© 2023 by Kaegor de Rion.

4 chapitres de 8 minutes en moyenne.

Chroniques du Souffleur de Cendres

Trilogie, épopée, Amours et Vengeance...

Ainsi débute à l'aube, l'ascension d'un homme brisé, étranger à lui-même, confronté aux vérités de son monde et aux siennes, dont il ne peut se défaire.
Ses ambitions le mènent à la cour d'un Roi, aux pieds d'une princesse rebelle, au coeur des batailles et dans les geôles de glace de tribus oubliées.
Pour l'Amour et dans la Colère, il combattra sans relâche, versant son sang, plongeant toujours plus dans la bestialité...

Il connaîtra la mort et le désespoir, la fuite et la honte, mais jamais le souvenir d'un amour passé et d'un enfant perdu ne tarira.

Mais le temps de la vie d'un mortel ne saurait être qu'un jour pour le Monde. Peut-être que celui-ci en sera le dernier.


(Épopée à mi-chemin entre l'heroic fantasy et la dark fantasy, "Le Chant de l'Aube" est le premier volet d'une trilogie.)

© Tous droits réservés

 

- Prologue -

Les gouttes de pluie explosaient sur sa peau et ruisselaient entre les collines, jusque dans les vallées et crevasses creusées par le temps. Puis elles poursuivaient leur chemin avant de se perdre dans le sombre bois broussailleux enraciné sur son menton.

Ses yeux plissés regardaient le lointain gris et incertain.

Cape trouée, capuche déchirée, esprit rapiécé, plaies recousues.

C'était une petite silhouette noire dotée de grandes histoires.

Ces guenilles recouvraient de vieux os, mus par une vigueur jeune, à peine fanée. De même que son regard, que le temps n'avait pu encore voiler, traversait toutes matières. La vie coulant dans ses veines s'obstinait à repousser l'oubli éternel avec force et détermination, malgré les nombreux printemps vécus. Vieillard d'apparence, esprit de sagesse, volonté de jeunesse presque lassée.

L'homme était conteur, le conteur était vagabond.

L'inconnu connaissait le monde dans les moindres détails. Il parlait des rois comme s'il les avait connus, des confins de la terre comme s'il les avait visités, et des mythes et légendes comme s'il les avait vécus.

Ses bottes foulaient de nombreux sentiers, guidés par la faim, vers des lieux de rencontre où l'homme avait la possibilité de gagner son pain.

Il vendait sa parole de conteur pour survivre, et s'en était devenu un mode de vie.

Il ne restait jamais très longtemps dans les lieux où il se produisait. Il mangeait après sa prestation, dormait parfois, mais il ne restait jamais plus d'un jour au logis d'un généreux. Il ne recherchait pas la compagnie des hommes, ne les retrouvait que pour survivre, et d'ailleurs eux-mêmes l'évitaient autant que possible, sans vraiment savoir pourquoi. Il est vrai qu'il aurait pu subvenir à ses besoins seul dans la nature, à manger ce que lui rapporterait la chasse ou la pêche, et à dormir sous un toit de feuilles ou de pierre. Après tout, il n'en demandait pas plus. Mais il ne pouvait se résoudre à une vie si morne : il lui était impossible de rester au même endroit, s'enlisant dans la terre, tendant les bras vers le ciel les réflexions guidées par les saisons. Et puis il adorait raconter tous les mythes et légendes qui tournaient inlassablement dans sa tête. Il devait les partager à des êtres doués de pensées, et cela peut-être car il s'était lassé de se les conter à lui-même. Les histoires devaient perdurer dans la mémoire des peuples, pour divertir, avertir, mais aussi assurer la relève des rêves accomplis. Il savait déjà quelle histoire il allait énoncer à sa prochaine étape : son histoire préférée. C'était probablement la plus longue car c'était la plus détaillée et celle qu'il connaissait le mieux. Il ne se retenait jamais d'y ajouter grand nombre de couleurs, de textures, et de sons, mais seulement dans le dessein de la rendre plus réelle, et non plus belle. Les faits et les regards avaient fait l'histoire, l’esprit de l'homme la rendait belle, ou non. Et le conteur ne servait que de mélodie entre la bouche et l'oreille.

En ce jour pluvieux, il se rendait vers un petit village dans lequel se trouvait une auberge réputée où il s'était déjà produit. Le froid blanc assaillait chaque pore de sa peau, à travers les voiles noirs et le cuir de ses vêtements. Comme à chaque saison morte, le vent glacé essayait avec détermination de figer cette partie du monde dans un temps bleu et cristallin. Devant le village, la neige fondait pour former des ruisseaux grossis par la pluie. Le vieil homme entra d'un pas assuré sous le portillon de bois marquant l'entrée de la petite bourgade. Il s'aidait d'un grand bâton de châtaignier qu'il enfonçait avec force dans la terre. À son passage, les enfants se salissant dans la boue levaient la tête et cessaient tout mouvement. Il dégageait une aura inquiétante, mystique et attirante que beaucoup d'autres ressentaient, et il le savait, pourtant ce n'était qu'un simple conteur. Peut-être les gens le voyaient-il comme une créature fantastique, imprégné de la "magie" des histoires qu'il racontait, mais il pensait plus que les gens faisaient des jugements trop hâtifs à cause de sa tenue et de sa démarche. Il apparaissait comme un loup parmi une meute de chiens. Or, parfois, ces bêtes s'unissent dans une peur et une haine partagée, montrent les crocs, bavent, le regard noir, et osent même attaquer. Et alors la peur change de camp : engager le combat signifiait la mort du loup, impuissant face aux assauts incessants, violents, hargneux. Ces animaux qui n'étaient que de pauvres chiens gémissants il y a quelques instants étaient devenus de féroces limiers prêts à tuer.

Il arriva devant l'auberge, vieil édifice que seule la lumière enjouée filtrant à travers les vitraux jaunis rendait chaleureuse.

À la grande dimension de l'auberge, on devinait que le lieu le plus important de ce hameau était un lieu de passage fréquent, et ce depuis longtemps. L'aubergiste était même la personne la plus notoire et appréciée. Le vagabond se décida à quitter momentanément le froid de la région en poussant lentement la porte d’entrée de la bâtisse.

L'écriteau de bois suspendu au-dessus indiquait "L'Auberge du Coquelicot Hivernal”.

