La Terre des Damnés (extrait)

    Les épaisses murailles de la cité d’Ooth élançaient vers les immensités azurées leurs tours puissantes, flèches de pierre bien décidées à transpercer les cieux de toutes leur hauteur. Dans le ventre de ce mur à l’épaisseur de seize coudées vivait, tels des fourmis, la garde des cent dragons, légion terrible et redoutée de tous les habitants d’Ooth. Il se murmurait sur eux des légendes et des contes bien pires que tous les cauchemars. Leur justice était réputée pour être sourde et aveugle, violente et sans compassion. Par le fil de l’épée ils passaient les ennemis de la cité, laissaient pourrir en des geôles infâmes quiconque outrepassait la loi. Mais l’agitation d’Ooth en ce matin brumeux n’était ce qui préoccupait les sentinelles des niveaux inférieurs.


    Brar veillait de tout son regard d’aigle sur la nécropole qui s’étendait sur trente lieues devant lui. Elle bruissait de milliers de pas, discrets et sournois, de lueurs étranges qui disparaissaient aux premières lueurs de l’aube et des spectres de l’illusion. Depuis une octe les rapports se multipliaient sur la disparition de visiteurs et de gens de bien, de dignitaires venus des lointaines contrées du septentrion. Des cavaliers avaient été dépêchés, fouillant chaque recoin de la nécropole, cherchant jusque dans les cénotaphes brisés que le temps écroulait de ses outrages funestes. Ils n’avaient rien trouvé jusqu’à ce jour où le jeune garde connu sous le nom de Kelnis était revenu, mutique, le regard hébété, du mausolée des prêtres de Darshaan, portant au cou une amulette étrange dont il ne se séparait désormais plus.


Ainsi, lorsque parut dans le crépuscule bleuté la bannière du dieu de malemort et qu’un héraut s’avança jusqu’à sentir la lame des hallebardiers sur sa gorge nue, il fit quérir Kelnis qui, depuis ce jour funeste, avait quitté la garde d’Ooth. En témoignage de respect et de gratitude pour avoir évité une guerre avec les guerriers cryoxs il lui avait été offert tout ce qu’il avait demandé. Et Kelnis n’avait rien exigé d’autre qu’un luth de belle facture ainsi que le droit d’emporter avec lui les bottes, la cape, les gantelets et les spallières de son ancienne vie. Il s’en était allé au mitan du jour et chantait depuis des mois dans les tavernes et les auberges des légendes noires dont les gens aimaient à penser qu’elles étaient tout droit sorties d’un esprit trop fécond.


    Le héraut patientait, sentant sur la peau de son cou couler les premières perles écarlates. Le barde achevait son tour de chant dans la grande salle du Flacon Chantant sous les regards vides des clients enivrés et sous les acclamations des assassins qui lisaient dans les yeux de l’assistance la peur que ces contes ne connussent quelque fonds de vérité. Il rangea en son dos le luth, quitta la scène, accompagné de son fidèle blaireau lorsque le tonnerre d’une cavalcade emplit soudain la pièce de sa bruyante fureur. Il reconnut aussitôt le bruit caractéristique des sabots des destriers des hauts prés aux huit jambes, chevaux plus rapides que le vent, étalons et juments aux robes couleurs de brumes.


    Les salles et les alcôves peu à peu disparaissaient devant les yeux de Kelnis. D’antiques plaines s’étendaient à perte de vue sur les quatre horizons. Des montagnes, plus anciennes encore que le souvenir des hommes se dressaient tout autour de lui, murailles millénaires, rêves brumeux au milieu de cette folie des sens qui avait réduit les gens en ombres évanescentes qu’un souffle chassait. Il ignorait tout de l’endroit où il se trouvait, ne découvrait, aussi loin que se portât son regard, aucune trace des hommes et des peuples des Terres d’Ilhyya. Il était seul à travers l’immensité de la nature, seul au milieu d’une vallée perdue. Sans peur ni crainte il avançait, suivant des ombres chimériques qui dansaient pour lui, suivant des voix qui résonnaient à ses oreilles avec la douceur du miel. Elles sourdaient de la terre, surgissaient des brasiers et des fleuves ardents, s’échappaient en murmures des collines sauvages qu’il gravissait en hâte. Aucun monument bâti de main d’homme ou de titan ne se dressait contre le ciel, pas un esprit ne semblait habiter cette contrée désolée et pourtant resplendissante de vies.


Une silhouette vint à lui, ténèbres mouvantes au corps informe, ombre au regard plus noir que la nuit et où couvait pourtant un brasier immortel. Il avait déjà croisé ce regard même s’il ne parvenait à se remémorer ni le où ni le quand. Il vit au-delà des lèvres entrouvertes les crocs acérés, découvrit dans l’éclat fugitif d’un rai de l’astre d’or les griffes des gantelets sentit le souffle du visiteur qui dressait sur sa chair chacun de ses poils. Il guetta avec avidité et impatience les premiers mots, mais la voix qui jaillit de cette gorge tira brusquement Kelnis de ses rêveries.


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