèles reculaient vers le fond de la chapelle pour éviter les mouvements erratiques de la biche, plusieurs hommes debout sur l’estrade se ruèrent sur elle. Tous nus comme des vers, ils empoignèrent ce qu’ils trouvèrent à portée, autant de crochets, de fourches et de bâtons qui s’élevèrent contre l’Aberration devenue folle. Haletante et gémissante, elle se jetait parfois sans raison contre les murs de chapelle, dans un bruit de chair molle. Les armes de fortune approchèrent nerveusement pour encercler l’animal, mais sa gueule saliveuse claquait avec rage vers les corps nus et vulnérables qui s’offraient à elle. Un homme hurla lorsqu’un croc saillant se ficha dans sa cuisse. La biche continuait de donner de vifs coups de tête, enfonçant toujours plus son croc immense dans la chair du Sendrin qui se débattait. Deux villageois profitèrent de l’instant pour planter une fourche dans le flanc palpitant de la bête, et donner un coup de manche dans les pattes fébriles pour qu’elle tombât à terre. Les Sendrins se jetèrent sur elle quand elle lâcha prise, recouvrant son corps agité de coups et de plaies. Entre les silhouettes dénudées des hommes, Loïne put voir les pattes de la biche battre l’air. Elle entendit ses hurlements, semblables à ceux d’un enfant qu’on éventre, jaillirent au milieu des cris enragés des Sendrins La jeune femme se boucha les oreilles mais le crissement des sabots sur la pierre traversaient la barrière de ses mains. Bientôt le tressautement des pattes cessa, le corps de la biche se relâcha et le sang frais s’écoula dans les sillons des pavés de la chapelle. Silence qui retomba juste après leur parut si lourd, soudain.

Les gémissements du blessé resté à terre tirèrent bien vite les Sendrins de la stupeur qui les avaient saisis après cette troublante interruption. Quelques hommes et femmes l’entourèrent et confectionnèrent un bandage rudimentaire avec une tunique déchirée. Loïne les regardait s’activer sans réagir, enlisée dans une étrange sidération. Que venait-il de se passer au juste ?

Tandis que des soins sommaires étaient prodigués, la plupart des fidèles s’était recouvert le corps, n’ayant plus l’âme aux suppliques.

— Une Aberration… ici, en plein cœur du Royaume… souffla le prêtre en se penchant sur le corps déformés de la bête.

— C’est impossible ! Nous savons tous que le Souffle Noir est l’œuvre de ses saletés de démons qui pullulent dans les montagnes bleues ! Ils ne peuvent jeter leur malédiction aussi loin dans les terres ! lança un villageois, les mains encore couvertes de sang animal.

— Et pourtant, cette saleté d’Aberration est bien arrivée jusqu’ici ! C’est un présage ! Il faut fuir le village sans tarder où nous serons tous tués par le Souffle Noir.

Loïne tourna des yeux attentifs vers la fière silhouette qui s’était dressée dans la foule. Elle avait reconnu la voix ferme et décidée du jeune Malo, à présent drapé dans une tunique légère.

La rumeur anxieuse des fidèles enfla dans de la chapelle.

— Foutaises !

— Calmez-vous, calmez-vous, tempéra le prêtre avec des gestes sereins. Mieux vaudrait voir de nos yeux le message qu’Azel nous envoie. Rhabillez-vous tous, et sortons. Si le Souffle approche, nous le saurons.

Les Sendrins sortirent fébrilement de la chapelle et se figèrent sur le seuil. Le vent s’était levé et secouait les grands arbres alentour. Le bruit des branches frémissantes, pourtant si rassurant la journée, oppressait le cœur des villageois. A ce instant, ce fut comme si toute la forêt frissonnait d’angoisse.

Les bras serrés contre elles, Loïne sentit le regard perçant de la Revêche sur sa nuque et se retourna.

— Le démon arrive par ta faute, sale putain !

— Fermez-là, espèce de vieille chouette !

Soudain, des cris stridents retentirent au beau milieu de la nuit tombante et une nuée d’oiseaux, surpris dans leur sommeil, jaillit des bois sombres. La foule de fidèles tressaillit. Cette vision n’augurait rien de bon. Certains volatiles retombèrent sur le sol, comme fauchés en plein vol. D’autres, affolés, se cognèrent violemment contre les murs de la chapelle et roulèrent mollement jusqu’aux pieds des Sendrins effrayés. Les petits corps à terre étaient tout boursoufflés. Parfois, leurs yeux ensanglantés paraissaient jaillir de leur orbite. Ses oiseaux affreusement déformés souffraient du même mal que la biche. La panique gagna les plus tendres qui s’enfuirent vers le village sans en attendre plus.

Loïne resta figée face à la forêt. Malgré l’obscurité de la nuit, elle voyait le spectacle sordide qui se déroulait sous ses yeux. Elle distinguait les branches des arbres se recroqueviller dans un craquement sinistre, comme si un feu invisible les consumait. Le vent devenu violent s’engouffra dans les bois, semblables à une bouche béante qui aspirait toute vie alentour.

— Le souffle Noir… murmura la jeune femme, paralysée par l’effroi.