Il avança sur le palier, laissant entrer le souffle hostile, s'arrêta et scruta l'intérieur. La place n'était qu'effervescence, mélange de couleurs jaunâtres, échos et rires, enveloppée dans un voile de fumée. Quelques hommes et femmes s'affairaient, plateaux ou gobelets à la main, traversant les pièces pour rejoindre des tables toutes plus bruyantes les unes que les autres. Les gens se rassemblaient par groupes, mais malgré la diversité sociale, il n'y avait aucune personnalité pouvant provenir de hautes castes. Il n'y avait là que des villageois, des paysans, des voyageurs, d'autres que l'on devinait voyous ou bandits, quelques marchands et même quatre soldats en armure. Cela faisait déjà quelques minutes que le vieil homme restait immobile à observer, et un homme chauve assis à une table proche, lui ordonna :

– Hé, toi là-bas ! Reste pas planté là et ferme la porte, tu laisses entrer l'froid !

Le vagabond ne répondit pas, le regard fouillant la masse.

– Eh ! T'es sourd ou quoi ?! Magne-toi.

Le vieil homme l'ignora complètement puis hocha la tête d'un air satisfait : ses yeux avaient trouvé l'aubergiste, discutant près d'une table au fond de la salle. L'homme chauve se leva de sa table au moment où le vagabond fermait la porte et avançait plus avant. Le conteur fit quelques pas sans même ôter son manteau noir ou sa capuche. Il se dirigea vers l'aubergiste au fond, mais lorsqu'il arriva à portée de son interlocuteur, ce dernier lui retint violemment le bras, le forçant à s'arrêter.

Le villageois éméché articula d'une voix désaccordée :

– Ne t'avises plus de m'ignorer le vieux, où il t'en cuira.

Le conteur tourna la tête vers lui, affichant une expression de dégoût et de pitié qui s'effaça en une fraction de seconde, laissant place à un large sourire. Il répondit calmement, sans cesser de sourire :

– Je vous prie de me pardonner, je suis navré si je vous ai contrarié ! Veuillez passer outre ce petit incident, et continuer à prendre du bon temps !

Le villageois le regarda droit dans les yeux, et après une petite pause conclut d'un ton ferme et colérique :

– T'aurais pas dû t'foutre d'moi le vieux !

À ces mots, il jeta le contenu de son verre au visage du pauvre homme. Le vagabond répliqua en articulant minutieusement :

– Jamais je n'aurai osé manquer de respect à quelqu'un tel que vous. Je vous prie de m'excuser à nouveau.

Puis il courba lentement le dos, la tête bien basse en signe d'excuse. La bière coulait de son nez et de sa barbe et tombait à grosses gouttes sur le parquet délavé. Le paysan le foudroyait du regard et semblait hésiter entre commander une nouvelle bière ou continuer à ridiculiser sa victime. Après quelques secondes, le vieillard se redressa, et s'essuya le visage de sa cape. L'agresseur dont le sourire malin semblait s'étendre sans fin profita de cette faiblesse pour briser sa chope sur la tête et lui faucher les jambes. Le conteur s'effondra au sol avec un petit cri de surprise. Il se dégagea avec panique des tissus emmêlés et piégeux de sa cape et roula sur le côté. Allongé sur le ventre, il tendit une main en avant, cherchant fébrilement un support pour se relever. L'homme chauve qu'il ne voyait qu'avec difficulté se tenait droit devant lui. Et d'un geste presque naturel, il lui écrasa la main de sa grosse botte boueuse. Le vieil homme ne put retenir un cri de douleur, tandis que le paysan sadique riait à cœur joie.

Alertés par le tumulte bruyant des deux hommes, certains clients proches se levèrent de leurs bancs, même les quatre soldats tournèrent leurs regards de marbre et dégainèrent lentement le sabre. Aussitôt une voix forte écrasa les clameurs qui montaient à peine :

– Pas de bagarre dans mon établissement ! Si vous voulez régler vos différends, faîtes-le dehors en compagnie du vent glacé, mais pas ici !

L'agresseur hésita, puis retira sa botte et se rassit en grommelant, le dos tourné. L'aubergiste, les poings sur les hanches, se tenait devant le vieil homme que deux hommes avaient relevé.

– Kaegor de Rion...nous vous attendions ! Évitez de provoquer du grabuge ici...comme vous le savez, le Coquelicot Hivernal a été créé par feu l'Empereur Kâ, et je tiens à garder sa réputation intacte !" entama l'aubergiste, avec un sentiment de pitié mêlé de compassion.

Avec un soupir, il ajouta :

– Je vous sers quelque chose pour patienter ?

– Merci...comme d'habitude, répondit-il d'un ton bourru, puis il se dirigea calmement vers une table isolée.

Il fut très vite rejoint par une serveuse qui l'avait aidé à se relever. Son jeune visage était encadré d'une longue chevelure d'un blond clair, elle avait les yeux verts et la silhouette frêle. Elle dégageait beaucoup de chaleur, bien qu'on la devinât née ici, le corps taillé dans la glace. Elle arborait un petit air inquiet, et demanda, confiante :

– Puis-je m’asseoir ?

Kaegor ne répondit pas, sa vieille tête penchée et enveloppée dans l'obscurité de sa capuche. Perturbée par l'absence de réponse et de mouvement de la part du conteur, elle se risqua tout de même à s'asseoir en face de lui.

L'aubergiste revint et déposa un petit flacon au contenu sombre et opaque ainsi qu'un verre d'eau sur la table, avant de repartir s'occuper d'autres clients. Kaegor but d'une traite le verre d'eau, mais il n'avala pas une goutte de l'autre boisson. Étonnamment, il se contenta de la regarder, lui donna une petite pichenette puis rangea simplement le flacon dans son manteau. La jeune femme qui le regardait avec curiosité essaya plus timidement :

– Ça va pour votre main ? Enfin, je veux dire, cet ivrogne l'a quand même piétinée, et... avec votre âge avancé...

Aucune réponse. La capuche noire de laquelle ne dépassaient que de longs poils blancs tressés resta immobile.

– Je peux vous aider… insista-t-elle.

Son regard passait tantôt de la tête invisible de son nouveau patient tantôt à sa main. Elle remarqua avec surprise un début de brûlure, près du poignet, que les vêtements baillant du vieillard découvraient malencontreusement. Intriguée et décidée à agir, elle osa prendre la main rugueuse du vieil homme et la rapprocha vers elle en disant d'une voix douce :

– Laissez-moi examiner cela.

