La chevaucheuse d'Ophax

Voici chers lecteurs un extrait totalement inédit de cette nouvelle qui vous contera comment une femme, sauvage et libre, libéra les terres des marais de la malveillance et de la vilénie de chasseurs sans foi ni lois.


Dans les salles obscures des tavernes des faubourgs des cités huorns, au coin de l’âtre ils avaient entendu parlé de la légende. Ils avaient, contre quelques chopines d’une mauvaise bière, écouté l’histoire de cette sauvage qui jamais n’avait croisé la route des hommes et qui était né, selon la légende, d’un œuf de ces serpents géants qu’ils révéraient. Ils avaient payé à contrecœur les bardes soudain mutiques et les rôdeurs de ces terres où la nature, sauvage, n’accordait aux imprudents jamais de seconde chance. Les ivresses abyssales où plongeaient les naufragés des sombres tavernes embellissaient toujours un peu plus l’histoire, voilaient leur regards de la crainte de la chevaucheuse d’ophax. Elle devenait tour à tour chimère humaine ou déesse, esprit des marécages ou titan.

Alors les chasseurs aux visages balafrés avaient ri de la menace et s’en étaient allés, grands seigneurs, jetant sur le comptoir du tavernier une bourse aux pièces sonnantes et trébuchantes mais lorsque autour d’eux se mirent à siffler les serpents ardents, lorsque les crotales sonnèrent et que les rois serpents dévoilèrent leurs crochets ils se tinrent tranquilles. La menace était sérieuse. Leurs bottes épaisses ne l’étaient pas assez contre les crochets effilés et toutes leurs armes ne valaient rien face à l’Élu qui devant eux se dressait. Comme tous ceux choisis par la Déesse elle parlait la langue des bêtes, en connaissait chaque dialecte, celle des serpents lui était la plus coutumière.

Elle dissimulait son visage et ses traits sous l’épais capuchon de laine, souriait çà la vue des dagues vers lesquelles leurs mains glissaient subrepticement. Sur les pommeaux, aux frontières des gardes courtes ils resserraient leurs doigts mais l’agitation des ophidiens éveillait en eux le souvenir des cicatrices qui, à ses pensées, redevinrent douloureuse comme au jour de la prime blessure. Ils l’invitèrent à s’en retourner dans l’ombre qu’elle n’aurait, selon eux, jamais dû quitter. Ils riaient et sifflaient, frappaient le sol de leurs bottes en un secret langage, jetaient la mort sur les bâtes apodes tandis que l’ivresse levait les plus enhardis des naufragés en les mers éthyliques.

Elle eut pour la tenancière un regard et la femme portant sur l’épaule le corbeau blanc disparut un instant derrière son comptoir. Sur la longue planche de bois elle déposa un lourd paquet d’où sortait un crâne que le temps et l’usage avait poli. Elle salua l’ivre assemblée, et l’espace d’un instant leur révéla son véritable visage.

Elle avait quitté l’apparence des hommes au profit de celle de son protecteur depuis maintes et maintes lunes mais elle savait les tavernes des lieux peu recommandés pour des gens de son allure. Alors elle avait repris pour quelques heures ses traits. Son art avait été requis et elle l’avait exercé. Mais ces êtres elle les abhorrait. Ils sentaient la mort, le vice et la vilenie à plein nez. Leurs regards torves ne laissaient aucun doute sur la malignité de leurs intentions et sur le sort qu’ils réservaient à la chevaucheuse.


#darkfantasy #nouvelle #extrait

© 2023 by Kaegor de Rion.