Elle vit soudain une masse grouillante fondre vers elle à grande vitesse. Des animaux sauvages apeurés, lapins, rats, renards et chevreuils, sortirent en trombe de la forêt et se dispersèrent vers le village. Les bêtes bondissaient de tous côtés, percutant parfois des villageois. Loïne hurla de terreur, secouée d’un violent frisson, quand une puissante poigne l’agrippa au bras et la tira de sa stupéfaction.

— Il faut fuir, tout de suite !

La Sendrine reprit brutalement ses esprits, le cœur battant dans ses tempes. Malo, l’apprenti forgeron ! Il était revenu vers elle sans la moindre hésitation ! Entrainée par le jeune homme, Loïne força ses jambes à réagir et s’élança à ses côtés. Oubliant le froid et la douleur, ses pieds nus foulèrent la terre gelée et percutèrent les cailloux sans s’arrêter. Ses pensées affolées se focalisèrent sur un seul objectif : s’éloigner de la forêt, courir le plus vite, le plus loin possible. Les deux jeunes sendrins fuirent ensemble au milieu de la foule terrifiée qui regagnait le village en hâte. Par moments, Loïne sentait contre ses jambes le contact velu d’un animal et serrait les dents pour ne pas crier. La situation lui paraissait irréelle, à la fois trop vive pour être un rêve, et trop effroyable pour être vraie. Il ne pouvait s’agir du Souffle Noir ! Ce n’était qu’une infamie que l’on se racontait le soir pour se glacer le cœur ! Une horreur à la limite du conte qui ne regardait que les contrées lointaines ! Cela ne pouvait arriver dans ces terres si paisibles, si proches de la capitale ; si proche de la civilisation et de la raison…


La force des rafales freinait dangereusement la course des villageois. Loïne s’accrochait désespérément à la main solide de Malo pour ne pas se faire happer. Derrière elle, un hurlement déchira le souffle du vent. Entre ses cheveux qui lui fouettaient le visage, elle vit des ombres onduleuses sortir du bois et ramper comme des serpents noirs en direction du village. La végétation pourtant maigre de l’hiver s’asséchait à vue d’œil sur leur passage. Au milieu de leurs bras tentaculaires, l’homme blessé par la biche se débattait comme un diable au bord de la folie. Rattrapé par les ombres, il s’écroula sur le sol en se brisant la voix. Loïne vit la peau du malheureux se flétrir en un instant. Bientôt, des veinures nécrosées apparurent sur ses jambes et sa blessure se mit à vomir du sang noir. Glacée de terreur, la jeune femme eut l’impression de voir le corps de l’homme fondre devant ses yeux.

— Ne regarde pas en arrière !

Malo tira de nouveau Loïne qui suivit sans broncher. Elle continua de courir, le souffle douloureux et l’esprit engourdi. Ses pieds lui semblaient aussi lourds et froids que des pierres de glaces. Autour d’eux, les cris désespérés retentissaient de tous côtés. Les ombres approchaient si vite… Tout près d’elle, Loïne vit tomber Madie, la belle dentellière, dont la peau se fanait à l’instant comme les pétales d’une fleur. Derrière elle, la jeune femme reconnut le cri écorchée de la Revêche qui avait dû se faire prendre. Son cœur se serra. Même si elle détestait cette rombière, elle n’aurait jamais pu lui souhaitait un tel tourment.




Elle tâcha de chasser ces pensées de sa tête. Ce n’était pas encore le moment de flancher. Mais lorsqu’elle remarqua que leurs pas les éloignaient des habitations, Loïne s’effraya :

— Qu’est-ce que tu fais ?

— Les murs des maisons n’arrêteront pas cette chose ! Il faut fuir le village !

La Sendrine se retourna vers les habitations, horrifiée. Elle voyait les gens se réfugier chez eux, ignorant qu’ils se retrouveraient mortellement piégés par les murs de leur foyer. Des familles entières allaient se faire aspirer par cette horreur diabolique qui rongeait la terre.

— Attends ! On ne peut pas laisser faire ça ! Ils vont tous mourir !

— On ne peut rien faire, Loïne !

La jeune femme poursuivit sa course, des sanglots dans la gorge. Malo avait raison, bien entendu. Et cette raison sonnait comme le glas d’une sentence de mort.

Un peu plus haut sur la petite colline, les deux jeunes Sendrins s’arrêtèrent pour reprendre leur souffle. Dans l’obscurité de la nuit, ils entendaient les hurlements des gens qui se faisaient surprendre par le Souffle Noir. Au milieu du village, le toit d’une maison venait de prendre feu. La lumière diffuse des flammes qui se propageaient offrait un spectacle terrifiant. Des corps perdus se tortillaient au milieu des bras sombres qui zébraient la terre. La chapelle plus au loin s’écroula soudain, comme si ses murs touchés par les ombres avaient pourri sur place. Le Souffle Noir avalait tout !

Loïne cacha sa bouche dans ses mains pour étouffer un sanglot. Elle avait envie de flancher, maintenant. Tous ces gens qu’elle connaissait depuis toute gamine étaient en train de mourir sous ses yeux.


Soudain, Malo poussa un hurlement effroyable. Surprise, les yeux de la Sendrine s’arrondirent d’épouvante quand elle vit le corps du jeune homme emprisonné par les ombres dévoreuses.

— Aide-moi ! Je t’en prie… supplia Malo en tendant vers elle une main tremblante.

Loïne poussa un cri déchirant quand elle vit les doigts du jeune homme fondre comme de la cire.

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