Kaegor ne réagissait toujours pas tandis qu'elle regardait sa main à la recherche d'une quelconque blessure. C'était une main quelque peu ridée, plus abîmée par les efforts que par la voracité du temps. Un peu de saleté s'était incrustée dans les plis secs et sous les ongles. Elle tâta sa main afin de vérifier que rien n'était cassé. Pour la première fois, il sortit un son, rauque et presque inaudible :

– Je n'ai rien.

– Pardon ? répondit elle, surprise de le voir enfin réagir.

– Je n'ai pas mal, répéta-t-il un peu plus fort.

– Vous êtes sûr ? demanda la jeune fille, décidément préoccupée.

Aussi étrange que cela puisse paraître, ce sont souvent les êtres faibles ou à la vie très dure qui s'occupent du bien-être des autres, et non l'inverse. La condition physique de la jeune femme, guère avantageuse dans ce pays où le climat est rude et où l'environnement ne pardonne pas, ne l'aidait pas. De plus, son métier n’était pas facile, surtout entourée de manants ou de brigands pouvant devenir violents à tout moment. Être femme en ces temps reculés, c'était mener une vie aux nombreux risques. Il y a des hommes intrépides, aventuriers ou insensés qui cherchent le danger. Pour elles, les problèmes venaient souvent d'eux-mêmes.

Kaegor redressa quelque peu la tête tout en restant à l'ombre de sa capuche, pourtant, la serveuse sentait son sourire grandir dans ces ténèbres. Seules ses pupilles pâles et grisâtres miroitaient dans ces profondeurs.

Il répliqua de sa voix éraillée et grave :

– Bien sûr ! La douleur n'est rien !

De son autre main, il sortit de son manteau un couteau rouillé, et s'empressa d'ajouter :

– En voici la preuve !

Il tira violemment la main qu'elle tenait vers lui, et avec sa lame antique, il fit s'écouler le sang de sa paume. La jeune femme ne put retenir une expression de surprise, ses prunelles s’écarquillaient d'horreur pendant qu'elle se couvrait la bouche de ses mains. Seul le rire étouffé de l'homme parvenait à ses oreilles. Pendant que de sa bouche sortait ce son tonitruant, que la folie s'extirpait d'entre ses dents d'un blanc usé, il tenait l'agresseur d'une main, la victime dans l'autre. A gauche était secoué le métal brunâtre aux reflets presque estompés, à la garde et au pommeau richement décorés, à droite ruisselait avec abondance le liquide opaque de la vie rouge, dont les gouttes s'écrasaient pitoyablement sur le plancher. Quant à la servante immobile, elle semblait piégée dans l'action passée. Kaegor reprit son calme, se pencha sur la table et demanda à la serveuse pétrifiée, tout en déchirant un morceau de sa cape sale :

– Dites-moi...comment vous appelez-vous ?

Il avait rangé son piètre couteau orné et se bandait la main avec le tissu noir.

– Je...Yriel...monsieur... bafouilla-t-elle, se remettant à peine de ses émotions.

– Bien ! Yriel, veuillez me laisser seul à présent ! acheva-t-il dans un souffle, sans la regarder, préférant s'assurer de la qualité du nœud de son bandage.

Après quelques secondes, la jeune femme essaya de se lever, tituba en arrière manquant de renverser la chaise, puis se dirigea à grands pas vers le fond de la pièce où se trouvait son patron. L'événement avait attiré quelques regards, les yeux de ceux qui n'étaient pas assez emportés dans leurs discussions ou par l'alcool s'étaient tournés vers l'étrange homme. A chacun d'eux, Kaegor répondit par un regard plus féroce encore non sans amusement.

Toujours est-il qu'il fut bientôt de nouveau complètement seul, assis à sa table, le regard posé quelque part devant lui. Il semblait marmonner faiblement, agitant parfois les doigts, quand l'aubergiste s'avança près de lui. Il posa les poings sur la table, penché vers le conteur.

– Kaegor, je te prierai d'arrêter de troubler davantage mon établissement ! Sinon, je serai bien obligé de ne plus t'accepter ici.

– Tu ne peux pas, tu sais bien que les gens d'ici raffolent de cette histoire. Tu perdrais beaucoup de ta clientèle.

– N'en sois pas si sûr ! Fais plus attention Kaegor ! Et nous allons voir s'ils l'apprécient tant...tu es prêt ?

Voyant que le conteur ne bougeait pas, il s'empressa d'ajouter :

– Comme tu peux le voir, il y a beaucoup de monde et d'agitation aujourd'hui. Tes fabuleuses histoires devraient les calmer et les transporter, n'est-ce pas ? ajouta-t-il, non sans quelques sarcasmes.

– Je vais faire mon possible, comme d'habitude.

– Parfait, laisse-moi t'annoncer !

Il s'avança au centre de la pièce, et muni d'un petit marteau en fer, il frappa de trois coups une pièce de cuivre circulaire fixée au pilier de bois central. Presque aussitôt, le bruit se dissipa et toutes les têtes intriguées se tournèrent vers l'aubergiste.

– Je vous remercie de votre attention. Un invité, Kaegor de Rion, est conteur de profession. Il va à présent vous dévoiler une de ses fameuses histoires. Vous pourrez lui faire don de quelques piécettes si vous le souhaitez quand il aura terminé. J'espère que ce charmant interlude vous divertira. Je vais maintenant lui laisser place. Acclamez Kaegor de Rion, illustre conteur d'histoires !

L'homme en question sortit de derrière l'aubergiste, se plaça au centre de la pièce et exécuta une révérence dans un silence absolu. Puis il se dressa, au milieu des regards interrogateurs. Les applaudissements timides tardèrent à venir, et Kaegor les acheva d'une voix forte malgré son âge avancé :

– Tout d'abord, je vous remercie d'avance pour votre attention.

D'une table vers la gauche éclatèrent des gloussements, mais Kaegor n'y prêta guère attention. Ils étaient provoqués par les chuchotements calomnieux proférés par l'homme chauve.

– Si ces bonnes gens le souhaitent, elles pourront me faire don de quelques pièces ou de nourritures afin que je puisse me substanter.

– Tout ce qu'il récoltera, ce sera mes coups de pied au cul ! chuchota niaisement le voyou à l'oreille de son voisin.

– À présent, place à l'histoire ! s'exclama Kaegor de Rion, avant de marquer une pause. Il observa presque tous les visages fixés sur lui un par un.

Le conteur s'éclaircit la gorge et débuta :

– Cette histoire débute par une nuit d'été...bien singulière…

 

- 1 -

La soirée était chaude et le ciel lourd, chose habituelle pour la période de l'année. Les gazouillis volatiles s'étaient tus, comme happés par une nuit presque rassurante. Les bruissements des cigales dans les feuillages rendaient l'atmosphère plus léthargique encore. Seuls quelques appels bestiaux troublaient cette onde de douceur. C'étaient ces moments propres à la saison de l'été qui plaisaient le plus à Théobald, un vieux bûcheron.

 

Il vivait dans une modeste maison en bois, à l'écart du village, au plus proche de cette étendue de feuillus et de pins qui avait gagné le surnom de « Bois-au-Loup ». Il entretenait la forêt et y coupait le bois, avant de le vendre aux armateurs d'Eratan qui, dans le souci de leurs intérêts personnels, l'enrichissement, participait aussi à la gloire du pays. Théobald revenait justement de l'un de ses séjours annuels à la capitale. Il y avait trouvé un acheteur et en avait profité pour faire des provisions avec des produits que seule la cité pouvait fournir. Des viandes, du sel marin, un peu de matériel.

Le bûcheron s'acheta même une dague en acier et un nouvel arc : la forêt était moins sûre, le pays aussi, car il n'avait pas échappé au vieil homme que les choses s'agitaient dans les places-fortes du pays. De plus en plus de convois s’acheminaient vers les bastions, et on entreprenait ici et là des travaux de réparations. Bien que toutes ses manœuvres se faisaient discrètes, le bûcheron avait vécu suffisamment longtemps en Gadoras pour sentir lorsque des affrontements se préparaient. C'était sans compter l’expansion toujours plus grande mais quasi-invisible de ce groupe de fanatiques qui menaient une lutte armée dans le but d'éradiquer toute forme de magie.

Mais malgré ces parasites, Gadoras, qui était déjà la plus puissante des cinq Provinces Humaines, ne cessait d'accroître l'écart de puissance qui la séparait de ses alliés. Avec un vaste littoral ouvert sur la Mer du Nord, le pays avait su tirer profit des ressources marines pour s'approvisionner, s'enrichir, et devenir une puissance marchande indétrônable. À présent, et ce depuis quelques siècles déjà, la province régnait en maître sur la mer. De plus, le peuple de Gadoras était protégé par sa condition géographique favorable : les hautes montagnes au Sud, où s'enracinaient les sept fort d'Eldras-Falen, et les falaises abruptes au Nord rendait la province presque imprenable.

Gadoras devait aussi sa gloire aux grands hommes qui avaient fait son histoire, des héros de la tribu des Phisis jusqu'au rebelle et fondateur de la nouvelle dynastie, Ghítsen Gadoran. Gadoras, s'était aussi et surtout l'acier forgé que de nombreux rois avaient chauffé puis battu au fil de siècles, pour le rendre toujours plus solide et tranchant. Cependant, la lame avait un revers perfide : tous ne jouissaient pas de cette puissance, et une grande partie du peuple y travaillait sans recevoir son dû avec réelle justice. La masse, ne se réveillant pas – l'inverse était phénomène rare – continuait à porter sur ses fragiles épaules les ploutocrates qui, obnubilés par les quelques mètres que dévoilaient devant eux leurs lanternes, avançaient autant qu'ils le pouvaient sur leur monture chancelante. C'était le cas de Théobald, qui tout en le sachant très bien, n’y dévouait pas grande attention. Le bûcheron n'avait d'autres projets que de finir sa vie dans sa chaumière, à couper du bois pour se chauffer l'hiver ou pour gagner de quoi s'acheter occasionnellement de la viande de venaison. En somme, une vie simple et heureuse, loin des troubles qu'engendrent avidité et ambitions.

 

Théobald déposa la dernière planche de chêne sur la carriole censée les acheminer jusqu'à leur nouveau propriétaire. Après quelques mots et une étreinte amicale, le bûcheron laissa partir le modeste convoi et soupira de fatigue. Éreinté, il préféra rentrer se coucher, plutôt que d'assister au coucher du soleil comme il en avait l'habitude. Il avala un peu de gruau, se déshabilla et rabattit sa couverture avant de sombrer dans un profond sommeil. Les ronflements du vieil homme résonnaient aux alentours : aucun autre bruit ne venait les altérer. Les environs s'étaient figés dans une torpeur inhabituelle, un silence de mort qui pesait lourdement sur toutes choses.

 

***

 

De nouveau, le Soleil qui achevait de se consumer à l’horizon présageait une nuit à l’enveloppe d’une douceur tiède. Le temps semblait ralentir malgré l’effort effréné des grillons qui tentaient de l’assujettir au rythme de leurs battement d’ailes. Théobald avait fini sa journée de travail, le corps engourdi par une fatigue devenue habituelle, qu’il adorait soulager par la contemplation sereine et candide de la nature.

 

À la tombée de la nuit, l'homme aimait s'asseoir sur son banc de pierre après avoir soupé, pour écouter tous ces bruits étranges de la forêt qui lui étaient si familiers. Il arrivait presque toujours à déterminer l'animal à qui appartenait le cri. Il adorait la douce sensation du vent sur son visage sec et creusé, alors que les cigales jouaient pour lui une mélodie enjouée, mais reposante. C'était dans ces moments-là, apaisé et serein, seul avec la nature, qu'il oubliait sa difficile vie de serf. Parfois, plus harassé que de coutume, son esprit vagabondait sous la lune blanche, sous les arbres frémissants et sur les collines nues. Lorsque son esprit revenait au modeste logis, c'était pour y retrouver sa femme et son fils, près du feu. La solitude pesait sur l'homme, mais il trouvait quelquefois le réconfort et sentait la présence de sa famille. Ce soir, ses proches disparus apparaissaient derrière ses paupières closes. Il respirait lentement malgré la légère nervosité qui l'affectait à cause des hurlements sinistres de loups. La lune était maintenant haute et ses rayons persistants venaient traverser l'obscurité pour éclairer le visage du bûcheron, comme si l'astre tentait de percer à jour ses pensées les plus profondes. Sa femme et son fils étaient là, avec lui. Son épouse ouvrit la bouche pour lui parler. Plongé dans sa méditation, le bûcheron l'encouragea mentalement à prononcer ses mots, mais aucun son ne sortit. Cela dérangea profondément l'homme, qui perdit sa concentration. Il fut davantage perturbé lorsque le souvenir pâle se troubla puis s'évapora de son esprit. Il ouvrit les yeux, le regard perdu et fixe, attristé par la disparition soudaine. Il avait un sentiment désagréable. Quelque chose clochait. C'est alors, qu'il remarqua d'où provenait cette sensation inhabituelle : un silence de plomb régnait, toutes vies semblaient s'être arrêtées, comme si le monde retenait son souffle. Théobald n'osait bouger, pris dans la torpeur qui s'était emparée des alentours. Cependant, une force contradictoire, surprenante et instinctive le poussa à se lever de son banc, et à s'approcher du ruisseau en contrebas qui continuait dans la forêt.

 

Sa curiosité, que le silence mystérieux avait attisé, l'entraîna à enquêter dans le bois muet, pourtant d'habitude si vivant. Pendant qu'il suivait le cours d'eau qui s'enfonçaient toujours plus dans l'obscur sous-bois, il remarqua que la quasi-totalité de la faune s'était cachée et ne paraissait plus. Les animaux pouvaient prévoir et sentir les choses avant les Hommes, se rappela le bûcheron. La crainte fut alors plus forte que la curiosité, et il marqua une pause en s'accroupissant un moment contre un arbre. Sans s'en rendre compte, il avait déjà beaucoup parcouru, et derrière lui s'étendait une clairière verdoyante. Les hautes herbes bleutées qui la tapissaient restaient figés, sans qu'aucune brise ne vienne leur donner leur ondulation si naturelle. Après avoir hésité, Théobald se décida à rebrousser chemin, mais il regretta de ne pas l'avoir fait plus tôt, car il fut soudainement pris d'un violent malaise. Sa respiration s'accéléra rapidement et il fut pris d'une grande faiblesse. Son corps s’arc-bouta violemment, comme soumis à une pression écrasante, le forçant à mettre genoux à terre. L'angoisse montait, et l'homme s'affala sur le sol. Puis tout sembla se figer dans une perturbation silencieuse et subite. En une fraction de seconde Théobald fut aveuglé par une puissante lumière et il sentit son essence tenter de s’échapper de lui par tous les moyens, créant un chaos intérieur. Puis tout s'arrêta. De nouveau, le silence.

 

Le bûcheron était allongé dans l'herbe fraîche, les yeux fermés, encore haletant. Théobald rouvrit les yeux puis se releva. Il s'accroupit près du ruisseau pour se passer de l'eau fraîche sur le visage, puis s'arrêta de nouveau. Il écoutait attentivement, aux aguets. Petit à petit, la forêt se réveilla, les animaux sortirent et des sons parvinrent. Tout semblait être revenu à la normale. Qu'avait-il bien pu se passer ? Cette question se répétait inlassablement dans sa tête, sans qu'il ne puisse y trouver réponse. Il crut d'abord à un mauvais rêve, mais réalisa très vite qu'il était bien éveillé. Peut-être était-il malade ? Ou bien, il avait été victime d'hallucinations. Il savait que la vieillesse l'affaiblissait, mais il n'était pas assez niais pour croire que c'en était la cause. Il parvint néanmoins à se calmer et à redevenir maître de ses émotions. Il s’apprêtait à rentrer chez lui, mais quelque chose le retenait : même si tout semblait être revenu à la normale, il percevait quelque chose de différent, et de nouveau. Il se retourna vers la clairière, et avança en son centre, traçant un faible sillon dans les hautes herbes. C'est alors qu'il commença à distinguer une forme claire se détacher de la verdure trop dense, qui jusqu'à lors, en avait caché la présence. Il y eut un certain temps avant que ses yeux vieillissant s'accommodent à la nouvelle vision, que le voile nocturne et végétal tentait de dérober. Au moment où son regard fut complètement lucide, son visage se décomposa d'effroi. L'instant d’après le bûcheron bouleversé et superstitieux détalait dans une course folle. Dans la nuit noire, sous la Lune, le corps nu d'un jeune homme chauve et endormi était étendu au milieu de la clairière.

 

- 2 -

Xartas était ravi, il avait enfin un peu de temps pour lui. Ces derniers temps le mage grisonnant était surchargé de travail. Qui aurait pu croire que c’est au crépuscule de sa vie que le roi s’impliquerait le plus dans les affaires du royaume, dévoilant le pays sous une aube nouvelle ? Sa récente effervescence était à l'origine de grands changements : Eratan, la capitale, s'était beaucoup développée et l’enrichissement global du pays se remarquait jusque dans les bourgs les plus reculés. Son armée s'était renforcée, désormais plus grande et mieux équipée. Le pays connaissait une période de paix et voulait se croire dans une époque d'apogée retrouvée, ce qui construisait sa renommée et celle de son roi, Danor II.

- Espérons que cela dure, songea le mage.

Xartas, qui se sentait indirectement concerné, était davantage préoccupé par les frictions toujours plus fortes qui opposaient les Roi-Mages du pays du Varen du Nord, aux Inquisiteurs. La secte n’hésitait plus à sortir de l’ombre pour lancer des offensives d’envergures contre les manipulateurs de magies, complotant même pour faire chuter le gouvernement. Cependant, ces groupes armés étaient en infériorité numérique et manquaient de coordination, d’autant plus que le Varen-Nord pouvait compter sur le soutien des provinces alliées.

Sortant de ses préoccupations, il se débarrassa de son grand manteau d'office, qu'il jeta avec nonchalance sur une chaise. Puis il alluma du bout des doigts des cierges installés sur quatre chandeliers muraux. La pièce principale, sortie de l'obscurité dans laquelle la nuit l'avait plongée, retrouvait ses couleurs. À la clarté vacillante se mouvaient d'inquiétantes ombres engendrées par toutes sortes d'objets magiques tous plus bizarres les uns que les autres. La plupart étaient entassés dans un grand désordre, mais pourtant le magicien parvenait sans aucune difficulté à trouver ce qu'il cherchait, comme si dans son esprit un plan clair et précis le lui indiquait. La pièce était spacieuse, et le mur Est était fait de colonnes et d'arcs en pierres, laissant tout le côté ouvert vers l'extérieur et le grand balcon.

Xartas s’approcha d’une des nombreuses étagères en bois qui ornementaient les autres murs de la pièce. Sur l’une d’elle reposait une cage dorée aux barreaux fins, qu’il entreprit d’ouvrir sans le moindre bruit. Sa main en ressortie, recouverte d’un petit duvet laineux sombre et à rayures. C’était en fait un petit animal qui, roulé en boule, dormait encore au creux de sa paume. Le mage emmena son petit compagnon avec lui et s’installa sur une chaise, à l’air frais de sa terrasse. Depuis le balcon, on pouvait apercevoir tout un peuple de lucioles orangées qui s’agitaient en contrebas, et dont les rumeurs atteignaient même les plus hautes tours de la ville. Cela ne manqua pas de réveiller la créature, qui remua ses oreilles, puis leva la tête, avant de se redresser sur ses pattes et de s’étirer dans un tressaillement général.

-  Aaaah, te voilà réveillé mon brave ! La sieste fut bonne ? commenta le mage, un sourire tendre sur le visage.

Il n’eut pour réponse qu’un simple petit bruit, semblable à ces roucoulements que l’on peut retrouver chez certains volatiles. Et en effet, de l’oiseau, l’animal n’en avait pas que le piaillement : dressé sur ses pattes arrières, il déployait au même moment une fine membrane recouverte de poils que le vent venait gonfler. Ces “ailes” étaient en fait une peau qui reliait latéralement les membres avant aux membres postérieurs de la créature, à la façon de chauve-souris. Pour le reste, le petit mammifère ressemblait fort à un rongeur. Deux petites oreilles reposaient mollement sur sa tête, et il avait deux fines queues qui se mouvaient lentement dans l’air.

Le mage caressa du bout du doigt la tête de son compagnon, et replongea dans ses pensées.

Âgé de quatre-vingt-deux ans, il avait encore de belles années devant lui, peut être même le double. Ses cheveux longs et bouclés étaient rejetés en arrière. Ils étaient d’un noir impénétrable, pourtant quelques éclairs commençaient de menacer çà et là. Seul son bouc était encore tout à fait sombre. Ses yeux pénétrants l’étaient aussi, mais ils avaient une lueur sagace qui donnait à son regard presque toujours plissé un air pernicieux. Des rides se creusaient aux coins de ses yeux ainsi que sur son front. L'homme avait dû passer déjà plus de la moitié de sa vie à l'étude de la magie, aux expériences risquées et aux découvertes savantes, ce qui lui avait valu la place si importante qu'il occupait aujourd'hui depuis vingt-quatre ans. Xartas était le Prophète de la Cour et siégeait au Conseil du Roi, autrement dit, c’était le mage le plus puissant de Gardas. Il commençait à somnoler quand des ondes magiques très puissantes le réveillèrent. Xartas sauta sur ses pieds, et regarda d’un air inquiet son animal.

Ce-dernier, aux aguets, avait les queues étirées, et ses oreilles relevées avaient grossies et pris l’apparence de celles de chauve-souris. Elles frétillaient tandis que la créature humait l’air.

-  Qu’est-ce que cela veut dire ? Je ne connais personne dans tout le pays capable d’émettre une pulsion magique aussi puissante... s'inquiéta Xartas.  

Déjà le petit être retrouvait peu à peu son état normal.

-  Et aussitôt disparu… ajouta-t-il.

Il marqua un temps de pause pour réfléchir.  

-  Ô Dieux Désincarnés ! Ce pourrait-il que ce jour soit marqué du caprice de votre héritier? murmura Xartas qui ne s’était pas encore remis de sa surprise.

En proie à d’intenses réflexions, il se rua vers ses étagères, et après avoir fouillé quelques instants, il en sortit un petit coffret qu’il apporta à la lumière. Il l’ouvrit, et la faible lueur qui s’en dégagea ne fit qu’accroître la courbe de ses sourcils : à l’intérieur, se trouvait une pierre dont les éclats produisaient d’étranges reflets, que Xartas ne cessa de fixer. Son regard resta un temps perdu, immobile, alors même que cette luminescence avait finit de s’évaporer complètement. Après un moment, il extirpa un parchemin jauni du fond du coffret et s’assit sur une chaise pour en lire le contenu. La créature, qui s’était complètement calmée, s’installa sur son épaule. Sa lecture achevée, Xartas pensa tout haut:

-  Nous ne t’attendions pas de sitôt. Voilà un moment que le monde s’était plongé dans un calme inhabituel, une fois ton prédécesseur disparu. Mais c’est plutôt une bonne nouvelle : nul doutes que l’âme d’Eïopeys siège dans ton crâne, et il me faut te retrouver au plus vite ! Si seulement je connaissais ta position…

Le parchemin reposait sur la table et les lueurs de flammes y dansaient. Au milieu de ce tumulte d’ombres et de lumières, voici ce qu’on y lisait :

 

 

 

 



 

 

 

***

La pluie glaciale battait sans faiblir les épaules de silhouettes sombres, silencieuses, déterminées, qui sous le couvert de la nuit, s'agitaient de concert. L'épouvantable condition météorologique ne semblait pas déranger ces créatures qui marchaient d'un pas lourd, ou du moins, elles ne le montraient pas. Le concours des traits aqueux et des rayons lunaires rendaient ces êtres étincelants, car bien que leurs armures fussent essentiellement composées de cuir et de tissus ternes, tous portaient quelques protections de métal et de mailles. Pas plus d'une centaine, ils avançaient en colonne, certains portaient des charges diverses ou des torches, d'autres cassaient le rythme, s'arrêtant en marge des files pour vérifier ou arguer leurs congénères de ne point faiblir et d’accélérer. Cette grande ligne mouvante était segmentée par trois carrioles : deux d’entre elles servaient au transport de matériel en tout genre, protégées du climat par des bâches laineuses et verdâtres. La troisième, plus grande et dotée d'un toit, était beaucoup plus robuste, ce qui n'empêchait pas un grand nombre de gardes de l'encercler. Alors que le véhicule tressautait sur les cahots de la route, un bras malingre se faufila à travers les barreaux de fer qui faisaient office de porte. Une voix rauque accompagna aussitôt le geste :

-  Il fait trop froid !

Le garde le plus proche s'avança rapidement vers la cage, non sans méfiance.

-  On s'les gèle, j'ne demande qu'une couverture... s'il vous plaît.

Le guerrier approcha sa torche et la lumière vacillante dévoila son visage : une monstruosité de ferraille au regard ferme et à la bouche torse, faciès difforme qui inspirait une stupeur craintive.

Pourtant, le quémandeur n'y prêta pas grande attention et réitéra sa demande.

Après un moment de silence, le prisonnier n'eut pour réponse qu'un simple grognement métallique. Le garde s'éloigna, avant de revenir avec une maigre pièce de laine, qu'il lui tendit. Au même moment, un cri bref et autoritaire leur parvint aux oreilles, et de peur, le bougre s'empara prestement de la couverture avant de s'enfouir profondément dans l'obscurité de sa geôle, tandis que le garde regagnait sa position. Les cohortes, d'un seul et même mouvement de cliquetis et de fracas, s'immobilisèrent.

Un petit groupe se rapprocha de la carriole renforcée, et l'un des individus situé à l'avant fit un signe de la main. Des gardes ouvrirent la porte et, par l'usage de la force, trois hommes affreusement maigres et à moitié nus en sortirent, puis se trouvèrent cerclés de lames sous la pluie. Ils grelottaient de froid et essayaient tant bien que mal de se tenir droit pour rester dignes, soudés ensemble dans leur misère. Ils avaient l'apparence de ceux rongés par le temps et les dures conditions de leur captivité, qui avait engendré des mois voire des années de souffrances. Celui qui semblait être le chef des guerriers se plaça face à eux, dans la lumière, avant de retirer ce qui n'était en fait qu'un casque faisant office de masque. C'est un visage tout à fait humain, qui se dévoila.

-  Et ici, au Sud, dans la forêt ?

-  Quoi donc ? répondit le prisonnier.

-  Ne me fais pas perdre mon temps vieil homme. L'énergie magique que vous avez pu détecter, sa source continue-t-elle d'émettre ?

-  Oui, nous la sentons, et notre Quashil est formel là-dessus...mais une fois encore...

-  Cesse donc avec tes avertissements, je n'ai que faire de telles futilités. Qu'elle soit puissante et maléfique importe peu, nous nous en chargerons !

-  C’est que...la situation a changé...il y a peu, le Quashil a réagi fortement à une pulsion intense et soudaine...nous venons de percevoir qu'une deuxième source identique s'était révélée...comme si elle venait d'apparaître, au même endroit. En revanche, la première a reculé vers l'Ouest, sans quitter la forêt. C'est beaucoup trop dangereux.

Le capitaine fronça les sourcils. La contrariété remplaça la fermeté de son visage.

-  Votre animal là...peut-il sentir si ces deux sources interagissent entre elles ? Ou vous-mêmes ?

Le prisonnier se retourna, chuchota avec ses deux compagnons puis répondit :

-  C'est assez difficile à savoir, mais il semblerait que non, et qu'elles demeurent séparées. De plus, la seconde source de magie semble restreinte...Elle est restée immobile depuis son apparition, et son aura diminue petit à petit. On a tout de même senti une puissante énergie maléfique. 

Le guerrier acquiesça de la tête puis s'en retourna d'où il était venu, suivi de ses adjoints. Les prisonniers regagnèrent leur cellule, mais le convoi ne repartit pas : le capitaine avait décidé que l'on tiendrait conseil.

On forma un cercle de tabourets de bois que l'on posa dans la boue, non loin de la carriole qui offrait une protection contre le vent. Des torches fixées sur de grandes hampes furent plantées dans le sol, leurs maigres feux luttant désespérément contre la bourrasque. Un groupe limité de guerrier prit place au lieu-dit, accompagné de quelques hommes d'armes. Tous avaient ôté leur masque, découvrant des visages durcis par les batailles.

-  Bien ! Les mages ont détecté l'apparition d'une deuxième source de magie obscure, mais, fort heureusement, elle reste immobile et semble s'amenuiser avec le temps. La première à quant à elle rejoint la partie ouest de la forêt. Nous devons décider d’un plan d'attaque ou d’un éventuel appel de renforts. Personnellement, au vu de l’état de la deuxième source, je n'y trouve pas de réelles difficultés, et pense que nous pouvons nous en charger avec les effectifs actuels.

-  Cela diviserait nos forces sur deux fronts.

Les membres de l'assemblée s'usaient la voix pour essayer de couvrir le bruit des intempéries qui s'étaient intensifiées.

-  Et nous ne savons pas comment évoluera la deuxième source, qui semble bien particulière. Peut-être devrions nous la traiter comme la première, et ne pas réduire les effectifs qui doivent s'en charger, proposa l'un d'eux.

-  Mais si nous faisons cela, nos forces seront trop étendues, objecta un autre.

-  Et elles risquent ainsi de perdre de leur efficacité contre la première source, dont nous sommes sûrs de la puissance.

-  Il semblerait que le débat oscille entre deux choix : une division égale de nos forces pour traiter de la même façon les deux sources, ou se focaliser sur la première qui semble plus dangereuse, et seulement maîtriser la deuxième qui semble s'affaiblir.

-  Peut-être pourrions-nous mener l'attaque en deux temps ?

-  Que proposes-tu, Jordias ?

-  Hé bien, nous pourrions envoyer un contingent d'éclaireurs afin de s'enquérir de l'évolution de la seconde source, tandis que le gros des troupes formerait un large cercle autour de la première, suffisamment éloigné pour éviter tout contacts, mais assez resserré pour ne lui laisser aucune chance de fuir. En fonction du rapport des éclaireurs, et donc du danger de la seconde source, nous aviserons, mais à mon avis nous serons fixés et pourront lancer une attaque d'envergure sur la première source en étant sereins, et sans diviser nos forces.

-  Entendu. S’il n’y a pas d’autres propositions, je propose de déterminer par le vote laquelle de ces trois tactiques nous exécuterons.

Les mains se levèrent lentement dans l'ombre.

-  Sans grande surprise, nous suivrons les conseils de Jordias. Il dirigera les espions. Prévenez les hommes, nous quittons la montagne et ses caprices pour la forêt. Direction Sud !

Les guerriers se levèrent et partirent chacun dans une direction.

Le dénommé Jordias s'enfonça lui aussi dans la tourmente en se dirigeant vers l'arrière du convoi, d'un pas pressé. Happée par les bourrasques et le rideau de pluie incessant, une mélodie sinueuse forçait son passage au travers des gouttes. Filtrée et enveloppée, on ne pouvait distinguer la source claire de ce qui semblait être un cantique de l'air, murmure puissant et charme envoûtant qui partout s'insinuait pour poser son empreinte indélébile.

-  Jhen ! Cesse donc de jouer et prépare toi, on part en mission d'éclaireur ! tonna avec autorité Jordias à l'attention d'un homme qui, assis en tailleur sur le bord d'une petite charrette, s'exprimait au travers de sa vielle. Pour toutes réponses, Jhen figea ses doigts qui s'activaient encore sur le clavier de son instrument, puis se releva avec un grognement presque inaudible. Il passa dans son dos l'instrument qu'il portait en bandoulière, et emboîta le pas de son supérieur. Jordias avait rassemblé ses hommes, une quinzaine de soldats tous masqués de la même ferraille scintillante. Jordias vociféra ses ordres et l'escouade s'élança furtivement dans la nuit noire.

"Marionnettes des Désincarnés, hérauts de leurs sujets,

Que l’étreinte de Dieu éloigne de tous;

Vous enfants bénis, vous enfants maudits,

Que l’étreinte du Père glorifie à travers les âges;

Les Nés-deux-fois,  animés d’une unique foi,

Que l’étreinte du Fou guide sur les chemins;

Vaticinateurs  et vengeurs,

Que l’étreinte de la Fortune fait aussi disparaître.

Vous que le hasard a fait naître,

Fruits de la Déraison, Fils de l'Équilibre,

Prenez chair et accueillez cette vie,

Formez corps et acceptez ce fardeau.

Confusion et Folie habitent le Géniteur,

Qui t’assigne à cette tâche.

Qu’il en soit ainsi ! Souffle ! Souffle et prend vie !

~ Cantique de l’Appel       ”

 

- 3 -

Le ciel de nuit n'avait rien perdu de ses couleurs, et ses yeux s’ouvrirent lentement aux lumières de ce monde. Immobile, seules ses paupières papillonnaient dans l’effort calme d’une volonté nouvelle, qui voulait dans ses pupilles absorber puis sceller une à une toutes les étoiles. Les astres s’écoulaient depuis la voûte céleste pour abreuver deux mers de nacre, qui ne cessaient de s’agrandir.

Deux îlots de terre finirent par en émerger. Deux iris au ton châtain, ancrés et contraints, devenus dépendants de la source du monde. Ses narines se dilatèrent, et ses lèvres remuèrent en laissant s'échapper un peu de souffle, légère volute de vie montant silencieusement dans l’obscurité. Les sensations exerçaient peu à peu leur domination sur un corps réveillé. Une brise fraîche effleura sa peau. L'homme prit soudainement conscience de l'air froid qui l'enveloppait et se redressa directement sur le postérieur. Il écarquilla les yeux d'étonnement lorsqu'il aperçut pour la première fois quelque chose dans l'obscurité profonde de la nuit : il voyait ses genoux, puis devant lui ses mains. Il écarta les doigts à plusieurs reprises puis se toucha les genoux. À cette nouvelle sensation, il parut plus surpris. Puis ses yeux se refermèrent pendant longtemps, et il arrêta de bouger, accroupi et nu dans la clairière. Il resta comme cela un long moment avant que de sa bouche ne sortisse un faible gémissement : ses muscles ankylosés le gênaient. Il se leva alors rapidement mais tomba presque aussitôt. Il recommença et une fois stable, avança avec difficultés, un pied devant l'autre, en essayant tant bien que mal de garder son équilibre. Après avoir repris un peu d’assurance et s’être familiarisé avec son corps et ces gestes nouveaux, il s’arrêta pour poser un regard calme et curieux sur ce qui l’entourait. C'est alors que son attention fut attiré par un éclat argenté qui perlait dans l'étendue d'un vert sombre. Il s'en approcha et découvrit un long morceau de métal effilé. Bien qu'il ne le sache pas, c'était en fait une épée à une main. Il la saisit avec précaution, avant de comprendre à quoi servait la poignée. Il fit briller sous divers angles le métal de sa trouvaille, avant de couper court à son observation passionnée. Étrangement, l’arme dégageait une certaine chaleur et cela lui était agréable. Instinctivement, il rapprocha alors ce foyer de son cœur, afin de lutter contre le froid ambiant qui se faisait toujours plus mordant, et resta ainsi sans bouger. Mais un croassement sinistre le tira de son modeste refuge, l'effrayant et le poussant à quitter l'endroit, en s’aventurant à travers les fourrés. Les sensations qui s'étaient d'abord trouvées maîtresses de cet être rencontrèrent peu à peu l'opposition de la conscience, qui commandait naturellement à ce corps de la pudeur. Aussi, l'homme confectionna un modeste pagne avec des fougères qu'il coupa à l'aide de son arme, puis il protégea son intimité aux yeux de toutes créatures forestières, avant de reprendre sa marche. Il grelottait légèrement alors qu'il marchait sans but, sous les arbres. Parfois un buisson d'aubépines l'égratignait ou il trébuchait sur quelques rochers, mais cela ne l'empêcha pas de continuer. Il avait le regard hagard, les bras ballants, le menton baissé. Il s’arrêta brusquement : un grognement hostile montait de derrière des buissons en face de lui. Puis deux yeux ambre emplis de malice et d’agressivité percèrent l'obscurité, foudroyant le jeune homme. Une louve s'avança lentement sous les rayons lunaires, qui révélèrent un pelage d’un gris argenté. Elle montra les crocs, mais l’autre ne bougea pas. Les regards se croisèrent, et celui du jeune homme, jusqu'alors perdu, devint plus intéressé. Il s'approcha avec précaution, observant de plus en plus intensément la louve. Une chose surprenante se produisit alors : la louve se planta devant lui, poussa un dernier grognement puis détala dans le bois, la queue entre les jambes.

Le jeune homme ne put suivre sa course que quelques secondes, se fiant aux reflets argentés que la lune dévoilait par intermittence, lorsque sa lumière parvenait à se frayer un chemin à travers l’épaisseur des feuilles.

Il ne s’arrêta pas de courir, suivant la même direction, celle où il avait aperçu le pelage lunaire pour la dernière fois. Essoufflé, il s'arrêta un moment. C’est alors que les reflets parurent à nouveau : plus éclatants, vifs et agiles, ils étaient désormais légion.

Tout autour de lui, une danse envoûtante d’ombres et de lumières se dessinait entre les troncs. L’air siffla et deux projectiles se fichèrent aux pieds du jeune homme, qui sursauta et tomba en arrière. Les yeux écarquillés, il regardait tout autour de lui avant de se focaliser sur un fourré, depuis lequel une voix rauque et puissante tonnait :

-  Ne bouge plus !

  • Blanc Icône Instagram
  • Blanc Twitter Icon